Par Jean-Louis Boss et Marc Larrarte – Résultat d’un important travail de collectage et d’une étroite collaboration entre deux chercheurs, un artiste et un journaliste, cet article présente l’univers de la pêche basque entre 1870 et 1920, c’est-à-dire avant l’apparition de la vapeur. Outre les différents aspects de la vie quotidienne sur le littoral, on y découvrira notamment la grande chaloupe thonière, un bateau extraordinaire dont le souvenir semble avoir été estompé par la renommée des traînières mais qui revivra prochainement à Saint-Jean-de-Luz grâce à l’un des plus beaux projets du concours « Bateaux des côtes de France ».

Entre 1870 et 1920, les pêches basques sont particulièrement actives. Les marins sont alors presqu’aussi nombreux que les agricul­teurs – une profession morcelée et quasiment inorganisée – et les salariés de l’industrie qui fourmillent dans le bassin de Bilbao. Bien sûr, certains acquis du métier de pêcheur sont bien antérieurs à cette période – les premières kofradia re­montent au XIVe siècle -, mais de ce demi-siècle datent des techniques, des formes de construction et surtout des comportements toujours en vigueur et qui probablement perdureront encore longtemps.

L‘Euskal Hem (traduction littérale de Pays basque, Euskadi étant l’entité poli­tique à forte connotation indépendantis­te) s’étend de Bayonne à Castro-Urdiales. Le domaine des pêches basques englobe donc trois provinces – Biscaye, Gui­ puzkoa et Labourd – ainsi qu’un peu de la Montana Santanderina et des landes de Gascogne. Le recouvrement des deux aires, administrative et coutumière, n’est donc pas parfait.

Les ports

Le foyer de cette activité est double : chez nous, en zone française, c’est Socoa; en Guipuzkoa, c’est Fontarabie. La re­nommée de ces deux ports et de leurs marins a largement dépassé les frontières du Pays basque : pour un pêcheur, il n’est pas de meilleur passeport, jusqu’en Gali­ce et au Portugal, que d’avoir manié la ligne à bord d’une chaloupe zokotar (de Socoa) ou d’avoir tourné le txerko (petite senne) sur une traînière de Fontarabie.

Il faut l’avouer, les autres ports ont moins de caractère. Hendaye n’est qu’un village d’estuaire et Saint-Jean-de-Luz, très actif au XVIIIe, s’est laissé envaser. Les traînières à faible tirant d’eau y débar­quent toujours la sardine aux pleines mers tranquilles, mais les chaloupes, plus lourdes, préfèrent l’éviter. Il faudra attendre l’avènement de la vapeur et les dragages pour que Saint-Jean-de-Luz reprenne vie. Niché au fond d’une ria, Pa­sajes est plutôt un port de cabotage et d’armement à la Grande Pêche morutiè­re; pour la pêche locale, ce n’est qu’un havre de secours. Ondarroa, Lekeitio, Donostia et Deba abritent d’insignifiantes flottilles. Biarritz, auréolé de son passé baleinier, associant culture gasconne – les marins sont originaires de cette pro­vince dont ils ont conservé le patois et les structures sociales – et techniques de pêche basques, reste limité par l’exiguïté de son port. Guéthary enfin, dont les ma­rins sont pourtant appréciés, n’est qu’une simple cale dotée de cabestans de halage et ne fait vivre que quelques familles de la falaise.

Socoa a un tout autre éclat. C’est un port actif en toutes saisons, industrieux, inventif, grand pourvoyeur de poisson. Ses captures – estimées à cent quatre­-vingts tonnes annuelles vers 1890 – le font vivre et génèrent aussi du travail à Ciboure, Saint-Jean-de-Luz, Urrugne et Ascain. Au ballet des bateaux de pêche s’ajoute celui des caboteurs : grands cotres et goélettes accostent au pied du fort qui abrite, entre autres, les logements et bureaux de la douane.

Nombre d’ateliers travaillent pour cet­ te flottille qui induit également d’inces­sants travaux d’aménagements portuaires. Ouvriers, manœuvres, charretiers, bou­viers sont régulièrement sollicités pour charroyer les pierres nécessaires au ren­forcement des digues ou à la construc­tion de la voie ferrée. Situé à l’Ouest de la rade luzienne, à l’abri de sa falaise et de son fort, Socoa est désormais doté d’une grande jetée qui le protège des vio­lents vents de mer; on y accoste à la voi­le par tous les temps.

Sous le Monte Jaizkibel, le Cabo de Hi­guer et l’îlot Amuko, Fontarabie présen­te aujourd’hui les mêmes défenses, mais il n’en était pas ainsi au temps de la voi­le. Comme son nom basque l’indique, Ondarribia-passage de sable – n’est qu’une simple grève, au débouché de la Bidassoa, ce fleuve versatile que l’on pas­ se à gué au jusant et qui change de lit à la moindre crue. Sur l’autre rive, la baie hendayaise de Xingudi accueille un véritable zoo aquacole où les Français pratiquent des pêches lagunaires. Le marais qui en émerge — « La Floride » — est une vaste éponge de joncs et de retenues d’eau saumâtre.

C’est miracle qu’un tel estuaire, dé­ muni d’infrastructures – si l’on excepte les pieux d’amarrage dans les étiers -, ait une si forte activité. L’endroit est in­commode à souhait. Dès l’automne, les chaloupes de plus de quatorze mètres doi­vent renoncer à s’y aventurer et se ra­ battre sur la ria de Pasajes. Seuls les battel (petits bateaux) et les traînières parvien­nent à s’y frayer un passage jusqu’aux va­sières. Encore entrent-ils dans la baie en surfant sur la barre (tir lazuan) et appa­reillent-ils à la manière acrobatique des pi­roguiers sénégalais de Cayar. « Si l’on considère l’accès et la sécurité, affirme Emilio Alza, Pasajes était le meilleur des ports et Fontarabie le plus mauvais. »

Mais qu’importent ces difficultés ! Les Ondarribitar (habitants de Fontarabie) se veulent pêcheurs et le sont. Nul ne l’igno­re dans tous les ports objectivement mieux aménagés. Ne doivent-ils pas leur surnom de sorginak (les sorciers) à leur adresse légendaire à la ligne de fond ? Une affaire d’atavisme et de savoir-faire peaufiné au fil des générations – la ko­fradia de San Pedro est riche de trois siècles de fonctionnement. A Fontarabie, tout le monde, ou presque, est pêcheur. Selon Rafael Aguirre, à la fin du siècle dernier, ce port comptait une douzaine de chaloupes, autant de traînières et « une nuée de batteliku » (synonyme de batte!);soit près de trois cents pêcheurs. Et Pascault Sorondo estime que, vers 1905, « il y avait bien quatre-vingts batteliku ».


Quant à ceux qui ne pêchent pas, ils travaillent dans les entreprises annexes : chantiers navals, fabriques de filets, cor­deries, tonnelleries, forges de marine ou ateliers de conditionnement du poisson. Ondarribia est le seul port « du Sud » à ré­ unir l’ensemble de ces métiers satellites de la pêche.

