Eugène Riguidel, le sourire de La Rieuse

Revue N°268

Eugène Riguidel en 1998. Une certaine idée de la décontraction. © Billie marine

Par Nathalie Couilloud – Revenu de tous les succès et de plus d’une épopée, homme de conviction et militant actif, l’ancien coureur du large navigue désormais toute l’année à la barre de son Guépard aux voiles bleues, La Rieuse, qui porte haut les couleurs de son Morbihan natal.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

C’est un jour de fête : Eugène Riguidel est sur l’eau ! Par un coefficient de 95, en plein mois de décembre, petit crachin crachinant, avec son copain Raymond Martinez, le voilà à bord de La Rieuse parti pêcher au fil des courants la godaille du soir. Aspiré par le tapis roulant de la Jument, marchant en crabe, le Guépard se pose sur la grève d’une île déserte. Quelques heures à crapahuter en pleine nature, à humer le grand air et l’haleine de la mer, à ramasser oursins, moules et étrilles, rire d’un rien, s’émerveiller de tout. « Mon projet, c’est le quotidien. Quand je me lève, j’ai envie de passer une bonne journée. » Celle-ci est bien partie. « Les huîtres, on les prendra sur le chemin du retour, parce que sinon c’est lourd. » De belles huîtres sauvages, aussi larges que la main, les « cailloux » comme il les appelle, car elles vivent sur la pierre et s’offrent aux vagabonds des grèves. Il les ouvre à la Cocotte-Minute. « Un jour, peut-être, je publierai les neuf recettes fainéantes d’Eugène, dont mon fameux parmentier d’huître, une couche de pomme de terre, une couche d’huître, c’est extra ! »

Deux, trois oursins dégustés au cul du bateau et retour à la voile au mouillage de Larmor-Baden, en longeant l’île Berder où ça dévente sévère. « Ici, avec les courants, on n’a pas besoin de moteur. Même quand je reviens de Houat, Hoëdic ou Belle-Île avec un peu d’avance sur la marée, je rentre avec les contre-courants en m’aidant à la godille pour passer les pointes. Et s’il y a de la brume, je navigue à l’oreille avec les remous. »

Cinq ans plus tôt, à bord de La Rieuse, son Guépard. © Billie marine

Le golfe, c’est son berceau. Il est né à Arradon… avec une godille à la main, c’est presque certain. Et un sérieux pépin au début du chemin : Eugène voit le jour en novembre 1940 alors que son père a péri quatre mois plus tôt dans le désastre de Mers el-Kébir. Il porte son prénom. « Tu te rends compte si j’ai de la chance : Eugène, ça veut dire “bien né” en grec ! » L’orphelin est élevé par sa mère, Zélie, et sa grand-mère, veuve depuis 1918 d’un mari mort de la grippe espagnole. « Je n’ai jamais été fort en discipline. Peut-être parce que je n’ai pas eu de père et que ma mère et ma grand-mère étaient trop gentilles ; elles nous croyaient­ à l’école et on était sur l’eau. Elles étaient outrées quand elles ont su ça des années plus tard ! »

Les sentiers buissonniers ont ici la forme de grèves et d’îles où jouer les Robinson. Avec son frère plus vieux de dix-huit mois, il emprunte des plates et découvre le monde à la godille, à l’aviron, en hissant un bout de torchon sur un espar de hasard, c’est selon. Et si parfois Eugène reste au sec, c’est pour jouer à la belote avec Isidore et Jules, les plus jeunes de ses huit grands-oncles, tous marins de commerce. Quand Isidore l’amène un jour sur le cargo qu’il commande entre Saint-Nazaire et Rotterdam, Eugène n’a que quatorze ans, mais se voit déjà capitaine au long cours… sans se résoudre à travailler à l’école. L’histoire lui prouvera que le tableau d’honneur n’est pas indispensable pour caracoler au sommet des vagues !

