Jean-Olivier Héron

Revue N°196

Jean-Olivier Héron, dans son atelier de l'ile d'Yeu.

Par Jacques Van Geen – On quitte la ville, on prend un train, un autocar, un bateau. Débarqué à l’île d’Yeu avec le flot des touristes, on tourne le dos à Port-Joinville, aux quais ani­més, aux cafés, aux plages, et l’on poursuit la route à bicyclette. Laissant le goudron, on rejoint cette grande maison à demi cachée dans un bosquet, à l’écart de la route de Ker Pissot… On pousse une porte, au fond de la cour, on baisse la tête pour entrer et l’on des­cend deux dernières marches. Une marée de dessins, de documents et de maquettes de livres en devenir a envahi les tables et les plans de travail. Les bibliothèques grimpent le long des murs, entre les peintures du maître des lieux, les œuvres des amis ou de la famille, un poster de Rembrandt et une pin-up Coca-Cola, jusqu’au plafond qui a disparu derrière une voûte de livres accro­chés, en rayons, sous les poutres. C’est l’ate­lier de Jean-Olivier Héron.

“Comme lorsque j’in ventais, chaque soir, une histoire pour nos enfants, j’écris, je des­ sine pour tisser un cocon de mots et d’images pour mes lecteurs. J’essaie de faire des livres qui leur servent comme une petite cotte qui les protège quand ils s’aventurent dans la vie, au dehors.” L’atelier de l’artiste est-il son miroir? Celui-ci est une retraite, un antre, à l’image des mots qui précèdent. Les fenêtres aux vitres masquées par des feuilles de papier, les murs et le plafond tapissés de livres et de peintures en font une ruche douillette. Laissant son regard fureter au hasard des rayon nages, le visiteur retrouvera le même éclectisme que pour les images encadrées aux murs : P. G. Wodehouse voisine avec la Bib le, les polars américains avec le Coran, Melville avec Ronsard, Giono et les encyclopédies anciennes.

Farfouillant dans les archives de Jean-Olivier Héron, le curieux aurait de quoi se perdre dans les centaines de livres, de magazines, d’affiches, créations auxquelles il a pris part en tant que concepteur, illustrateur, éditeur, graphiste ou auteur. Pourtant, même s’ils ne connaissent pas le créateur discret qui forme le trait d’union entre tous ces ouvrages, les amoureux de la mer, des livres et des bateaux, les navigateurs en fauteuil et les aventuriers de librairie auront le sentiment de pousser les portes d’une bibliothèque familière. Ils y relèveront sans peine des parages connus, avec leurs phares et leurs amers remarquables.

Dans cet archipel, selon nos âges et nos goûts, nous avons tous nos repères: ici, la série de dessins Comment naissent les bateaux, là, le magazine Voiles & Voiliers, un peu plus loin, derrière les collections “1000 soleils”, “Folio junior” ou “Découvertes”, c’est “Voiles Gal­limard”, avec les ouvrages de Beken, près du Temps des thoniers ou de La Gazelle des Sables… L’archipel est semé de multiples îlots: dans les tiroirs et les cartons, l’artiste garde des centaines de dessins, d’illustrations et de couvertures de livres. Devant cette marée de papier, on s’en tiendra pour cet entretien à parcourir “l’œuvre nautique” de notre hôte. C’est déjà tout un programme de navigation!

Le thonier Pierre Palvaudeau juste avant qu’il ne soit roulé dans une déferlante, pendant la grande tempête de 1930. Ce dessin appartient à une série de neuf images représentant les différentes phases du chavirage.

 

Portrait du Greenfell en rade de Hong-Kong en 1847. Ce trois-mâts barque appartenait à l’armement franco-britannique Goguet-Williamson, fondé par les ancêtres maternels de Jean-Olivier Héron. Selon la légende familiale, le Greenfell aurait été l’un des précurseurs des courses du thé.

