Insula 4,99 : Un Bateau Pour aller aux îles …

Revue N°140

Par André Linard - Une coque à clins laquée noir, des œuvres vives en vert, le pontage et l'intérieur du cockpit en blanc cassé, quelques touches de bois verni pour souligner le tout, l'Insula, posé sur la cale du port Nord de Fouras, se donne de petits airs de yacht classique. Long de 4,99 mètres, large de 1,74 mètre, gréé d'une voile houari à bordure libre bômée de 11 mètres carrés et d'un foc de 4 mètres carrés, ce dériveur conçu pour trois à quatre personnes est suffisamment léger (360 kilos sans l'armement) pour être transporté sur remorque. Quelque 600 litres de mousse expansée répartie aux extrémités et le long du bordé assurent son insubmersibilité. A l'origine de l'Insula, il y a le projet d'un sloup de 7,60 mètres dessiné par Jean-François Garry dans le cadre du concours "Un bateau pour aller aux îles" lancé en 1994 par Le Chasse-Marée classé hors concours, l'auteur faisant alors partie de l'équipe organisatrice. Inspiré par les petits yachts fin de siècle de l'architecte Jules de Catus, ce premier plan, retravaillé en pensant aux tracés d'autres grands maîtres (Guédon, Picamilh, Max Prat…), va donner naissance à une unité plus petite, qui marquera le point d'orgue final d'une longue maturation. "Le fait de nourrir l'inspiration initiale avec la connaissance de plans anciens n'empêche nullement de donner au nouveau projet une véritable identité et sa propre personnalité, rappelle Jean-François. Depuis près de trente ans que je regarde ces dessins, j'ai eu le temps de m'en imprégner. Aujourd'hui, ils sont devenus pour moi un arrière-plan d'une grande valeur, mais qui ne m'entrave pas par une influence trop pesante. D'ailleurs, pendant le travail de dessin, je n'ai pas éprouvé le besoin de m'y référer. Le nouveau tracé sécrète sa logique et ses problèmes intrinsèques, qu'il faut surmonter dans un même cheminement" Ainsi, le projet originel, qui prévoyait un bateau bordé à franc-bord, a évolué vers une coque à trois, puis à cinq clins larges sur chaque bord.