Assureur dans la semaine, skipper le week-end

« J’ai eu une enfance heureuse, très libre. » La liberté, quand on y a goûté, c’est dur de s’en passer : Eugène n’en fera plus jamais qu’à sa tête et ne marchera qu’aux coups de cœur. C’est avec son frère Jean-Pierre qu’il a son premier voilier, « un Dinghy Herbulot qu’on a récupéré auprès de la Société des régates de Vannes. On l’avait appelé Suicide, parce qu’il faisait de l’eau comme un panier ! Mais on a gagné pas mal de régates avec lui et c’est lui qui m’a donné le goût de la course. »

En 1972 à Plymouth, au départ de la 4e Transat anglaise à bord du monocoque en Inox Onyx. L’épreuve sera remportée par Alain Colas et son trimaran Pen Duick IV. © Keystone-France

À force de le voir sillonner la Petite Mer et « rendre service aux bourgeois » avec ses plates, un assureur lui demande un jour d’apprendre à naviguer à ses deux enfants sur le bateau qu’il possède dans le golfe. C’est lui qui le recommande à une compa­gnie d’assurances où Eugène se laisse embaucher, puisqu’il faut bien gagner sa vie. Salarié, il prépare une capacité en droit – qu’il ne finit pas – puis se met rapidement à son compte comme assureur-conseil. Mais la vraie vie est ailleurs : elle commence le vendredi soir quand il met le cap à l’Ouest au volant de sa voiture. Sept heures plus tard, il se jette à l’eau, par n’importe quel temps, en arrivant à Arradon.

Comme il n’est décidément pas manchot sur la mer, il a « la chance de rencontrer des navigateurs qui ont besoin d’équipiers ». Le week-end ou pendant les vacances, il multiplie les convoyages, notamment pour le chantier Costantini de La Trinité. « J’ai fait la course Cowes-Dinard et la Fastnet avec des bateaux qu’on m’a prêtés. En 1970, je me suis inscrit avec un voilier d’emprunt à la course de L’Aurore, la première épreuve au large en solitaire française. En 1972, j’ai fait Plymouth-Newport et, dès que j’ai pu, j’ai essayé les multicoques. Tout ça me passionnait. »

D’une course à l’autre, il se construit un palmarès. En 1971, il remporte la course Le Cap-Rio, puis L’Aurore en 1974. L’année suivante il revend son cabinet d’assurances pour se consacrer entièrement à la compétition. En 1976, il s’engage dans l’ostar (Single-Handed Trans-Atlantic Race), la Transat anglaise Plymouth-Newport, restée célèbre pour sa météo dantesque avec, au plus fort, des creux de 12 mètres et 75 nœuds de vent. Sur Nova, le pilote tombe en panne, Eugène s’attache à la barre pendant plusieurs jours, avant de se décider à mettre en fuite. Il est sur les bancs de Terre-Neuve quand il peut enfin renvoyer de la toile, mais, cette fois, c’est l’étai de foc qui casse ! Malgré la houle, il monte réparer et, dans un coup de gîte, sa tête heurte de plein fouet le mât : nez écrasé, arcade ouverte, il redescend sonné. Et, pour se sécher après des jours passés à mariner dans ses bottes et ses vêtements trempés, il fait un feu à même le plancher du bateau avec de vieux journaux ! Il termine la course, « en petite vitesse », mais il termine, quinzième derrière le vainqueur, Tabarly… avec, aux pieds, les chaussettes en laine tricotées par sa grand-mère !

Riguidel a battu une légende vivantec’est la gloire

En 1979, avec vsd ii et son ami Gilles Gahinet, il bat Paul Ricard skippé par Éric Tabarly et Marc Pajot, dans la Transat en double Lorient-les Bermudes-Lorient. Après un arrêt pour réparer la bôme, le duo repart avec plus de soixante heures de retard sur le premier, mais il coiffe Paul Ricard au po­teau avec cinq petites minutes d’avance. Riguidel a battu une légende vivante : c’est la gloire ! « Pour moi, Tabarly, c’était l’hom­me à abattre, bien sûr, mais j’avais beaucoup d’admiration pour le concepteur de bateaux et pour le marin. En course, je l’ai connu bourru, mauvais perdant, et puis c’était un militaire quand même ! Mais, peu de temps avant sa mort, j’ai eu la chance de boire un café chez lui et j’ai découvert un homme merveilleux. Je suis content de garder cette image de lui. »

En 1979, Eugène Riguidel et Gilles Gahinet remportent la Transat en double Lorient-les Bermudes-Lorient à bord du trimaran VSD II. Ils devancent le Paul Ricard d’Éric Tabarly et Marc Pajot.