Le bonhomme aime les histoires et il les tourne joliment

Jean-Olivier Héron reçoit à sa grande table de travail. Il en libère un coin en entassant dessins, bouquins et photocopies auprès des fioles d’encre, des pots à crayons et des boîtes de pastels. Peu soucieux de bilans, il accepte de bonne grâce de jouer les pilotes dans l’ar­chipel de ses œuvres et de ses pro jets, mais c’est plume en main, en dessinant, peignant, découpant et collant, courant du photocopieur au scanner de son Macintosh, ou grim­pant à l’étage feuilleter quelque vieux dictionnaire illustré. La voix est douce, les mots choisis avec soin. D’un débit tranquille, d’un ton fluide, Jean-Olivier parle avec un plaisir visible, avec son sourire et son regard bleu d’enfant de chœur à barbe blanche qui vient se planter bien droit dans le vôtre. Pas de doute, le bonhomme aime les histoires, et les tourne joliment sans se faire prier. On aurait presque mauvaise conscience à arra­cher ce grand-père à la Victor Hugo aux petits-enfants qui traînent leurs guêtres dans l’atelier, le sachant toujours prêt à faire cadeau d’un dessin et prodigue d’historiettes impro­ visées. Magnanimes, les enfants se sont reti­rés, pour que les lecteurs du Chasse-Marée aient aussi leur part d’histoires cet après-midi.

Les bonnes histoires commencent par des préambules prometteurs. Ici, du côté maternel, il y a une famille de pêcheurs de l’Ouest de l’Angleterre, les Williamson, dont l’un des membres est fait prisonnier en France lors des guerres napoléoniennes. L’amour ne connaissant pas les frontières, et les affaires s’en accommodant bien, il se mariera en France et ouvrira une ligne de cabotage entre Tonnay-Charente et son pays d’origine. Les commerces croisés du charbon anglais et du cognac charentais aidant, la famille William ­son s’installe et s’associe bientôt pour former l’armement Goguet-Williamson, dont les lignes s’étendront de plus en plus loin, au fil des générations de marins et d’armateurs.

Victor-Jean Héron, le grand-père paternel, à la barre du cat-boat Margaêt

Plus près de Jean-Olivier, il y a un grand-père paternel touche-à-tout, talentueux et hyper­ actif, un autodidacte qui au début du siècle tourne le dos aux vignobles familiaux, quit­tant la région de Vertou pour se lancer dans les affaires à Nantes. Victor-Jean Héron, for­ tune faite, s’offre les attributs de la bourgeoisie nantaise de ce temps: la famille s’installe dans une grande maison près des bords de !’Erdre, et il fait construire un “chalet” sur la plage de Bonne -Source, à Pornichet. Surtout, à la fin des années 1920, il se passionne pour le yachting. La maison de Pornichet devient la base d’une véritable flottille familiale.

Le vert paradis des virées enfantines à Pornichet

La guerre interrompt le cours paisible de cette existence, mais les vacances dans la villa où Victor-Jean Héron rassemble toute la famille reprennent sitôt que possible. C’est là que se tisseront les souvenirs d’enfance les plus chers de Jean-Olivier. Chaque été, la villa s’emplit d’enfants, de petits-enfants; les tablées de trente sont monnaie courante. Sur la plage et au mouillage, canoës, dériveurs, périssoires, une armada d’embarcations diverses attend cette légion de yachtsmen et yachtswomen en herbe. “On attrapait le gréement et les avi­rons du premier bateau venu, on descendait sur la plage, et c’était parti, jusqu’aux Evins, aux îles de la baie ou au Pouliguen parfois… Sans souci, apparemment, de sécurité, sans comptes à rendre, nous étions totalement livrés à nous-mêmes. On apprenait vague­ ment à mettre du vent dans les voiles avec un oncle et on se débrouillait entre cousins.”

La flottille comptera encore un Caneton, un cat-boat dessiné par Talma-Bertrand, Mar­gaët, et un oncle l’enrichira même, pour quelques années, d’une petite gazelle des Sables, Charis. Le vaisseau amiral, cependant, c’est Mamo‘o, un sloup de 9,08 mètres, des­siné par Boucard et construit à Nantes en 1930. Toutefois, les navigations à son bord restent le plus souvent un privilège de grandes personnes; aux enfants, les joies du canotage en toute liberté. Que d’émotions imprimées à jamais lors de ces vacances idyl­liques! “Je me souviens du bonheur sans limite d’arriver, seul, tout doucement, vent arrière, sur la plage, du crissement tout doux du gravier sous le fond du bateau. Et puis de ce qu’on éprouve à embarquer – pour tout l’après-midi! – dans un canoë avec la plus jolie des cousines, celle pour laquelle on avait tous le béguin.”