C’est donc bien à Socoa et Fontarabie qu’il faut étudier les pratiques de pêche d’avant le charbon et examiner les cha­loupes et traînières « franches » qui y ont travaillé jusqu’en 1912, ainsi que les bat­teliku qu’on y a vus pratiquement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Les bateaux

Bien des études – et il est difficile d’échapper à ce travers – abusent de l’expression « forme traînière », pour évo­quer les formes traditionnelles des ba­teaux basques. Certes, la traînière nous est demeurée relativement familière, notam­ment en raison des spectaculaires courses d’aviron (estropadak) qui se disputent chaque été. Mais ce terme ne désigne en réalité qu’un certain type d’embarcation et il en existe bien d’autres.

Bien qu’il soit hasardeux d’en établir une typologie précise, on peut au moins distinguer trois grandes familles de ba­teaux basques : les chaloupes, les traî­nières et les battel.

Les chaloupes

On les appelle txalupak à Fontarabie et xalupak à Socoa. Parfois, l’on précise han­di (grande) ou txiki (petite), ces notions demeurant d’ailleurs imprécises. Les cha­loupes sont des embarcations non pon­tées, à l’exception de deux tilles dont cel­le de l’avant est plus courte en raison de la position avancée du mât de misaine. La coque, ronde, ventrue, aux hanches replètes, est de nature à bien soulager à la vague; elle a des formes somme toute assez voisines des unités du XVIIIe siècle répertoriées par Duhamel du Monceau. On notera toutefois que la construction en est plus légère.

A Socoa, les chaloupes mesurent de douze à quatorze mètres et sont armées par neuf à douze hommes d’équipage. A Fontarabie, leur taille peut aller jusqu’à quinze mètres; elles sont alors propulsées par vingt-quatre rameurs répartis sur dou­ze bancs de nage. Parfois, un mousse, qui figure sur la liste d’équipage en qualité de « frère » – anaia dont dérive le terme afia encore appliqué aux adolescents embar­qués – accompagne les hommes faits.

Ces équipages apparemment plétho­riques sont justifiés par les nécessités de la pêche, mais aussi par celles de la fré­quente marche à l’aviron, et enfin par les exigences d’un gréement de prime abord simple et rustique mais dont la manœuvre est délicate, voire périlleuse.

A Socoa et Fontarabie, comme dans tous les ports verrouillés par une barre, l’appareillage et le dégagement se font toujours à l’aviron; parfois aussi on bor­de les avirons lors des arrivées tir lazuan (quand on est porté par la lame). Mais pour tailler la route, les chaloupes dres­sent leurs mâts et hissent les voiles dès que le vent le permet. Elles peuvent à l’occasion aller fort loin, jusqu’aux Astu­ries, en Galice et même au-delà. Il arrive parfois que le patron (patroina), sur un coup de tête, une lubie, un pari de trois pesetas à la cidrerie, s’exclame : « To ! bi­ har badoatzj Irlandara ! » (Té I demain nous allons en Irlande !). Et la chaloupe s’en va pêcher au large de la verte Erin.

Le gréement des chaloupes, qui se com­ pose de deux voiles au tiers aux vergues très apiquées, varie au gré des saisons. En été, on grée le mât de misaine et le grand mât, ce dernier étant remplacé par le mât de misaine plus court en hiver ou dans le mauvais temps. On grée alors un petit mât de misaine à l’avant, ou même un mâtereau de tourmentin.

Eclaté d’une chaloupe sous voiles en pêche, réalisé par les auteurs en collaboration avec des dizaines d’anciens chaloupiers. Remarquer notamment sur le plancher : la dérive et ses bouts d’amarrage, les bacs à lignes solidarisés deux par deux pour qu’en cas de besoin un pêcheur puisse emprunter à son voisin de la longueur de corde et éviter ainsi de perdre un thon trop fuyant, les écopes en bois et les gourdins servant à assommer le poisson.
Une des très rares photographies connues représentant une grande chaloupe sous voiles. Le bateau fait route, avirons rentrés et fargues à poste, à l’exception d’une seule. Contrairement aux traînières, les chaloupes n’utilisent l’aviron que comme « moteur » auxiliaire. Remarquer la taille très modeste du mât de misaine, et la hauteur du franc-bord à l’avant, comparée avec celle de la trainère (page de droite).

Pour composer son plan de voilure, le patron dispose donc de deux ou trois es­ pars et de trois ou quatre voiles : la grand voile (papajua, déformation de papua, « la nappe », que l’on retrouve pour désigner les filets) ou le taillevent (zapia); la gran­de misaine (belatxoa), la petite misaine (trinkatikia) et le tourmentin (burriketa). La grand voile est toujours amurée en abord, à des crocs de fer plantés dans le carreau (préceinte). Les voiles au tiers sont tou­ jours établies sous le vent du mât, jamais au vent, sauf pour de très courts bords de quelques minutes.

Etant donné la légèreté de la construc­tion, ce gréement peut paraître relative­ ment excessif. Le grand mât de section conique est un tronc entier de sapin du Nord aussi long que la chaloupe. Bibiana Marin, de Socoa, et Roman Aguirre, de Fontarabie, se souviennent que les cos­ tauds s’amusaient à épater la galerie en chargeant de tels espars sur l’épaule et en parcourant ainsi les quais dans toute leur longueur. Le système des cales d’étambrai permet de régler la quête et l’inclinaison latérale du mât, qui est souvent penché au vent quand le bateau gîte.

Le mât de misai.ne est deux fois plus court. Il est emplanté juste derrière le pontage avant et calé par un traversin ou barrot amovible.

Les voiles en service sont lacées aux vergues, les autres étant remisées dans des demi-tonneaux obturés par un couvercle ou dans des sacs de chanvre. La plupart des voiles sont en toile de chanvre écrue de teinte unie, mais en Biscaye, certaines d’entre elles portent à la bordure des sortes de frises brodées, à la manière des mantelets que l’on peut encore voir sur les bœufs de trait, dans l’arrière-pays na­varrais.

Le faible tirant d’eau, la surface de dé­ rive réduite et la généreuse voilure étalée en largeur font de la chaloupe un voilier de portant. Pour les allures moins arri­vées, le rendement peut être toutefois amélioré par l’adjonction d’une dérive la­térale (abortza) maintenue en place, au maître-bau, par un système de bouts, un peu à la manière d’une béquille.

Quand la chaloupe est sous voiles, on rehausse le franc-bord en installant des fargues (palkak). Celles-ci, tenues par des fourches, sont généralement au nombre de six par bord. Lorsqu’on borde les avi­rons, elles sont remisées dans deux cais­ses à poignée, dressées contre les bordés au niveau du grand mât. A l’occasion, ces caisses peuvent aussi servir de « camisoles de force » pour des thons que l’on n’a pas le temps d’assommer avant de les stoc­ker sous le plancher. Les pêcheurs de Fontarabie ne disposent toutefois pas de cette commodité : leurs fargues, plus courtes et fixées à l’intérieur de la ligne des tolets, restent en effet toujours à pos­te, à l’exception de celles qui correspon­dent au passage des avirons.