Après cette victoire mémorable, il fait construire le plus grand trimaran de l’époque, le plan Kelsall William Saurin, 27 mètres de long, 16 de large, 345 mètres carrés de toile au près, mis à l’eau en 1982. Eugène réalise lui-même tous les coulisseaux de la grand-voile. Sur tous ses bateaux, il apporte des innovations : il est le premier à gréer un mât pivotant et à utiliser le carbone pour les bras de liaison de ses multicoques. En 1983, il remporte le Trophée des multicoques à La Trinité avec William Saurin, termine deuxième de La Baule-Dakar, avec beaucoup de casse, et finit deuxième­ aussi dans la Transat en double avec Jean-François Le Menec…

« J’ai eu de la chance, car j’ai toujours été battu par des meilleurs. » De la chance ? « Mais oui ! Par exemple, sur Mor Bihan, dans la Whitbread, on passe le cap Horn en tête, Disque d’or est derrière. À 80 milles de l’arrivée à Mar del Plata, le vent commence à mollir. Plus il mollit, plus la tension monte à bord. Là, je dis à Jean-François Le Menec de sortir son jeu d’échecs. On joue pendant deux, trois heures. Je ne suis pas un expert, mais, bon, cette fois-là, je gagne. Énervé, Jean-François soulève le jeu, et qu’est-ce qu’on voit ? L’aiguille du compas qui fait un demi-tour : les pièces étaient aimantées et on avait loffé de plus de 60 degrés par rapport à la route qu’on croyait faire : eh bien ! coup de bol, c’est par là que le vent est revenu et on a fini premier ! »

Parfois, la chance n’est pas au rendez-vous. Avec son premier trimaran de 16 mètres vsd, un plan Kelsall construit en 1978, il est abordé alors qu’il est en tête de la Route du rhum par le ferry Armorique, venu avec ses vip voir de (trop) près le trimaran. Eugène répare, repart, mais perd son bateau sur les récifs de Barbuda. L’année suivante, avec le frère en construction de ce premier vsd, rebaptisé Kawasaki, il s’attaque avec Gilles Gahinet et Éric Duchemin au record de l’Atlantique New York-cap Lizard, détenu depuis 1905 par Charly Barr sur la goélette Atlantic. Las ! le multicoque en avarie de foil chavire vingt-quatre heures après le départ ! Un cargo japonais récupère les marins et la Jeanne-d’Arc, qui croisait dans les parages, remorque le trimaran jusqu’à New York. Finalement, c’est Éric Tabarly qui battra le record cette année-là sur Paul Ricard.

« Le bonheur sur l’eau, c’est quand les voiles sont bien réglées et qu’on exploite au maximum les qualités du bateau. Là, tu atteins des moments d’harmonie. J’ai eu la chance d’avoir de magnifiques bateaux et j’ai navigué avec des régatiers super comme Gilles Gahinet, Yves Pajot, Alain Maupas, Éric Duchemin… C’était formidable. »

Riguidel d’avion pour les filles et les garçons!

En 1983, même ceux qui ne s’intéressent pas à la course au large ne peuvent ignorer que « Tabarly, Pajot, Kersauson et Riguidel naviguent pas sur des cageots ni sur des poubelles » grâce au tube de Renaud. Pourtant, en 1985, après une quatrième place dans la Québec-Saint-Malo, William Saurin est mis en vente. « Ce bateau est trop gros pour ma tirelire », confie à la presse le skipper. À la surprise générale, ce dernier met fin à sa brillante carrière, lassé par la course aux sponsors. Sans regret et sans aucune nostalgie. Il suit toujours de près l’évolution spectaculaire des bateaux et se dit époustouflé par les performances des jeunes skippers.

En 1989, l’ancien coureur des mers s’engage dans la défense du site mégalithique de Carnac, menacé d’être « disneylandisé ». © Léla Riguidel

Si Riguidel abandonne le star system dans lequel il baigne, c’est pour mettre sa vie en conformité avec ses idées, car le marin est un homme de conviction. Dès 1968, alors qu’il travaille à Paris, il court les amphithéâtres et jubile de voir la jeunesse secouer ses chaînes. À la Sorbonne, il assiste à une conférence du biologiste Jean Rostand qui le marque profondément : « La science­ a fait de nous des dieux avant même que nous ne méritions d’être des hommes ». Eugène se dit depuis « citoyen du monde et régionaliste ».