Voilà pour les vacances. On imagine sans peine le contraste à la rentrée, quand il faut reprendre les études chez les jésuites d’un col­lège de Cholet! Morfondu, confit dans l’en­ nui mortel de l’école, Jean-Olivier développe la rêverie comme une arme de résistance. Le dessin devient alors une échappatoire magique vers un monde de bateaux, de vents et de vagues. L’élève Héron gribouille les marges de ses cahiers, barbouille de dessins les bouts de papier qui lui tombent sous la main. Activité d’ailleurs profitable: “Un bon dessin, ça s’échangeait facilement contre toute une version latine! ” Voilà comme la songerie vient aux garçons, voilà comment la mer devient, pour de bon, le terrain du rêve, et les bateaux, ses instruments.

Une vie à dessiner des bateaux et pas le pied marin !

Les navigations de Jean-Olivier se limiteront à peu de choses près à ces virées adolescentes. Voilà un artiste qui a passé cinquante ans à dessiner des milliers de bateaux, mais qui confesse ne pas avoir le pied marin. Il se contentera de naviguer en imagination, en souvenir, ou par procuration. Cette œuvre immense, embarquée dans un incessant voyage entre rêve et réalité, reflète-elle les ambiguïtés du personnage? Pas facile de vivre des deux côtés de cette mouvante frontière, de donner corps aux rêves et de se coltiner la réalité… Les personnages des histoires pour enfants de Jean-Olivier se perdent parfois dans les mêmes eaux. Dans un coin de l’atelier, on découvre les aventures charmantes d’une famille de souris qui, vivant dans un livre d’histoires, doivent faire face à l’inva­sion du réel par un trou percé à travers le papier de l’ouvrage. Les mignonnes rongeuses du Livre qui avait un trou auraient-elles un petit quelque chose de leur créateur? Ce n’est pas forcément dans les affaires et les chiffres que ce dernier est le plus à l’aise; en revanche, il revit à sa table à dessin, ou lorsque, moments privilégiés entre tous, il trouve le temps et le calme nécessaires pour écrire.

Le bac en poche, en 1957, Jean-Olivier, qui projette des études de philosophie, suit- “un peu par hasard, et en attendant de pouvoir m’inscrire à la faculté” – les cours de l’Ecole des métiers d’art, à Paris. Ce cursus ne semble pas manquer d’attraits, puisqu’il y restera jus­ qu’au bout, et qu’il y fait la rencontre d’une artiste peintre en herbe qui deviendra son épouse, Marie-Françoise. Les deux rapins se marient en 1960 dans l’église Saint-Séverin, en plein Quartier latin. Et bientôt s’annonce la venue au monde de leur première fille, Marguerite-Anne. Jean-Olivier, frais émoulu de son école, effectue son service militaire dans un journal destiné aux appelés en Algé­rie, TAM. “C’était une vraie planque”, déclare­ t-il sans ambages. Une école formidable aussi, pour un jeune graphiste avide d’expérience, et l’occasion de côtoyer des jeunes gens à l’avenir prometteur, comme Philippe Labro, Jacques Weber, ou encore Jacques Séguéla.

Portrait du sloup familial Mamo’o, réalisé en 1944 par Victor-Jean Héron. Frustré de ne pouvoir naviguer en raison de l’Occupation, le grand-père se défoule sur la toile en peignant des bateaux, laissant à son ami Pierre Fleury, peintre de la Marine, le soin de réaliser le ciel et la mer. Quel exemple pour le petit-fils!

 

Les premiers numéros de Voiles & Voiliers: 1, 2, 3, 4, 5/6 et 8. Véritable exercice de style pour le jeune graphiste, chaque couverture est une nouvelle création. Dès la première livraison, Jean-Olivier Héron signe un conte illustré — Le huitième jour, Dieu créa le bateau—, et amorce une fameuse série de dessins sur le thème des métamorphoses.