Dans ces conditions, les virements de bord sont à la fois complexes et acroba­tiques. La plupart des patrons éludent d’ailleurs le problème en amenant tout avant de renvoyer sur l’autre bord, quel­ques coups d’avirons aidant le cas échéant à l’évolution. Pour virer lof pour lof, ils amènent d’abord la grand voile afin d’abattre; au contraire, s’ils veulent virer bout au vent, ils commencent par la mi­saine pour lofer. « Après, racontent Faus­to Zubillaga et Bibiana Arbelatz, il faut passer les voiles, les drisses, les amures, les écoutes, la bouline, les bras de vergue et la planche de dérive de l’autre bord ». Cette opération exige du temps, de la mé­thode et des efforts.

On comprend qu’avec un tel gréement les chaloupiers basques, tout comme les matelots des caïques d’Etretat (cf Le Chas­ se-Marée n°4, p. 22), aiment les longs bords. Il est vrai que, dans les deux cas,a côte est accore et que les louvoyages courts ne sont pas de mise comme en Bretagne Nord par exemple. Pourtant, il n’est pas toujours possible de les éviter, ainsi que le rappelle Nicolas Emparan : « Quand le vent était de secteur Nord, pour se dégager de Socoa et aller pêcher à la fosse de Capbreton, mon père ne ti­rait pas un long bord au large et un autre à terre, mais une série rapprochée de pe­tits bords compliqués. Et cela pour la simple raison qu’il ne pouvait s’éloigner de la côte dont les amers lui permettaient de localiser avec précision ses lieux de pêche. »

Les pêcheurs basques ne ménagent pas leur peine; certains, comme ceux de Bis­caye, ont aussi la réputation de tenter le diable en utilisant une technique de gam­beyage acrobatique pour virer de bord sans amener les voiles. « Ces fous d’or­gueil, raconte Rafael Aguirre, avec leurs étraves acérées, leurs mâts excessifs, leurs voiles exagérées, ils portaient beau. Sur une mer calme, ça allait, ils en imposaient. Mais ils se perdaient dans la tempête. »

On le comprend aisément quand on sait les prouesses qu’exigeait un virement de bord effectué dans ces conditions. « Un homme bondissait sur le capot de l’avant, poursuit Rafael Aguirre, décro­chait l’amure de misaine, grimpait le long de la ralingue de l’avant et, parvenu à mi­ hauteur, s’élançait comme un singe entre le mât et la voile, passant derrière l’espar pour contraindre l’avant de la vergue à le suivre et le bout élevé de celle-ci à se dresser en l’air dans le prolongement du mât. Cela fait, il appuyait l’un de ses pieds contre ledit mât, se poussait donc sur le nouveau bord en y attirant la ralingue avec l’extrémité basse de la vergue. Après quoi il tournoyait jusqu’à tirer la ralingue en avant. Pour enfin se laisser glisser sur le capot afin de crocher l’amure sur son nouveau bord. »

Et pendant ce temps, les autres membres d’équipage ne sont pas en reste : qui au palan de grand voile, qui à la vergue, qui à la dérive, qui aux gueuses de lest (lin­-goteak) coulées à la maille du bateau, qu’il faut transborder au vent avant de border les voiles… chacun y va de sa peine.

Pour diriger la chaloupe, le patron dis­ pose de trois appareils de gouverne. Un safran de taille réduite est utilisé dans les petits fonds; il ne dépasse pas de la quille et s’avère très efficace quand l’erre est franche. Au large, on adopte plutôt un grand safran qui plonge profondément sous la quille et augmente notablement la surface de dérive, ce qui améliore la marche au près; il est actionné par une barre franche de plus de deux mètres (lema luzea). L’arrière de la chaloupe est donc équipé de quatre pentures, deux ai­guillots et deux fémelots. Mais quand on marche à l’aviron ou que l’on fuit la tem­pête sous tourmentin, c’est un grand avi­ron de queue (gobemoko arrauna) qui sert à gouverner; très pesant, il est tenu par deux hommes et sorti de l’eau à l’arrivée des grosses lames qui pourraient l’endommager.

En dépit de sa taille, la chaloupe reste un bateau à échelle humaine : elle peut être propulsée à l’aviron sur de longues distances; en cas d’échouage, il est pos­sible de la soulager en la poussant avec le dos; deux ou trois hommes, voire un seul s’il est costaud, peuvent porter son grand mât.

Les traînières

Bien que le terme de traînière soit ré­pandu, voire familier, son origine ne lais­ se pas d’être mystérieuse. En Espagne, on dit trainera, en Guipuzkoa, treinerua, et à Socoa, treneroa. Il existe aussi aux Açores des trainheras, autrefois bateaux senneurs, désormais canneurs à l’appât vivant (mais pêchant cet appât à la senne tournante).

Selon toute vraisemblance, le terme de traînière vient en effet du mot basque trena qui désigne un grand filet – même si à Fontarabie et à Socoa on préfère l’ap­peler bolintxia, avatar probable de l’ancien boulier des pêcheurs du Levant. Traînière vient donc de trena (filet) et du suffixe es­ pagnol –ero (chargé de). Cette hypothèse est d’ailleurs confirmée par les différents termes désignant des sennes : treyine à Biarritz, trani chez les pêcheurs de l’A­dour, trayine à Capbreton et Vieux-Bou­-cau, trenniot à Moliets.

Les traînières sont presqu’aussi longues que les chaloupes, mais plus étroites et leur franc-bord est moins élevé. Elles restent toujours en vue de terre; comme l’on dit à Fontarabie, etxe aintzinean (devant la maison). A Fontarabie, celles qui sont conçues pour la pêche au filet portent onze bancs de nage et sont armées par dix-huit rameurs plus le patron qui tient la barre. En revanche, celles qui arment aux lignes de traîne pour la pêche au thon ne comptent que huit bancs et douze rameurs plus le patron. Quant aux traînières de Socoa, la plupart ont neuf bancs pour quatorze rameurs et un patron.

La traînière Etoile de Biarritz, appartenant à Emile Henry dit Pintyaire (le calamistré), a lancé une aussière à des haleurs bénévoles pour passer le goulet d’entrée du port de Biarritz. A l’arrière, une partie de la senne a été mise à l’eau pour la nettoyer de ses algues. (Coll. Cers-Musée de la mer. Photo Bernard).
Bien que l’on connaisse surtout les bateaux « de forme traînière », il existe au Pays basque une grande variété d’embarcations dont la typologie n’est pas clairement établie. Cette photographie prise dans le goulet du port de Biarritz en est une illustration. On y voit, à gauche, un battel reconnaissable à son franc-bord réduit, et à droite, un canot à tableau dont l’arrière est emprunté à la tradition internationale. Noter la finesse de la vergue, très souple, surtout au pic, et le bon établissement de la voile, pourtant au bas ris. Les mâts sont eux aussi fins et légers, comme en témoigne l’aisance avec laquelle deux hommes démâtent le battel de gauche.

Contrairement aux chaloupes, les traî­nières marchent essentiellement à l’avi­ron. Il leur arrive toutefois de gréer deux voiles au tiers – au quart serait plus exact -, mais seulement aux allures bien arrivées, car elles n’ont pas de dérive. L’aviron de queue est alors remplacé par un safran à barre courte. Plus légère que celle des chaloupes, la voilure des traî­nières reste du même type et sa ma­nœuvre est tout aussi complexe.