Quand il revient au pays, il est bien décidé à œuvrer pour un monde meilleur. Et ça commence par une grande fête, le Festival de l’huître à La Trinité, qui réunit en 1985 des artistes attirés par son charisme. La fête est belle, certes, mais se solde par un fiasco financier, au point de se terminer par un procès. Eugène et ses compagnons d’infortune s’en tireront avec un non-lieu.

La justice n’est pas encore passée qu’il s’est déjà lancé dans une nouvelle aventure avec son ami styliste Thierry Stenger. En 1987, ils créent une ligne de vêtements de mer, baptisée « Riguidel… d’avion », avec un slogan impayable : « 100 % coton, 100 % breton, pour les filles et les garçons ! » Les tailles proposées vont du « homard » au « bigorneau », en passant par la « langoustine » et la « crevette ». Ils font quelques collections, l’affaire tourne bien et la publicité ne manque pas : un soir, Louis Bertignac et les Visiteurs débarquent sur le plateau de Canal +, habillés de pied en cap en Riguidel d’avion. Mais un jour, pour répondre à une énorme commande, les deux entrepreneurs doivent emprunter de l’argent : « Les banquiers m’ont dit d’aller fabriquer à Taïwan et, là, j’ai dit stop ! » Forcément.

En 1989, il s’engage dans Menhirs libres, une association qui lutte pour préserver le site de Carnac. « Ils voulaient engrillager les mégalithes et faire une sorte de Menhirland payant en s’appropriant un bien commun. » Eugène Riguidel, qui jouit d’une image médiatique en granite, en fait profiter la cause tout en donnant de sa personne : tous les lundis, pendant dix ans, il se rend à la ferme réquisitionnée dans le périmètre du projet. Jusqu’au jour où, du fond de leur village breton, Riguidel et sa poignée d’irréductibles apprennent que le décret d’uti­lité publique est annulé et la ferme restituée à ses propriétaires. « Les mégalithes, c’est le grand mystère », résume-t-il. Quand il croise un menhir, Eugène le salue bien bas, hommage aux ancêtres en quelque sorte. Et tant qu’on ne lui aura pas prouvé le contraire, il n’en démordra pas : « Ces installations sont hyperbénéfiques pour l’être humain ».

Enseigner le sens marin aux plus jeunes

« Dès que le vent soufflera »… Eugène repartira et, si possible, pas tout seul. En 1990, il monte un projet d’école de voile traditionnelle pour la jeunesse. Il veut jumeler des communes littorales du golfe avec d’autres villes du pays pour faire navi­guer ensemble de jeunes Bretons et des enfants venus d’ailleurs sur des plates du golfe du Morbihan. Dossier en main, il rencontre nombre d’élus, ceux de Lyon et de Grigny sont notamment séduits, mais le projet achoppe sur les structures d’hébergement, trop lourdes à gérer.

Cet échec est cependant indirectement à l’origine du rachat de La Rieuse et, au-delà, du renouveau de la flottille des Guépard dans le golfe. Alors qu’il n’a pas un sou, Riguidel créée une structure, la « sdf galerie », et appelle des artistes à la rescousse. Titouan Lamazou, Gildas Flahault ou Claude Nougaro, entre autres, lui offrent des œuvres qui sont mises aux enchères en 1991 par un commissaire-priseur sur l’île de Berder. Le produit de la vente permet d’acheter La Rieuse, aussitôt confiée à l’as­so­cia­tion Île au vent, dont la mission est de faire naviguer des jeunes.

Adepte de la responsabilité individuelle maximum, Eugène n’a de cesse d’enseigner le sens marin et l’autonomie aux enfants pour qu’ils se débrouillent sur l’eau et qu’ils en tirent des leçons pour la vie. Il est ainsi à l’origine de la Diwan Cup ou de la Trans-Rabine (la rivière de Vannes), deux régates qui lui permettent­ de concilier apprentissage de la mer et combat pour la langue bretonne. Des concours de godille se déroulent aussi chaque année au pied du collège Diwan de Vannes. Et lors de la prochaine Semaine du golfe, le jour de la grande parade, grâce à un partenariat avec l’association Ty Plate de Larmor-Baden, les jeunes seront les premiers à entrer dans le port, en godillant.