C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’une fois libéré, il fonde le magazine Via, qui sera bien­ tôt racheté par le groupe Neptune Nautisme, dirigé par Henri de Constantin. En 1964, Jean-Olivier rejoint la rédaction de cette revue, dont il assure la direction artistique. Un vent de fraîcheur rajeunit alors l’allure de Neptune Nautisme, et les ventes, portées par ce souffle, décollent. Les couvertures se sui­ vent comme les fusées d’un feu d’artifice. “La première que je me souviens avoir faite, c’était le portrait de Tabarly au retour de sa transat victorieuse.” A voir les suivantes, on croirait que le jeune graphiste a été lâché avec un chèque en blanc dans une fonderie de caractères typographiques! Mais il n’en reste pas là: photo, illustration, calligraphie, tout y passe! Neptune Nautisme est un laboratoire et l’on peut s’amuser à rechercher, dans les créations ultérieures de Jean-Olivier, les traces des trouvailles d’alors.

C’est à cette époque qu’il fait le voyage de Cowes, sur l’île de Wight, pour y rencontrer le photographe Keith Beken, en vue d’un ouvrage à paraître chez Arthaud et de port­ folios pour Neptune Nautisme. “C’était extra­ ordinaire! Il y avait là près de cent mille photographies sur plaques de verre! Des por­traits de yachts sur trois générations, pas vrai­ ment classés ni inventoriés, à vrai dire pas très bien conservés.” Dans ce sanctuaire, au cœur de la Mecque du yachting, Jean-Olivier s’installe avec carte blanche pour sélectionner “ses” clichés… comme un gamin dans une confiserie! Il conçoit le projet de reca­drer certains de ces portraits dans un format panoramique, au ras du pont. Un artifice qu’il aura du mal à faire accepter à Keith Beken, très soucieux du respect dû à l’œuvre de son père. De ces recadrages naîtront pourtant des images saisissantes aujourd’hui mondiale­ ment connues. Elles compteront parmi les plus frappantes photographies de Géants de la voile et Gloire de la voile, les deux albums, parus chez Arthaud, qui feront connaître en France l’œuvre des Beken de Cowes.

Etabli à l’île d’Yeu, le dessinateur ne manque pas de s’en inspirer. A gauche, la falaise des Soux, aquarelle datée du 10 octobre 1995.

Dépoussiérage de Neptune Nautisme et lancement de Voiles & Voiliers

Convaincu que le lectorat de Neptune Nau­tisme est surtout constitué d’amateurs de voile, son directeur artistique se prend à ima­giner un autre titre qui leur serait entièrement dédié . Le voilà plongé dans de nouvelles maquettes, de nouveaux projets de som­maires et de numéro zéro. Mais la direction de Neptune Nautisme se montre frileuse: “Les annonces des fabricants et des chantiers de bateaux à moteur pesaient lourd à Neptune, et nos responsables ne voyaient pas comment s’en passer. Nous, nous faisions le pari de mieux vendre un titre plus spécialisé et d’a t­ tirer des annonceurs plus généralistes avec un lectorat de plaisanciers pratiquant la voile.” Qu’à cela ne tienne! Ce titre “cent pour cent voile” se fera sans Neptune, avec une petite bande de mordus, autour de Jean­ Olivier, d’un jeune chef de fabrication du nom de Pierre Marchand et de leur complice, l’aquarelliste et auteur Marc Berthier.

Le nouveau magazine s’appellera Voiles & Voi­liers. Le titre est lancé en avril 1971 avec une équipe réduite et une périodicité de quinze jours. Les premiers numéros mêlent avec jubi­lation les récits de courses et les articles tech­ niques, à des nouvelles de Melville ou de Jack London, et à des contes écrits et illustrés par Jean-Olivier. Celui-ci et Pierre – disparu en 2002 – formeront pour plus de vingt-cinq ans un duo pour le moins singulier, l’un des plus prolifiques de l’édition française contempo­raine, improbable tandem réunissant, comme l’eau et le feu, deux caractères diamétrale­ ment opposés. Ils se disputeront d’ailleurs souvent la paternité de créations ultérieures, nées peut-être du frottement fécond de deux esprits différents, mais certainement com­plémentaires. Des deux silex que l’on a entre­ choqués, lequel est le père de l’étincelle?