Batteliku et battelak

Batteliku et battel désignent les mêmes embarcations, sans différenciation fonda­ mentale de taille, battel étant le terme gé­nérique. A Fontarabie, on appelle batteli­ku un battel plutôt petit, avec toute la subjectivité que cela suppose. Par contre, à Socoa on semble désigner par ce mot un bateau auquel on est attaché, comme certains marins du large parlent d’un « joli canot » en évoquant le grand navire au­ quel ils sont fiers d’appartenir.

Cela dit, bien que les battelak (pluriel de battel soient de taille très variable, ces embarcations sont toujours nettement plus petites que les chaloupes dont elles conservent le galbe caractéristique. Leur longueur se situe entre cinq et neuf mètres, les plus modestes ayant seule­ ment deux bancs de nage. Armés au plus par quatre hommes, ces bateaux sont mus à la voile ou à l’aviron.

Doté d’un mât unique, le battel dispo­se de deux voiles au tiers de surface dif­férente établies alternativement en fonc­tion de la force du vent (celle de beau temps fait cinq brasses carrées et l’autre deux fois moins). Un aviron de queue ou un safran plongeant sert indifféremment pour la gouverne. L’un et l’autre sont ren­trés pendant la nage car les rameurs sont assez peu nombreux pour devoir corri­ger eux-mêmes la trajectoire. Bien que ce ne soit pas la règle générale, aux environs de 1898, quelques rares battelak de Fon­tarabie étaient équipés d’une planche de dérive.

Autres types

Chaloupe, traînière et battel forment l’essentiel et le plus typé de la flottille basque. Il existe pourtant de nombreuses autres familles.

Parmi les bateaux creux, il faut citer quelques autres types plus localisés. La grande plate de Saint-Jean-de-Luz (plata handia), dont il existe plusieurs dizaines d’exemplaires, est particulièrement bien adaptée à ce port envasé qui n’accepte que les bateaux à fond plat et à faible ti­rant d’eau – de là vient le surnom des armateurs luziens ou cibouriens : aria­ koak, ceux du sable. La plate offre une grande surface de travail et permet de dé­ ployer, pli après pli, la senne à faible tombant qui sera ensuite halée depuis la pla­ge. A Fontarabie, l’équivalent local de cette plate s’appelle ubarika. Plus galbée que la précédente, elle sert également à mouiller une immense senne.

Donostia arme aussi un singulier ba­teau que l’on appelle sagakoa. Embarca­tion sans voile mais dotée de quelques bancs de nage, elle a l’allure du battel bien que quelque chose en elle indique son in­ aptitude à l’autonomie, « quelque chose de mal foutu pour bien aller », disent les vieux pêcheurs. Et pour cause l Ces ba­teaux sont remorqués à la queue-leu-leu jusqu’au lieu de pêche pour y être mouil­lés. Ils servent de pontons pour la pêche à la ligne.

Enfin, certaines chroniques de Biscaye font état d’un bateau nommé merinakia qui serait un intermédiaire entre le batte let la chaloupe. Mais cette distinction res­te floue puisque telle embarcation, in­contestablement merinakia dans son port d’attache, sera ailleurs txalupa txiki. Bien malin qui s’y reconnaîtra.

Bien sûr, il existe aussi au Pays basque quelques bateaux pontés. Les chaloupes de ce type ayant plutôt une vocation de cabotage, on en rencontre surtout dans les ports marchands de Pasajes et Bilbao. A la fin du siècle dernier, certains pê­cheurs se sont toutefois laissés tenter, le pontage offrant une sécurité accrue dans le gros temps. Mais d’une manière géné­rale, les arantzale (les pêcheurs) ne les ap­précient guère : « Ils ne pêchent pas jus­ te avec ces bateaux-là », disent-ils. On sait qu’à l’autre bout du golfe, les marins sar­diniers de Bretagne atlantique parta­geaient à l’époque une même préférence pour ce qu’ils appelaient les « bateaux creux ».

Cette opinion générale sera sérieuse­ ment révisée après la furieuse tempête de 1911 qui décima la flottille des chaloupes ouvertes de Biscaye. Elle causa la mort de cent cinquante marins à Bermeo et Lekeitio et est restée gravée dans toutes les mémoires, notamment grâce au récit qu’en fit Juan-Daniel Ezkurtza, patron de la chaloupe San Nicolas et seul survivant du port de Lekeitio. De cette catastrophe est né le dicton : « Barco sin cubierta, se­-pultura abierta » (embarcation découver­te, sépulture ouverte).

Logiquement, cet événement aurait dû inaugurer l’ère des chaloupes de pêche pontées. Mais l’avènement de la vapeur, introduite ici avec des coques venues d’ailleurs, en décidera autrement. Il fau­dra attendre deux décennies pour que les Basques s’avisent que la propulsion mé­canique est compatible avec les formes particulières de leurs bateaux.

Les métiers et les hommes

A l’époque qui nous intéresse, les pê­cheurs basques jouissent, dans leur port d’origine, d’un réseau de solidarité éprou­vé. De même, leur carrière paraît sans im­prévu. Du côté français, les marinel (ma­rins) débutent comme ana (mousses) vers douze à treize ans, à l’issue de l’école pri­maire. Puis ils deviennent matelots, une promotion qui correspond à l’attribution plus ou moins rituelle d’un surnom. A l’approche de la vingtaine, le service dans la Royale leur donne généralement le goût des navigations hauturières. La plu­ part poursuivront leur carrière au long­ cours, dans la marine marchande et, plus rarement, la Grande Pêche. Vers quaran­te ans, ils reviennent au pays, se font construire une petite maison et retour­nent à la pêche jusqu’à l’âge des Invalide .

Curieusement, les armements moru­tiers – propriétés de familles patriciennes (Légasse, Bassussarry) ou de so­ciétés – recrutent peu parmi les pê­cheurs confirmés de Saint-Jean, Ciboure ou Socoa. Ils enrôlent plutôt les marins disponibles de Guéthary et les paysans costauds des alentour, trop heureux de faire quelques campagnes plus rémuné­ratrices que la patate ou le behi gasna Oe fromage de vache qui fut longtemps la seule production des provinces côtières avec les légumes du potager). Contribuait évidemment à cet ostracisme, le préjugé bien ancré selon lequel, comme l’affirme Emilio Alza, « il y avait de la honte à pê­cher autrement qu’à la ligne ». Les arme­ments morutiers furent en effet les pre­miers et les plus fervents adeptes du chalutage motorisé.

Du côté espagnol, les parcours indivi­duels sont quelque peu différents. Les ga­mins embarquent vers dix ans, parfois même plus tôt. Ils sont mousses puis ma­telots. Mais dès leur retour de la mili, ils reprennent leur place à bord et naviguent, quel que soit leur âge, aussi longtemps que le leur permet leur état de santé. La confrérie (kefradia) se chargera des pê­cheurs débarqués pour cause d’accident, de maladie ou de vieillesse, en leur pro­ curant des petits travaux d’entretien et, éventuellement, des subsides. Elle assure ainsi l’essentiel de la couverture sociale avec parfois l’aide du clergé – déjà par­tie prenante – et celle d’associations cha­ritables.