Pour une sortie plus longue vers Houat ou Hoëdic, il met volontiers son sac à bord de la Patrice, une plate en V habitable, et très véloce. © Jean-Yves Béquignon

« La Semaine du golfe, c’est sympa, concède­ Eugène, mais ce serait mieux s’il n’y avait pas vingt-cinq mille embarcations à moteur à tourner autour des bateaux en bois. D’ailleurs, je milite pour la suppression des moteurs à hydrocarbure dans le golfe, qui pourrait devenir un laboratoire de recherche sur les modes de propulsion alternatifs. Il ne faudrait pas oublier que la voile, c’est quand même un super moyen de propulsion écolo ! »

Ce grand amoureux de la nature s’énerve, tout au long de ses navigations, de découvrir aux quatre coins du monde des côtes enlaidies parce que livrées « au profit des bétonneurs et des promoteurs ». Il dénonce pêle-mêle l’agroalimentaire, la pétrochimie, l’industrie du tourisme qui « s’approprient sans vergogne les plus beaux paysages de la planète ». Il n’y a qu’au beau milieu des océans qu’il respire pleinement. « Pas d’étoiles ce soir, écrit-il dans Le Voyage idéal, elles sont tombées dans la mer. L’étrave du bateau brise les vagues en éclats. Des milliers de lucioles des mers s’épanouissent dans la nuit : c’est l’effet phosphore et plancton. Spectacle de lumière unique, perpétuel jaillissement scintillant, énergie pure sans cesse renouvelée. Un rêve éveillé. Walt Disney n’a plus qu’à aller se rhabiller et moi à aller me coucher. »

Cette beauté-là, il ne se résignera jamais à la trahir. Eugène est le parrain de Colombus, ex-uap, le dernier voilier de course de son ami Jean-Yves Terlain, dont Florence Arthaud était la marraine. Ils croisaient ensemble l’été dernier au large des îles Feroé dans le cadre d’une opération menée par l’association Sea Shepherd… Au pays, il défend les dunes de sable contre les cimentiers, les abeilles contre les puissants semenciers, les huîtres naturelles contre les manipulations qui les rendent stériles…

La Rieuse saisie par la gendarmerie maritime

En 2004, Eugène Riguidel fait à nouveau la une des journaux : à soixante-cinq ans, il est inculpé pour « atteinte à la Défense nationale » et « pénétration frauduleuse sur un terrain militaire »… Il risque 15 000 euros d’amende, un an de prison et La Rieuse est saisie par les gendarmes maritimes. Pour s’opposer à la venue de deux navires américains transportant du plutonium, le navigateur, qui avait à son bord le président de Greenpeace et une militante suédoise, est entré avec son Guépard dans la base mi­litaire de Cherbourg lors d’une opération organisée par La Flottille de la paix.

Eugène se rend à la voile à son procès sur Baroon, le Pogo 2 d’un ami, équipé d’un moteur électrique et d’une godille. Aux escales, des réunions avec les comités Sortir du nucléaire sont organisées pour réfléchir aux modes de propulsion écologiques. L’affaire sera finalement jugée à Caen fin 2006 : bien que reconnu coupable d’intrusion, Riguidel n’est pas condam­né et La Rieuse lui est restituée.

Dernière touche de peinture avant la mise à l’eau de la Patrice. © coll. Louis Cozan

Retenu dans une cellule de la base sous-marine de Cherbourg, le voilier a souffert. Rapatrié par la route, il atterrit à Baden, au chantier de Patrick Lobrichon, un ancien équipier d’Eugène et excellent charpentier. « Je n’avais pas de sous pour le remettre en état. Mon ami Gildas Flahault a réalisé des billets sérigraphiés, coloriés et numérotés à la main. On les a vendus chacun 56 euros au profit de la restauration. Et quand j’ai voulu régler les fournisseurs, on m’a dit qu’une personne, qui voulait rester anonyme, avait payé les travaux ! » Riguidel en profite pour offrir de super taquets-coinceurs à sa Rieuse, le Guépard n° 26, devenu 56 – comme le département du Morbihan – quand il a changé de jeu de voiles. « J’adore ce bateau. Toute ma vie, il m’a permis d’assouvir mes désirs de navigation, d’évasion. Il a souvent été un puissant remède contre la déprime ou l’ennui. À la moindre menace, je largue les amarres. Immédiatement, la magie opère : d’un monde devenu hostile ou sans intérêt, on passe à l’action, on bascule dans l’im­pla­cable réalité de la navigation », écrit-il dans Le Voyage idéal.