Très vite, les ventes de la revue décollent. Mal­ heureusement, selon une mécanique infernale bien connue, ses dettes suivent le même mouvement. Les numéros se suivent, appor­tant leur éclectique et belle moisson aux plai­sanciers pépères comme aux mangeurs d’écoute. Toutefois, la périodicité est trop courte, l’équipe trop réduite et la trésorerie insuffisante: la préparation des numéros, pour tenir les promesses du titre, devient un enfer. Dès la cinquième livraison, le dépôt de bilan est envisagé. Jean-Olivier et Pierre trou­ vent un repreneur et repartent de concert vers de nouvelles aventures. Après la création de l’éphémère revue Europ Art, ils fondent, en 1972, un département “Jeunesse” au sein de la vénérable maison d’édition Gallimard.

L’année précédente, les Héron s’étaient accord é quelques vacances à l’île d’Yeu. Séduits par le lieu, l’atmosphère insulaire, et le charme d’une maison, ils décident de s’y installer, en 1974, quitte à travailler à distance avec la capitale. Pari audacieux pour Jean-Olivier, au moment même où Gallimard Jeunesse prend son essor. “Pendant cinq ans, nous n’avions pas le téléphone, je descendais tous les jours à la poste pour appeler Paris. Ensuite, ça s’est bien amélioré, j’ai même eu, bien avant l’Internet et l’ADSL, le premier fax de Vendée!” Cartons à dessins sous le bras, Jean-Olivier embarque sur le cour­rier une fois par mois pour aller passer une semaine à Paris, où il déballe sa moisson d’idées nouvelles, de maquettes et d’illustra­tions, avant de regagner son laboratoire islais. “La distance m’a beaucoup aidé. Sans ce recul, je n’aurais pas pu faire ce travail. En plus, la maison servait de terrain d’expérimentation, elle était pleine d’enfants qui s’adonnaient au tissage, au macramé, à la poterie, à toutes sortes d’activités.” L’antique four à pain est remis en route, Marie-Françoise se lance dans la teinture végétale et le tissage, moutons et chèvres paissent alentour sous la garde du petit Jean-Benoît… Entre les “ateliers du mercredi” et “l’école du dimanche”, la maison des Héron prend des allures de centre aéré.

Lors de la préparation du livre de Dominique Duviard Le Temps des thoniers, le directeur artistique de la collection “Voiles Gallimard” apprend à dessiner d’après les propos des pêcheurs. Ainsi en est-il de cette série sur le Pierre Palvaudeau pris dans la tempête de 1930. “C’est peut-être la plus belle, avoue Jean-Olivier Héron, mais je soupçonne le patron, Raymond Taraud, de n’avoir pas voulu avouer, quand je lui montrais les dessins, qu’il n’y voyait plus très clair!” 1) A la cape. 2) Un paquet de mer arrache le tourmentin. 3) En fuite. 4) Le bateau se maintient perpendiculaire aux vagues. 5) Une déferlante le rattrape. 6) Il sancit et le timonier passe par-dessus bord. 7) Quille en l’air. 8) Le lest, bien calé, permet au thonier de se redresser. 9) Une vague providentielle ramène le timonier à bord…

L’atelier de l’île d’Yeu, laboratoire vibrionnant de Gallimard Jeunesse

La presse, d’ailleurs, n’y est pas oubliée, car Jean-Olivier et une bande d’Islais se lancent, avec les élèves de l’école des pêches, dans la publication d’un foumal des mousses. Mêlant interviews et témoignages sur la vie quotidienne des insulaires, le canard rencontre un succès à faire pâlir d’envie tout diffuseur de presse: le premier numéro est tiré à 5000 exemplaires, soit un par habi­tant! Un bon moyen de tisser des liens. “Nous sommes encore invités à des baptêmes de bateaux par d’anciens mousses qui avaient participé à ce journal il y a plus de vingt ans. Ils nous reçoivent aussi chez eux, mais ils savent que ce n’est pas la peine de me convier à bord, car je suis bien trop malade!”

Jean-Olivier Héron partage avec Pierre Marchand la direction de Gallimard Jeunesse jusqu’en 1998. Loin de Paris, il est évidem­ment beaucoup moins impliqué dans le fonctionnement de l’entreprise, mais il assume pleinement son rôle de directeur artistique. Avec la liberté que donne la distance, il élabore des projets de col­lections nouvelles, échafaude des maquettes, dessine des couvertures, illustre de nombreux livres, quitte à jouer, de temps à autre, les “cliniques pour projets malades” et à sauver de l’enli­sement des ouvrages mal ficelés. Le succès rapide de la collection “1000 soleils” permet d’embrayer sur de nouveaux projets dans le giron de Gallimard Jeunesse. Une collection de classiques de la littérature maritime est lancée avec Marc Berthier, joliment intitulée “Ecrits sur la mer”.