Ne pas décourager le constructeur amateur

L'Insula est résolument pensé pour la construction amateur à partir de matériaux modernes, contreplaqué et résine époxy. Pour avoir entretenu et géré de nombreux contacts avec les constructeurs amateurs, Jean-François Garry connaît bien la plupart des problèmes auxquels se heurtent ces derniers lorsque toutes les difficultés n'ont pas été imaginées et aplanies au moment de la conception du plan. Un bon bateau de construction amateur doit satisfaire les personnes les plus habiles, capables de réaliser un travail digne des meilleurs professionnels, tout en restant accessible aux moins expérimentés. C'est le but recherché pour que l'entreprise, qui au début relève presque toujours de la passion, reste jusqu'au bout un loisir et un plaisir. C'est pourquoi, pour répondre au mieux aux diverses attentes des amateurs, l'Insula est livrable en quatre versions : un kit dont les pièces sont tracées mais restent à découper ; un kit avec pièces découpées qu'il reste à ajuster et assembler ; une coque montée prête à peindre ; ou un bateau fini livré barre en main. Dans tous les cas, la visserie, l'accastillage, le mât, les espars ébauchés et les voiles en tissu synthétique font partie de la commande. "J'ai tout fait pour que l'Insula soit simple, beau et bon marché", confie Jean-François, qui estime que ces trois qualités, loin d'être antinomiques, forment l'équation de base de sa réflexion, les bateaux qu'il affectionne s'inscrivant toujours dans un esprit de "plaisance populaire". Pour atteindre ce but, il a imaginé des procédés faciles à mettre en œuvre, rationalisant au maximum les techniques de construction pour limiter les sources d'erreur, sans nuire aux qualités nautiques ni à l'esthétique. Les formes de carène ne sont pas trop délicates à réaliser : l'étrave est ronde et élancée avec un brion beaucoup moins marqué que sur les premières esquisses, ce qui supprime en grande partie le tré virage du galbord ; la grande largeur du tableau, sur lequel les clins s'appliquent bien sans trop se cintrer, procure un volume important au bouchain et à l'arrière, lequel sera utilisé pour les réserves de flottabilité et le rangement. [caption id="attachment_33956" align="aligncenter" width="600"] Fixées à l'envers sur le bâti, les cloisons en contre-plaque de 12 mm d'épaisseur font office de gabarits, évitant ainsi toute perte de bois "de moule". © Jean-François Garry[/caption] Parce que les Boisons transversales, en contre-plaqué marine de 12 mm, font office de gabarits, il n'y a pas de perte de bois "de moule". Les problèmes d'équerrage sont supprimés à 90 %, en particulier à la jonction des clins de contre-plaqué marine de 9 mm, qui ne sont pas chanfreinés. Cette particularité présente plusieurs avantages. D'une part, elle épargne le rabotage précis du clin dans l'épaisseur et sur la longueur, une opération toujours longue et délicate. D'autre part, le contact entre deux clins s'effectue selon une ligne précise, ce qui offre une surface de vissage et d'encollage par joint-congé plus importante qu'avec un chanfrein (voir dessin Page 59). L'ensemble de ces choix entraîne une baisse des coûts de fabrication des éléments des kits, donc de leur prix de vente. Se plaçant dans la peau du client potentiel, le concepteur a déterminé un prix jugé raisonnable de 32 000 francs pour le kit de base. Les premières commandes viennent d'ailleurs de jeunes dans la trentaine, vraisemblablement séduits par l'esprit voile-aviron appliqué à un "day-boat" de prix abordable. La série démarre fort avec cinq unités mises en chantier dans les six premiers mois ainsi qu'une dizaine de kits en préparation. "Construire l'Insula ne présente pas de grandes difficultés, mais exige en revanche une vraie quantité de travail", précise Jean-François. Selon lui, pour réaliser le bateau à partir du kit de base, il faut compter entre trois et quatre cents heures, selon le degré de compétence du constructeur une durée qui justifie la grande différence de prix entre le kit de base et le bateau fini. Estimant que le succès encore insuffisant des constructions en kit, en France, vient du fait que l'acheteur est trop souvent livré à lui-même, Jean-François Garry a décidé d'assurer, un soir par semaine, une assistance téléphonique, inscrite dans le contrat de vente du kit. Il organise aussi des week-ends d'initiation dans l'atelier Lignes d'eau, qu'il a ouvert, avec sa femme Martine, sur la zone artisanale de Fouras. Et pour ceux qui craindraient de se lancer dans la construction de l'Insula, l'architecte propose aussi sa Baladine 4,20, un voilier à trois clins de chaque bord, livré coque montée et pontée et toujours dans l'esprit d'une certaine plaisance populaire.

Un voilier de randonnée

Le programme de l'Insula permet la randonnée côtière, avec bivouac possible, la longueur du plancher (2,05 mètres) permettant à deux personnes d'y dormir à l'abri d'un taud. On peut aussi pratiquer la pêche-promenade, car le cockpit est assez vaste pour embarquer les lignes, le filet ou les deux casiers autorisés. Les deux coffres, sous le pontage avant et près du barreur, sont suffisamment grands pour ranger le foc la grand voile reste ferlée sur la bôme, le matériel d'armement et le nécessaire de pique-nique ou de camping. Le caisson arrière peut aussi abriter un facultatif moteur hors-bord, lorsqu'il n'est pas utilisé. L'Insu1a se satisfait d'un propulseur de 6 chevaux maximum, l'architecte préconisant d'ailleurs la moitié de cette puissance ; l'engin peut être posé directement sur le tableau, ou en puits. Enfin, sous le plancher amovible, il est encore possible de ranger des objets ne craignant pas l'humidité : défenses, cordages, boîtes de conserve, bouteilles… [caption id="attachment_33957" align="aligncenter" width="600"] © André Linard[/caption] [caption id="attachment_33959" align="aligncenter" width="600"] © André Linard[/caption] [caption id="attachment_33960" align="aligncenter" width="600"] © André Linard[/caption] [caption id="attachment_33962" align="aligncenter" width="600"] © André Linard[/caption] [caption id="attachment_33963" align="aligncenter" width="600"] © André Linard[/caption] [caption id="attachment_33966" align="aligncenter" width="600"] Le bon équilibre sous voiles et la stabilité de l'Insula permettent de le manœuvrer sans toucher à la barre et de se déplacer à bord sans risque. Les larges passavants limitent considérablement les rentrées d'eau, même par forte gîte. Le mâtage est à la portée d'une seule personne. Les coffres d'extrémités offrent un important volume de rangement. Le safran en partie relevable reste utilisable au-dessus de très petits fonds. Le palan d'écoute de grand voile, fixé sur le tableau et a l'extrémité de la bôme, n'occasionne aucune gêne à l'équipage. © André Linard[/caption] [caption id="attachment_33968" align="aligncenter" width="600"] © André Linard[/caption] [caption id="attachment_33970" align="aligncenter" width="600"] Assis au fond de l'Insula, bien abrités du vent et des embruns, le barreur et l'équipier ont une excellente vision du plan d'eau et l'ensemble gagne en esthétique. Ils peuvent aussi s'asseoir sur les bancs ou sur le plat-bord, si la nécessité de faire un rappel efficace se fait sentir. La manutention du bateau est grandement facilitée par l'usage d'une remorque à timon cassant. © André Linard[/caption]   Bien que marchant très bien à la voile comme à l'aviron, l'Insula n'est pas à proprement parler un bateau voile-aviron. C'est un voilier à 90%, qui peut à l'occasion être armé d'une paire d'avirons, voire d'une godille, ce qui lui convient parfaitement. Le mât, en pin du Nord ou d'Oregon, est court, ce qui facilite le transport sur route. Une seule personne peut mâter ou démâter sans problème, à terre ou même à flot s'il n'y a pas trop de clapot. Mais l'opération pourrait être encore facilitée en gréant un petit palan entre l'extrémité de l'étai et la tête de l'étrave.