Ce bateau, c’est aussi une partie de sa jeunesse. Il se souvient de son cousin Étienne Riguidel, toujours en bleu de chauffe, de la bouffarde dans laquelle il brisait des bouts de Gauloises et de son antienne préférée : « Écoute la puissance de mon raisonnement ! ». C’est dans son chantier, les pieds dans les copeaux, qu’il a entendu, comme il l’écrit dans Cap sur l’étrave, « la musique de son rabot caressant le haut d’un bordé avant de poser un fil de coton et de refermer le pont ».

Les gestes de ce cousin charpentier le fascinent. « Je l’ai vu, poursuit-il, démarrer la scie circulaire de la main droite à l’aide d’un manche à balai suspendu à la commande à distance de la machine ; de la main gauche et de la hanche, il présentait en même temps la planche préalablement tracée au ruban de la scie qui, de sa mâchoire d’acier, mordait le bois bien sec pour réaliser un trait bien droit, bien net. […] Ainsi, j’ai eu la chance d’assister à la construction de Goïra, la plate n° 17, commandée par ma belle-famille. »

«Avec mes deux plates je suis armateur»

Depuis, Eugène a récupéré la Patrice, une autre plate en V de 6,30 mètres, équipée d’une petite cabine, construite en 1966 par Marcel Fravalo, un neveu d’Étienne Rigui­del. « Avec son gréement houari et son foc, elle trace à toutes les allures. Dérive et safran relevés, elle passe avec 40 centimètres de fond. La ligne de ce bateau m’a toujours plu. En 1997, Jean-François Coste, qui faisait construire son Guépard, l’a acheté pour en récupérer les voiles et les espars et il m’a donné la coque. J’ai navigué une saison ou deux avec, mais il était vraiment fatigué. »

Eugène appelle alors à la rescousse ses amis Louis Cozan, Marc Chapiro et Denis Malouines­. Ils publient ensemble un recueil de leurs nouvelles, Cap sur l’étrave, en 2010, dont le fruit de la vente financera les travaux. La Patrice, restaurée par l’association Houari et compagnie, hiverne sous une serre dans le jardin d’Eugène à Landaul, au milieu des chats et du cidre tout juste mis en bouteille au profit de Diwan (association des écoles en breton). « Maintenant, avec mes deux bateaux, je suis armateur », plaisante Eugène, qui continue à faire son pain tous les matins pour sa compagne et sa fille, quand il ne s’occupe pas de son jardin, de ses poules ou de ses pommes. Celui qui toucha aux paillettes du show business
– fêtes chez les Barclay, pétanque avec Johnny… – a sciemment retrouvé la simplicité, n’aspirant qu’à la frugalité, au partage, aux amitiés vraies. « Aux signes extérieurs de richesse, je préfère la richesse intérieure », écrivait Antoine Blondin…

Retour d’une pêche à pied en compagnie du copain Raymond Martinez. © Nathalie Couilloud

C’est pendant la restauration de la Patrice que Louis Cozan, ancien gardien des phares de la Jument et de Kéréon, a longuement côtoyé Eugène. « C’est un homme d’une gentillesse pathologique, qui vous enrichit, vous grandit. Il est sur tous les fronts et ne lâche jamais rien : il faut le voir en mer sur la Patrice avec Yvon Fauconnier : de vrais fous ! Ils règlent les voiles toutes les 45 se­condes ! Et à terre, il est pareil, il a toujours quarante choses à faire, parce qu’il rend service à tout le monde, il est extrêmement humain, toujours à l’écoute. C’est quelqu’un de vivant, de complètement vivant. »