Les trois compères, Jean-Olivier, Pierre et Marc, transforment bientôt cet essai. Parallè­lement à Gallimard Jeunesse, les premières collections de Voiles Gallimard voient le jour. Comme au sein de Voiles & Voiliers, Marc Ber­thier apporte sa grande familiarité avec l’uni­ vers du yachting, l’expérience de la navigation “dans les règles de l’art” et une connaissance encyclopédique de la littérature maritime. Il incarne, au sein de Voiles Gallimard, une plai­sance en nœud papillon, classique, intran­sigeante, et évidemment assez élitiste, voire légèrement snob. “Marc était fascinant, avec son groupe d’amis malouins, le Royal Min­quiers Yacht Squadron, qui se disait « le plus fermé du monde ». Ils représentaient les plus élégants bateaux, les plus belles manœuvres, la plus grande classe. Avec eux, on se prenait à croire que c’était la seule façon envisageable de naviguer!”

Intrusion de gazelles à Voiles Gallimard

Mais il en est d’autres, bien sûr. L’une des ambitions de Voiles & Voiliers “première mouture” était de faire découvrir aux plai­sanciers le monde de la voile au travail, en explorant les liens unissant ces deux uni­ vers, sans se limiter aux beaux mais sempi­ternels souvenirs des long-courriers ou de la grande pêche. Voiles Gallimard sera le lieu où creuser cette intuition, à un rythme moins effréné que celui du périodique. C’est l’époque de la rencontre déterminante d’un nouvel auteur, un biologiste installé en forêt de Brocéliande, mais qui rêve de s’établir pour de bon dans sa maison de l’île de Groix. Entre Dominique Duviard et l’Islais de fraîche date qu’est Jean-Olivier, la com­plicité se noue rapidement. Dominique Duviard, qui est aussi l’un des membres de l’équipe d’Ar Vag, signera pour Voiles Galli­mard Le Temps des thoniers, et, avec Noël Gruet, La Gazelle des Sables. Il dirigera aussi la collection “La mémoire des gens de mer”, dont les titres vont permettre de mesurer la richesse de cette “voile des humbles” qui lui tient tant à cœur.

D’autres figures marquent ce tournant vers une vision moins aristocratique de la voile, comme le journaliste Jean Dousset, ou Vin­ cent Besnier, collectionneur de cartes pos­ tales anciennes, qui apporte, avec ses Scènes de la vie maritime, un regard neuf sur une ico­nographie alors moins familière qu’aujour­d’hui.

Si les temps changent, si les idées bougent, les livres aussi… Les émules chevelus de Moi­tessier se font une place auprès des yachts­ men en blazer. La collection phare de Voiles Gallimard s’appelle alors “Le Monde meilleur”. Un prière d’insérer qu’on dirait aujourd’hui très “tendance”, la définit en ces termes: “Le Monde meilleur est aussi éloigné qu’il se peut de notre quotidien et d’abord de la terre ferme. Mais il existe, même si cha­cun le place où va son cœur.” C’est dans cette collection que paraît, en 1978, l’exception­nel carnet de voyage du peintre Yvon Le Corre et de sa compagne, l’écrivain Karin Huet, Heureux qui comme Iris. Aujourd’hui encore, la virée atlantique de ce vieux smack de l’Essex, magnifique mais fatigué, reste une machine à rêver inégalée – avis aux bibliophiles! Autre livre mémorable, celui de Marie­ Christine Merametdjian, joliment intitulé Revivre sur la mer. Quel lecteur de cet album ne s’est glissé dans les bottes de l’auteur à la barre de sa galéasse Gunborg?

 Une dizaine d’années plus tard, on retrouve, comme en écho, des accents comparables dans les récits de l’équipe de Fleur de Lam­ paul, publiés chez Gallimard Jeunesse. Bien au-delà de cette quinzaine d’ouvrages édités depuis Les Enfants dauphins (1990) jus­ qu’aux huit volumes retraçant le tour du monde de la gabare (1998-2001)-, Jean-Oli­ vier et Pierre se passionnent pour le projet de Charles Hervé-Gruyer (CM 65), pour la res­tauration de la Fleur, pour ses premiers voyages et pour son équipage de mous­saillons. Ensuite, cela devient une histoire d’amitié, un vrai compagnonnage. L’ancien mât d’artimon de la gabare est d’ailleurs devenu le noyau de l’escalier en colimaçon de l’atelier-entrepont-bibliothèque de Jean­ Olivier.