Les grandes chaloupes pontées, qui apparaissent au Pays basque au tournant du siècle, n’ont guère été photographiées. La Victoria était une des chaloupes naufragées lors de la tempête du 12 août 1912. Elle a été retrouvée quelques jours plus tard mais cet accident semble prouver que même les em-barcations pontées étaient vulnérables. Document communiqué par le Musee du pêcheur de Torre de Ercilla.
I Jetas adentro ! de Pérez del Camino (Musée des beaux-arts de Santander). Si cette oeuvre illustre bien les périls auxquels sont parfois confrontés les pêcheurs basques — même si les traînières rentrent presque chaque soir au port —, l’artiste n’en a pas moins pris quelques libertés avec la réalité. On s’étonne notamment que le grand mât n’ait pas été abattu au moment de border les avirons et de négocier ces redoutables déferlantes.

La vie à bord

Irlande, Galice, Portugal… les chaloupes naviguent couramment au loin – on dit kandatzera, littéralement, à Candaz, port des Asturies. Dans ce cas, elles doivent s’approvisionner en vivres auprès des ba­teaux locaux. On l’imagine, à bord de ces embarcations aux aménagements très sommaires, la vie est des plus spartiates. En mer ou en rade foraine, la tente, ins­crite à l’inventaire, protège mal de la pluie et des embruns. Le couchage, sur les bancs ou à même le plancher, est plutôt rude. La préparation des repas est rédui­te à sa plus simple expression.

Ces problèmes se posent moins à bord des traînières dont les lieux de pêche ne sont jamais éloignés et dont les marées sont plus courtes. Ici, l’impératif est un poisson de première fraîcheur, arrana bizj bizja (poisson tout vif). Il faut donc arri­ver au port à la bonne heure, pour la ven­te sur le marché ou la livraison aux col­ porteuses qui vont écumer l’arrière-pays.

Cette contrainte impose souvent de rentrer au bercail le plus vite possible; de là découlent, pour une part, les fameuses estropadak, les régates de traînières. Mais il arrive aussi qu’il faille au contraire flâ­ner pour être les premiers… le lendemain; dans ce cas, et c’est le seul, on reste dor­mir en mer.

Quoi qu’il en soit, comme la plupart des marins, les pêcheurs basques aiment se mesurer, se lancer des défis. Ainsi, à Donostia, y avait-il une chaloupe – bap­tisée Moro, le Maure – tellement rapide que nul ne pouvait la battre quand elle avait mis cap à terre. Des paris fous étaient engagés au profit de ses challen­gers. L’un d’eux s’en souvient encore : « Eh bien, on avait pourtant nagé comme des diables, aux avirons toute la nuit, et porté en plus toute la toile qu’on avait pu, avec un vent favorable. Quand nous sommes arrives à Saint-Sébastien, bien avant le jour, croyant pour une fois être les premiers, nous avons eu la surprise d’entendre le gardien du Moro nous héler et nous demander pourquoi nous avions lambiné comme des kurkullu (escargots). »

L’esprit de compétition s’exprime aus­si lors de sorties commémoratives, de pardons ou de fêtes locales qui sont au­ tant d’occasions pour les rameurs de montrer leur talent. Certains bordent même des avirons de chaloupes sur leur battel pour défier les autres équipages. A dire vrai, aux yeux des autres marins es­pagnols, les Basques « du Sud » sont « de vrais fous de l’aviron ». Les traînières vont si vite qu’un jour, Carcabueno, un cé­lèbre sauveteur bardé de décorations, qui devait arbitrer un défi, ne put le faire car le navire charbonnier sur lequel il s’était embarqué s’était fait distancer par les deux adversaires.

Au début de ce siècle, les coureurs sont saisis d’une véritable frénésie. On a vu des rameurs qui avaient brisé leur aviron se jeter à l’eau pour alléger la traînière et lui donner plus de chance. Des malheu­reux sont même morts d’épuisement sur leur banc de nage, sans que l’équipage ait daigné interrompre la nage avant l’arrivée.

Sommeil et nourriture

Les pêcheurs embarqués sur les traî­nières n’ont pas toujours la vie facile, mais ils n’ont rien à envier à ceux des bat­teliku. Car si ces canots sortent générale­ ment à la journée, il arrive aussi qu’ils aillent pêcher au large d’autres ports que le leur. Dans ce cas, l’équipage vend ses prises sur place, cabane pour la nuit et repart en pêche le lendemain avant de re­gagner son port d’attache. Et lorsque le poisson donne, l’équipage peut même bi­-vouaquer plusieurs nuits à l’extérieur. On imagine aisément la précarité du confort de quatre hommes ainsi entassés dans un bateau creux de cinq à neuf mètres ! Az­ kar eta zakar, forts et rudes, ainsi sont les pêcheurs.

La tenue de travail des arrantzale est à l’image de cette rudesse. En hiver, le ciré et le suroît de toile huilée sont de mise tandis que les pieds sont généralement chaussés de sabots-bottes (eskalapoin) confectionnés par des artisans de Fonta­ rabie et de Ciboure, ou par les marins eux-mêmes. Mais on rencontre aussi des pêcheurs qui, au fort de l’hiver, travaillent pieds nus, par indigence ou par commo­dité : les lourds sabots-bottes ne facilitent pas les acrobaties dans le gréement. Dans les années 1905, l’un de ces « va-nu- pieds », un gnome d’une force herculéen- ne, était surnommé Pettan tango bero, Bertrand les pieds chauds.

En été, la question ne se pose même pas : tout le monde va pieds nus. On porte alors un pantalon de toile et, au choix, une chemise épaisse (atorra), un gilet brodé (txamarra) ou une blouse espagnole (blasa), comparable à celle qu’arborent nos forts des halles. Pour se protéger des ardeurs du soleil, on coiffe aussi un ample béret noir ou un chapeau de paille à large bord.

On ne fait pas grand cas de la nourriture, affaire de pauvreté et de rusticité gustative. Quand ils sortent seulement pour la journée, les pêcheurs emportent souvent un en-cas (krakada) de pain avec du lard et de la sardine salée; mais ils se contenteront parfois de quelques fruits, notamment des pommes dont la consommation à bord est importante.

Pour de plus longues sorties, et notamment quand on va courir le thon aux lignes de traîne, on fait cuire en commun, sur un fourneau de fer au creux du bateau, les poissons que chacun aura soustrait de ses captures. Ils sont bouillis dans de l’eau de mer à laquelle on ajoute de l’oignon (ttipul) et parfois quelques bonnes herbes (belhar on batzu) ainsi qualifiées non pas pour leur goût mais pour les propriétés qu’on leur suppose. Une fois prête cette cotriade (baltxan), chacun y puise sa part dans la marmite commune en essayant toutefois de retrouver son poisson.Le plat est parfois accompagné de pommes de terre bouillies, mais le plus sou- vent on se contente de le « pousser » avec du pain. La boisson la plus répandue est une piquette de pomme de fabrication domestique (pitarra) horriblement diurétique, alternée les bons jours avec du vrai cidre (sagarnoa).