Sur l'eau

Il ne faisait pas très beau le jour où nous avons navigué sur l'Insula. Un ciel plus que chargé, une vraie pluie de système océanique perturbé, et un vent faible, de l'ordre de 10 nœuds. La quille étant protégée par une bande molle, nous avons poussé le bateau tout gréé sur la cale, sans dommage. Dès que la hauteur d'eau l'a permis, le safran et la dérive pivotante en acier ont été descendus. Cette dernière pèse 60 kilos, mais se manœuvre facilement à l'aide d'un palan à trois brins. Le chapeau du puits est amovible, pour permettre d'accéder à l'intérieur, en cas de coincement, par exemple. Le safran est également pivotant, ce qui est très pratique pour naviguer au-dessus des hauts-fonds. Comme l'Insula portait toute sa toile d'une grande surface, très utile par petit temps, il a démarré au premier souffle. La grand voile, fort bien coupée, est assez apiquée, ce qui est caractéristique du gréement houari. Deux bandes de ris permettent une réduction importante. Le foc est bien dimensionné ; peut-être pourrait-on néanmoins envisager de lui prévoir une bande de ris ou de le remplacer par un tourmentin quand le vent fraîchit. Mais ce n'était pas le bon jour pour naviguer sous voilure réduite. Une fois dégagé de l'abri du port, le vent se fait plus soutenu. L'Insula se révèle alors facile à barrer et bien équilibré. L'accastillage, réduit au strict nécessaire, est posé aux bons endroits, les cabillots en bronze des drisses sont bien accessibles au niveau de l'étambrai, muni d'un collier en câble métallique fourré. Aux allures de près, on peut lâcher la barre et conserver le cap en se contentant de régler les écoutes ; la répartition des poids prend alors plus d'importance, mais avec une bonne coordination, les équipiers peuvent se déplacer et même se mettre debout sans perturber la marche du bateau ni nuire à son équilibre. Pendant près de deux heures, nous avons ainsi testé l'Insula à toutes les allures. Il marche vite ! Les virements de bord, vent debout et vent arrière, se sont succédé sans problème. Le cockpit étant vaste et les bancs bien placés, les équipiers, même de grande taille, trouvent aisément la position qui leur convient. Au près serré ou au bon plein, assis sur le plat-bord, le barreur est confortablement installé, mais une allonge de barre lui permettrait d'effectuer un meilleur rappel. Peut-être aussi serait-il bon d'installer des cale-pieds ou de passer une peinture antidérapante sur les planchers pour améliorer l'adhérence des bottes ! L'accostage à l'aviron, après que dérive et safran eurent été remontés, s'est opéré avec la même aisance que l'appareillage. Une fois dégréé, l'Insula a été remis sur sa remorque équipée d'un timon cassant, une manœuvre qui, comme la mise à l'eau, est à la portée de deux personnes, voire d'une seule un peu entraînée. A l'issue de cette courte navigation, l'Insula nous apparaît comme un bateau réussi, capable de séduire une clientèle variée. Notre seul regret est de ne pas avoir eu plus de vent. On aurait aimé pouvoir lui tirer dessus sous voilure arisée. Car on sent ce voilier impatient de caracoler sur la vague comme un dériveur sportif, et cela en toute sécurité. Il nous faudra retourner à Fouras ! * Atelier Lignes d'eau et quincaillerie de marine A l'Abordage: zone artisanale de Soumard, BP 53, 17450 Fouras. Tél. 05 46 84 17 59 ; fax.05 46 83 13 34.

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