Tandis que Gallimard Jeunesse grandit, Voiles Gallimard poursuit son petit bonhomme de chemin, à l’ombre grandissante de la maison mère… Entre l’île d’Yeu et Paris, un geyser de maquettes et de pro jets semble en perma­nente et féconde ébullition, même si la part maritime est réduite dans le flot des publi­cations qui marquent la maturité de Galli­mard Jeunesse, avec la création de “Folio junior” et de ses différentes déclinaisons: “Découvertes cadet”, “Découvertes junior” et, bien sûr, “Découvertes Gallimard”, col­lection emblématique destinée, au départ, à un public de lycéens…

Illustration en double page extraite du Temps des thoniers.

 

Spinnaker; l’une des déclinaisons de la série Comment naissent les bateaux.

Héron & Héron Petit Patapon et le rêve continue

En 1998, Jean-Olivier Héron quitte Gallimard Jeunesse, après quelque vingt-cinq ans de ser­vice. Il se consacre aux éditions du Gulf Stream, une petite maison qu’il a créée au début des années soixante-dix pour porter ses projets personnels d’auteur et d’illustra­teur. Entreprise essentiellement familiale, Gulf Stream édite d’abord des cartes postales et des posters, avant de publier des livres. Le “père fondateur” y a été rejoint, côté illus­tration, par son fils Jean-Benoît et par la “petite dernière”, Domitille, tandis que l’aî­née, Marguerite-Anne – décédée en 2002 – , se charge des mises en pages. Dans la production de ce gang familial, qui s’est ouvert à de nouvelles collaborations, la série de por­traits des phares des côtes de France fait bon ménage avec des livres documentaires pour enfants sur l’élevage des moutons ou la cul­ ture des pommes de terre.

En 2004, les éditions du Gulf Stream chan­ gent de mains. Encore une page qui se tourne, autant dire une autre aventure qui com­mence. En toute logique, la nouvelle maison d’édition que fondent le père et son fils est baptisée Héron & Héron. En découle, comme une comptine, l’enseigne du magasin de Port­ Joinville à laquelle elle s’adosse: Petit Patapon. Les projets sont légion, les premières collec­tions commencent à faire leur chemin, mêlant des reprises du fonds d’images de la famille à des créations. Les originaux de la première série que Jean-Olivier a produite pour la nouvelle maison sommeillent dans un coin de son atelier, déjà en voie d’ense­velissement sous les créations postérieures. Le titre de la série? Les Bateaux de nos rêves.

 Dans son atelier, l’artisan ne voit pas le temps passer. Il met la dernière main à l’un de ces livres-dépliants dont il a le secret, prépare un énorme paquet d’illustrations pour l’un de ses éditeurs, remplit une enveloppe de des­sins à l’intention de son fils Jean-Benoît – qui travaille à l’autre bout de la France -, appelle un avocat pour régler quelque question juridique concernant l’en­treprise familiale… A quoi rêve Jean-Olivier Héron aujourd’hui? Au repos? Ce serait bien mal le connaître: “Je vais enfin avoir le temps, la sérénité de faire ce que je veux vraiment: écrire!” Des histoires, et des livres, toujours des livres!

Un Héron dans un nid d’aigle

Loin, bien loin de l’île d’Yeu de son enfance, loin de la mer, loin de la ville, il a réussi à se trouver sur le continent un village plus isolé encore que si la mer l’entourait. Le nid d’aigle de Jean-Benoît Héron est perché dans le petit village de Sigale, accroché aux hauteurs de l’arrière-pays niçois, au bord d’un étroit chemin de montagne.

“Je ne suis pas venu à l’illustration tout de suite, au contraire.. . j’ai fait un long détour dans l’agroalimentaire avant de m’y mettre professionnellement. Que voulez-vous, ça n’est pas évident, même si on est passionné par ça, de se lancer dans le même métier que papa. Ensuite, les choses se sont enchaînées de manière un peu ébouriffante. En 1995, à peu près coup sur coup, nous nous sommes mariés, Nathalie et moi, on a acheté cette maison dans son village et on est venus s’y installer alors que je venais tout juste de me décider à quitter mon boulot pour dessiner à plein­ temps. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est une série de décisions impulsives que nous ne regrettons pas.”