Lorsqu’ils sont à terre, les équipages prennent leurs repas en commun dans les cidreries qui jalonnent le port. Le roi d’Espagne, Alphonse XII, qui fréquente Donostia et la côte basque, ne dédaigne pas à l’occasion de s’asseoir dans ces établissements pour trinquer en compagnie des pêcheurs. Il y gagnera une réputation d’ami du petit peuple qui lui vaudra, ainsi qu’à son fils Alphonse XIII, l’appui de la gent littorale en maintes circonstances.

La vente du poisson

Au terme de la marée, les bateaux sont attendus par une foule enjuponnée d’épouses, de sœurs, de filles, de mères ou simplement de professionnelles patentées de la vente. Si ces femmes trépignent d’impatience, c’est que certaines d’entre elles vont devoir abattre des trente à trente-cinq kilomètres pour vendre leur poisson alentour et qu’elles espèrent bien revenir chez elles sans avoir à chercher un gîte pour la nuit.

Diorama représentant une chaloupe pêchant le thon aux lignes de traîne, exposé au Musée du pêcheur de Torre de Ercilla. La vie est rude à bord de ces grands bateaux à voiles et avirons, dépourvus de tout aménagement, qui pêchent parfois à plusieurs journées de mer du port.

Le poisson ne leur est pas vendu, mais confié. Elles s’en emparent d’ailleurs sans formalités particulières. Le petit poisson est réparti dans des couffins portés sur la tête, tandis que le gros — le thon notamment — est porté directement sur le sommet du crâne simplement protégé par un linge torsadé (buruko). Et à mesure que le poisson est débité au gré des achats, il va s’égoutter sur le visage, l’épaule, le corsage de la vendeuse, qui s’en soucie comme d’une guigne et tire même quelque vanité de n’être pas seulement arrainsaltzale (vendeuse de poisson), mais atunsaltele(vendeuse de thon).

Au retour de la marée suivante, le patron, ou un diruzain (trésorier) réputé pour sa probité, perçoit l’argent de la vente et règle son dû à la marchande. Après quoi a lieu le partage des bénéfices entre les membres de l’équipage, l’immuable rituel du mania (cf Le Chasse-Marée n°45 p.40). Une fois perçu son pécule, le pêcheur prélève sa « part muette » (mania ixila) en guise d’argent de poche, avant de remettre le reste à celle qui tient son intérieur, épouse, mère ou sœur.

Mais aucun de ces manta n’apporte le pactole. Bien qu’elle occupe des centaines de personnes, la pêche reste un métier de pauvres. Parfois même la clientèle immédiate fait défaut; il faut alors confier le poisson à des mandozain (muletiers) pour aller le vendre plus loin, à l’intérieur des terres, ce qui amoindrit encore la part du pêcheur.

A la fin du XIXe siècle, Donostia est un centre important de commercialisation du poisson. Nombre de patrons de Fontarabie, Zumaya ou Deba se déroutent volontiers pour y livrer leurs captures. Il faut attendre les toutes dernières années du siècle pour que Ciboure, puis Fontarabie, se mettent à leur tour à organiser la vente en érigeant des marchés couverts où fonctionne un encan. Ces endroits attirent alors des détaillants spécialisés qui enlèvent des quantités bien plus massives que les femmes avec leurs couffins. Les cours n’en sont pas relevés pour autant, bien au contraire : arguant de leurs taxes et autres frais professionnels, ces coriaces acheteurs pratiquent en réalité un capitalisme mordant qui en fera des seigneurs aux demeures cossues. En définitive, le  poisson se vendra deux fois mieux à Hendaye ou Guéthary, deux ports sans encan où s’activent encore les poissonnières, qu’aux criées fonctionnelles de Ciboure et Fontarabie.

La pêche du thon aux lignes de traîne se pratique dans tout le golfe de Gascogne et ces lanchas de la côte cantabrique ressemblent fort à des chaloupes basques. En revanche, chacun a sa manière de gréer les lignes. On observera qu’ici la ligne arrière est frappée au milieu de la bastaque de grand mât, ce qui est relativement original; on la trouve aussi en bout de vergue de grand voile. Les lignes (dix en tout), les perches, mais aussi le gréement sont bien représentés. Remarquer notamment la bouline servant à aplatir la grand voile au plus près. (D’après Benigno Rodriguez Santamaria, 1923).

L’organisation rationnelle de la vente n’empêche d’ailleurs pas que de grosses productions demeurent sans preneur. Quand la sardine abonde, les marins doi­vent la céder aux paysans… qui en font de la fumure. L’abondance ne vaut guère mieux que la pénurie. Aussi n’est-il pas rare qu’en hiver la disette s’abatte sur la population littorale. Comme l’affirme Pe­riko Zapatatzar, arrain asko edo gutxi, ar­rantzale diru txiki (poisson abondant ou chiche, mesquine est l’escarcelle du pê­cheur).

Au début, les familles se contentent de puiser dans les réserves de poisson séché. Mais parfois la disette perdure et il faut alors se résoudre à aller à la côte cueillir les étrilles avec un crochet (gantxoa) ou ar­racher les pieuvres à l’aide d’un trident (xist) . Quant aux moules, seules les fem­mes et les enfants se résolvent à les ra­ masser et à les consommer. Car pour les hommes, comme le dit Pascault Soron­do, ce serait une vraie mort sociale (alke itsusia). Les marinel considèrent-ils le bi­valve comme un animal tabou en raison de sa parenté avec le sexe féminin? C’est en tout cas ce qu’avance très sérieusement un psychanalyste basque – cela existe! – à qui nous laisserons la responsabilité de cette affirmation d’ailleurs banale.

Quand sévit la disette, la confrérie de Fontarabie (jondoni Petri kofradia) distribue aussi des pommes de terre et du pain, et le clergé en profite pour sermonner les hommes… en pure perte car les gizon (les hommes) vivent entre eux et ne rentrent au foyer que pour dormir et procréer.

Les types de pêche

La traîne, la palangre, la senne, la nas­se… les pêcheurs basques pratiquent tous les arts. Mais chacune des grandes familles de bateaux étant relativement spécialisée dans tel ou tel métier, le mieux est enco­re d’étudier ceux-ci par type d’embarcation.

Lignes pour les chaloupes

La pêche du thon aux lignes de traîne est une des spécialités des chaloupes qui font de longues croisières à la recherche du germon. Elles vont même parfois jus­ qu’aux côtes de la Galice dont les rias leur font des havres accueillants pour la nuit. Quant aux chaloupiers de Biscaye, ils met­tent un point d’honneur à courir le thon plus au Nord que les autres, le « must » étant d’annoncer : « nous avons passé la nuit amarrés à la bouée d’Arcachon ».

La ligne peut être eschée de feuilles de maïs séchées., brossées et peintes. Ici on dit des pailles de maïs, dans les Landes lou pailheut, ce qui aurait donné paieta et, par érosion, peita, terme qui aujourd’hui dé­ signe la plupart des leurres et même l’ap­pât vivant puisé dans les viviers. Mais le leurre typique des Basques « du Sud » res­te le poisson de tissu cousu directement autour de l’hameçon et qui, même aux faibles vitesses de traîne – à l’aviron par exemple -, ressemble à s’y méprendre à un petit poisson amoindri.