Jean-Benoît se spécialise dans l’illustration hyperréaliste, avec une nette prédilection pour l’architecture. Ses dessins aux détails vertigineux et ses éclatés de monuments ou de navires sont publiés dans de nombreuses revues, comme Géo, Capital, Bel’Europa, en Italie, ou Le Chasse-Marée. “Je suis fasciné par la beauté et le sens du détail des planches et des traités d’architecture du XIX” siècle. Quand je passe devant un bâtiment remarquable ou que je vois un bateau qui me plaît, ça me démange, je me dis: « Celui-là, je vais le faire! » Après, ça peut prendre du temps; il faut se démener pour trouver l’info, les plans, les éléments manquants, intéresser les gens qui pourraient passer commande… On imagine ce qu’il faut mettre en valeur, la manière d’ouvrir telle ou telle perspective, en reconstituant toute la structure interne – c’est le plus fastidieux! Ensuite, on se lance, crayons et pinceaux en main, on définit les volumes, les couleurs, les matières, les détails de plus en plus minutieux .

“Dans ce genre de dessins encyclopédiques, ce qui est intéressant, ce n’est pas de faire une image «photographique » du sujet, c’est d’en montrer bien plus que dans la réalité. Du premier coup d’œil, l’observateur reconnaît le bâtiment, mais il doit surtout en voir à la fois l’ensemble et les détails. Pour les éclatés, il se retrouve en même temps à l’intérieur et à l’extérieur. Le plus passionnant, dans tout cela, reste sûrement de reconstituer les architectures disparues, comme, récemment, celle des navires de Lapérouse.”

“Hélas! mes dessins ne seront jamais vraiment finis”

Phares ou bateaux des côtes de France, palais et châteaux, paquebots ou manufactures anciennes, au fil des commandes, mais aussi souvent des coups de cœur, Jean-Benoît se lance dans les sujets les plus divers, avec une passion qui l’entraîne tout entier . Il faut voir l’artiste, un microscopique pinceau en main , tirant la langue en peaufinant quelque invisible détail derrière une énorme loupe! Cette minutie d’entomologiste ne tient -elle pas de la quête de la perfection? “Hélas ! mes dessins ne seront jamais vraiment « finis » . Au fil des années, on apprend à faire le deuil de ceux sur lesquels on ne reviendra plus, alors que l’on pourrait toujours les améliorer. C’est le rythme de la presse et les délais des éditeurs qui nous obligent à avancer pour gagner notre croûte, sinon on s’y perdrait.”

Il y a une impressionnante documentation dans l’atelier de Jean-Benoît, où les encyclopédies et les monographies maritimes tiennent la plus large place. “Je ne suis pas un grand navigateur, et ce n’est pas seulement parce que j’habite à 600 mètres d’altitude, c’est vraiment une affaire de goût. Pourtant, mes dessins de bateaux sont peut-être les plus personnels. Sans doute parce qu’ils renvoient à un univers que j’aime depuis tout petit, celui des romans maritimes ou des bandes dessinées comme celles de Patrice Pellerin , que j’adore !”

Un dessinateur compulsif est toujours tenté de prendre son autonomie lorsque les éditeurs ne suivent pas ses enthousiasmes. Pour Jean-Benoît, l’occasion s’est présentée en 2004, lorsque sa famille a pris ses distances avec les éditions du Gulf Stream. Avec Héron & Héron, il repart dans une aventure toute nouvelle et plutôt prometteuse: “Les deux premières années sont vraiment difficiles, il faut faire beaucoup, très vite, et avec peu de moyens. Mais nous formons maintenant une petite équipe qui travaille vraiment bien et on commence à voir le jour. Notre catalogue s’est étoffé et, avec nos prochaines collections, ça devrait vraiment commencer à marcher !” Reste pour l’auteur de ces lignes à souhaiter bon vent aux deux Héron, de ce vent au x relents iodés qui semble, au moment de quitter l’atelier de Jean-Benoît, se mêler aux effluves de résine et au chant des cigales !

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