Au fort de la saison, la capture d’une vingtaine de thons – environ cinq cents kilos – est une aubaine. Autant dire que le revenu individuel des pêcheurs est des plus modestes, notamment en Labourd où ce poisson – le rouge notamment – n’est guère apprécié. Ainsi s’explique le fait que, contrairement aux marins de Fontarabie qui arment à la traîne aux thons rouges, ceux de Socoa ne pratiquent cet art qu’au retour de leur campagne à la « ligne soutenue » aux accores de Capbreton.

Le germon en revanche est très re­cherché. Souvent pêché loin du port d’at­tache, ce poisson qui se conserve d’au­ tant moins que le temps est lourd, est livré aux confiseries établies sur la côte. Ces établissements sont appelés ezka­-betxeak, contraction d’escabeche (marinade en espagnol) et de etxe (maison, fabrique). Pour éviter des formalités auxquelles ils ne sont pas préparés, les pêcheurs n’ac­costent pas et vendent directement leurs captures à des armateurs locaux qui, à bord de navettes, viennent au large à leur rencontre. Il y a là comme un avant-goût du fameux « thon pesetas » des années cin­quante (cf Le Chasse-Marée n° 45).

A la ligne tenue (esku arrantzan), la cha­loupe étant mouillée à l’accore ou, plus rarement, en dérive très lente, on captu­re merlus, congres, aiguillats, juliennes, lichards, raies et surtout des cerniers (mé­rous des Basques), un poisson très abon­dant à l’époque et devenu aujourd’hui ra­rissime.

Chaque pêcheur, à son banc, s’occupe de sa ligne, qu’il aura gréée à sa manière. On observe cependant qu’à quelques va­ riantes près, celles-ci sont montées de la même façon avec quatre hameçons fixés au bout d’un engin appelé kublia et com­ posé d’un support métallique séparant deux bas de ligne prolongés chacun par deux avançons (voir dessin). L’appât est constitué d’un petit poisson, souvent du lançon pêché au filet par les équipages des traînières. Pour ramener ses prises à bord, le pêcheur dispose aussi d’un croc et d’une salabre plantés entre lui et le bor­dé, dans la maille (braga tartean).


Chaque patron a ses lieux de pêche fa­voris, soigneusement repérés par des re­lèvements à terre, et veille en permanen­ce à en garder la primeur. La rivalité étant féroce entre les chaloupiers, on se soucie surtout de ne pas trop attirer l’attention lorsque l’on tient un bon coin. C’est ain­si que des toiles sont tendues entre les bancs pour amortir le bruit que feraient les prises en tombant directement sur le plancher.

Les chaloupes arment enfin à la « pa­langre traînée » (treza ou trezandia). Com­ment appeler autrement cet engin com­ posé de plusieurs palangres raboutables à volonté et dont chacune est dotée de soixante à cent vingt hameçons, le tout pouvant totaliser jusqu’à mille hame­çons ? Cet appareil doit être lesté de pierres au moment de l’immersion. Tou­te fois, pour éviter qu’il croche et freine excessivement le bateau, qui marche sous sa seule misaine, les différents tronçons qui font la ligne-mère sont garnis de flot­teurs en liège. Ainsi, quand l’ensemble des palangres raboutées est à l’eau, voit-on les matelots jeter des pelotes qui ne sont autres que les segments de chanvre ren­fermant les bouées.

La palangre traînée est utilisée princi­palement pour traquer le pageot commun (Pagellus erythrinus) ici appelé « rousseau ». C’est une espèce abondante et qui se vend bien, notamment à l’occasion des fêtes religieuses. On dit même du rous­seau qu’il est la dinde des Basques.

Lorsque les chaloupes estiment avoir traîné la palangre suffisamment long­ temps, elles amènent leur misaine et re­viennent sur l’engin en halant dessus et en s’aidant de l’aviron. Il faut alors re­monter cette interminable palangre, la dé­ monter et la ranger, élément par élément. C’est un très long travail.

Senne pour les traînières

Les traînières pêchent la sardine, soit à l’aide de la grande senne (bolintxia) et d’un appâtage à1a rogue de morue, soit avec une senne plus petite (txerkoa) en profi­tant des évolutions d’un troupeau de dau­phins acculant les bancs à la côte . Ce der­ nier engin peut également servir à pêcher l’anchois, les thons du large servant alors de rabatteurs et contraignant le petit clu­péidé à frôler la surface. Il est enfin uti­lisé pour pêcher le lançon destiné à es­ cher les lignes à main des chaloupiers.

On peut aussi piéger la sardine dans un long réseau de filets maillants. En ce cas, la pêche se pratique de nuit, le poisson étant maintenu aux abois par un tintamarre de martèlements de pieds sur le plancher des bateaux — ceux qui portent galoches y sont très efficaces ! « Quel va-carme nous faisions, se souvient Pascault Sorondo, on l’entendait jusqu’à Fontarabie. » Affolées par le bruit, les sardines vont et viennent en tous sens et finissent par se prendre aux mailles du filet.

Le halage de la senne requiert le concours de tout l’équipage de la traînière. Un homme à chaque extrémité contrôle l’ouverture de la bolinche alors que dix matelots se préparent à haler vigoureusement sur la coulisse pour fermer le sac au moment opportun. Remarquer les perches fourchues.

La pêche de la sardine ardorian (en flamme, en folie) requiert deux sennes la­cées l’une à l’autre. Elle se pratique à deux traînières et un battel. L’une des deux traî­nières embarque le double filet tandis que l’autre s’en écarte et marche de conserve, à quelque distance. Lorsque les hommes du battel, qui avance en éclaireur, leur si­ gnalent la présence du poisson luisant dans la nuit, les traînières se rapprochent. Une extrémité de l’engin est alors passée à celle qui est vide. Il ne reste plus alors qu’à faire force de rames pour encercler le banc. Une fois celui-ci « dans le sac », les deux équipages puisent le poisson à la salabre, tout en s’efforçant d’éviter que les deux bateaux ne s’entrechoquent, ce qui n’est pas toujours aisé dans la houle puissante du golfe.

A l’instar des chaloupes, les traînières peuvent aussi traquer le cernier. Elles ne le font cependant pas à la ligne mais à l’aide du petit txerkoa et de deux grandes perches fourchues. Ces poissons aiment se mettre à l’abri des épaves en tous genres; on les trouve notamment dans les caisses et tonneaux perdus par les cabo­teurs. Une fois repérés ces objets, le bateau fait le tour de l’épave en filant sa pe­tite senne. Lorsque la coulisse (zerra) est souquée, les pêcheurs, munis de leurs perches, bousculent l’épave pour en fai­re sortir les Polyprions qui, affolés, se jett­ent dans le filet. On abaisse alors la cor­ de des lièges avec les perches pour chasser l’épave. Dès lors, il suffit de réduire la senne et de crocher les mérous.

Toutes ces pêches requièrent une ex­trême efficacité de nage. Pas question de s’endormir sur ses avirons : tout se joue en quelques secondes. Mais les marins basques aiment ces brefs et intenses ar­rachés, tout autant que les longues ran­données à rythme soutenu. Comme dit M. Lacoste, « à la fin de la journée, nous avions le cul rouge comme celui des singes, d’avoir râpé sur le banc. Mais on préférait cela au sort du fileyeur (ndla : un homme généralement plus âgé, le seul à ne point nager), parce que lui, une fois déployée la senne, il devait se flamber les ailes (se battre les flancs) s’il ne voulait pas crever de froid, en attendant de re­monter le plein de sardines d’hiver. »

Toutefois, qu’on ne s’y trompe pas : txerkoa, bolintxia ou tout autre assembla­ge de filets embarqués sur les traînières, les engins restent de taille raisonnable. Ils sont sans commune mesure avec les bo­linches actuelles et a fortiori les sennes à thon qui apparaissent en comparaison comme de véritables monstruosités. Fir­min Oronoz est catégorique : « Mon père « portait le filet de notre traînière, tout en­tier, sur son dos. »

Les batteliku à tout faire

Moins spécialisés que les chaloupes ou les traînières, les batteliku pratiquent différents arts, bien souvent sans cibles spécifiques. Certes, les marins connaissent les fonds et la faune qui les fréquente. Mais lorsque, par exemple, ils posent leurs palangres de fond — l’engin favoriest un kublia peut-être moins fort que ce-lui des chaloupiers — tout ce qui mord est bon à remonter : merlans, serrans, maigres, louvines…

Au printemps, les hommes dandinent des kodido spirés de fils multicolores qui attirent chipirons et seiches (cf Le Chasse-Marée n° 37). Ils posent aussi des filets dormants, où se prennent hâs, rougets, squatines et autres louvines. Pour le ma-quereau, toujours très abondant mais d’une rare méfiance, ils utilisent des lignes dont les avançons sont confectionnés en crin de cheval, la grande souplesse de ce « matériau » étant susceptible de leurrer le poisson. Pour ce faire, les marins n’hésitent pas à aller au marché d’Espelette pirater le cul des chevaux, au grand dam des paysans.

Les batteliku posent encore des batteries de nasses à crevettes pliantes (perttole) et des nasses à gros crustacés en châtaignier. Quant au cernier, on le traque avec des lignes sous bouées, munies d’un système d’auto-ferrage aussi simple qu’efficace.

Dans le port de San Sebastian, vers 1920, les femmes s’associent aux pêcheurs pour démailler l’anchois pris au filet dérivant. La taille très modeste de l’engin ne peut se comparer aux kilomètres de filets aujourd’hui embarqués.
Le port de Guéthary à marée basse, avec trois battelak et un canot à tableau à l’échouage. Remarquer les cales latérales triangulaires, individualisées par une marque particulière. Rares sont les embarcations en bois qui aient ce modelé si particulier aux bateaux basques et dont la construction en polyester permettra l’épanouissement.

La pêche à terre

Dès lors que l’entretien du matériel leur en laisse le loisir, les pêcheurs à terre… continuent de pêcher. Mais ils le font alors individuellement, ou par petites bandes d’amis. Armés d’un makhil handi, une longue canne peu flexible mais très puissante, ils s’installent au bord de l’eau pour pêcher le chinchard. Quand les temps sont durs, on les voit aussi se livrer à la pêche à pied.

Enfin, les marins établis près d’un estuaire, d’une plage faiblement déclive, ou d’une côte creusée de baines (terme gascon désignant des ondulations de sable formant fossés) s’adonnent volontiers à ce qu’on nomme aujourd’hui la pêche au raccroc et qu’à Orio on appelle lerratzera (la glissade). Cet art se pratique le soir, lorsque le flot amène sur le sable une po- pulation de poissons plats intéressés par les arénicoles qui sortent de leur trou en sentant l’eau nouvelle. Mais écoutons plutôt Josetxu Zabaltza, surnommé Besondo (l’avant-bras), ce qui dit assez la vigueur de ses jeunes années :

« Avec une douve de barrique, on fai- sait, moi et quelques autres d’Orio, un levier (ndla : nous dirions un propulseur) qui nous permettait d’envoyer un zapata-zola (semelle de brodequin) à trente ou quanrante mètres du bord, comme on expédie la pelote avec la xistera (gant d’osier). »

Cet étrange projectile n’est autre qu’une grosse cuiller, en forme de rognon, réalisée dans un morceau de fer de 150 à 200 grammes constamment passé au sable pour lui garder une certaine matité. Au talon de cette cuiller garnie d’un très gros hameçon double est fixée une corde à piano ou un fil de laiton d’une demi-brasse prolongé par une ligne en chanvre de trente-cinq brasses lovée dans une cesta (panier d’osier), au pied du pêcheur. Lorsque l’engin a atterri sur le sable ou la vase, le pêcheur le ramène doucement, avec des à-coups, des glissades, « un coup à droite, deux à gauche, il n’y avait pas de règle », précise Besondo qui ajoute : « avec cet engin on ramenait des tas de plats attirés par le glissement, le crissement, les éclats, les croches de zapatezola. Mais au bout de la marée, on avait le bras cassé, de lancer et relancer avec cet engin-là. »

Peut-être, mais le jeu en valait sans doute la chandelle car, quand la marée était propice, il se trouvait toujours des marins qui refusaient d’embarquer sous quelque prétexte pour s’y adonner.

Un métier d’hommes

De 1870 à 1920, les pêches basques, à la voile et à l’aviron, sont certes glorieuses, mais elles restent peu lucratives. Pourtant, en dépit de leur indigence, les pêcheurs basques n’auraient, pour rien au monde, changé de métier.

« Ils croyaient de bonne foi que seule la pêche valait d’être vécue par un homme, affirme Pascault Sorondo, et que les autres occupations ne valaient pas grand chose. Les laboureurs et les artisans passaient pour être gens de peu. Le soin d’un jardin potager, la mise à mort d’un porc, le ramassage de bois flotté pour l’âtre ou le renforcement d’une cabane étaient des occupations méprisables. C’est d’ailleurs dans le même esprit, pour se retrouver gizon arte (entre hommes), qu’ils reconstituaient à terre les équipages formés en mer, qu’ils prenaient quantité de repas dans les cidreries où ils composaient des couplets satiriques et chantaient des chansons de courage et d’aventure. Porter un enfant dans ses bras était une faute. Mais la véritable mort sociale, c’était de manger des moules… ou de cultiver un lopin. »

Remerciements : aux presque trois cents pêcheurs qui, depuis 1970, ont reçu, chacun des dizaines de fois, Jean-Louis Boss, pour lui raconter leur vie à bord et corriger les dessins et maquettes qu’il exécutait sous leur dictée. Et particulièrement MM. Emilio Alza, Firmin Virto, Benito Emparan, Nicolas Emparan, Teodoro Hemandorena, Joseph Oronoz, Bibiano Arbelatz, Fernando Artola, Joseph Picabea, M. Sosteta, Antonio Goicoe- chea, Olaciregui père et fils, Henri Pascault Sorondo, Tomas Andonegi, Vincent Hiribarren, Koxe Mari Salha, Juan Daniel Ezkurtza, Pierre Lacoste, Fausto Zubillaga, Antoine Ordoki, Rafael Aguirre, Demetrio Campandegui, Bibiano Marin, Ro- man Aguirre, Norberto Urdampilleta, Periko Zapatatzar, Jo- setxu « Besondo » Zabaltza, Jesus Larrarte. Eskerrik arko deneri bibotzez (Merci à tous de tout coeur