Vivant et vivifiant : casquette vissée sur la tête et sourire aux lèvres, Eugène affiche partout une égale bonne humeur, rassu­rante et bienveillante. Avec lui, tout est « super » et la vie semble soudain plus légère. Dans la rue ou sur l’eau, tout le monde le salue, l’appelle, lui sourit. Il s’avoue étonné par ces marques d’affection, mais sincèrement touché aussi. « Il y a quelque chose de féminin dans son écoute, renchérit Martine Cozan. C’est peut-être l’influence de sa mère, Lili, qui vient de fêter ses cent ans. Une femme adorable. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi chaleureux qu’Eugène. Il aime les gens et ça se sent. »

Aucune note discordante dans ce concert de louanges. « Eugène, affirme Gildas Flahault, c’est quelqu’un qui va au bout de ses combats, qui y met toute son énergie sans dévier d’un centimètre. Et c’est la générosité même. Je ne l’ai jamais vu arriver quelque part les mains vides. » Il offre ainsi à tour de bras ses briquets antivol, des objets plein de fantaisie qu’il fabrique en scellant un briquet avec du ciment au fond d’une tasse cassée, d’une boîte de thé, d’un coquillage… Ces briquets, il les recevait par kilos grâce à une amitié qui le liait à la fille de la famille Bic. « Le ministre de la Mer, Louis Le Pensec, en avait un sur son bureau, ajoute Gildas Flahault. Eugène m’en avait donné un pour le dessinateur Tignous quand je suis allé à son mariage. Tout est singulier chez lui, rien n’est jamais standard. Quand on participait au Festival du vent, à Calvi, il apportait les huîtres qu’il avait pêchées pour les cent cinquante invités. C’est un ambassadeur régional incroyable. »

Une aventure  «maritimo-liberterre»

« Le bateau, c’est le meilleur salon de lecture ! » Eugè-ne, qui a pu savourer au cours de nombreux convoyages le plaisir de lire sans compter, voue à certains auteurs une admiration sans bornes. Ernest Shackleton, Jack London – dont il dit qu’il lui a sauvé la vie aux jours les plus sombres –, ou Romain Gary sont tous des hommes qui ont écrit sur ce qu’ils ont vécu. La littérature a pour lui valeur d’exemple, elle délivre un message et incite à l’action.

Alors, quand en 1997 il est contacté par une association du Havre qui cherche un skipper pour apporter le soutien des comités français à l’Armée zapatiste du Chiapas, il saute aussitôt dans ses bottes ! Il a raconté cette « affaire maritimo-liberterre » dans un petit livre, Le Voyage idéal, publié en 1998. Parti de Marseille, il va mener avec plusieurs équipiers le Rêve d’absolu, un voilier en ferro-ciment de 13 mètres de long, jusqu’à Puerto Madero (Mexique), terme du voyage sur la côte Pacifique. Il rencontre les révolutionnaires masqués du Chiapas, mais le séjour tourne court quand il est arrêté. Après une nuit de prison – la peur au ventre, malgré l’Opinel qu’il a réussi à conserver –, il est expulsé manu militari par le premier avion. Raymond Martinez, l’un des équi­piers, ramènera le bateau. « Comme il n’avait pas de quoi payer les écluses de Panamà, raconte Eugène, il a fait le tour du monde et il est rentré six ans plus tard. »

Eugène Riguidel et Florence Arthaud au temps des victoires. Avant la tragique disparition de la navigatrice, l’ancien coureur avait accepté d’être le directeur de course de l’Odyssée des femmes qu’elle préparait. © Philip Plisson

À bientôt soixante-quinze ans, le navigateur n’est toujours pas rassasié d’aventure. L’un de ses grands regrets est de n’avoir pu concrétiser un rêve qui le taraude depuis des années : la construction d’un catamaran de 45 mètres en bois-moulé – qu’il appellerait le Pas de pourquoi – pour partir sur les traces de La Pérouse avec des scientifiques ! « J’en parle encore, on ne sait jamais. De toute façon, si tu ne dis pas que tu veux un multi de 45 mètres, personne ne va t’en proposer un spontanément… L’expression de mes désirs est une de mes qualités ! »

Pour l’heure, le coureur des mers s’est trouvé un nouveau slogan : « Laissez-nous nos vasières ! » Une supplique inspirée par l’amende dont il a écopé pour avoir mouillé son bateau sur ancre dans une vasière faute d’avoir obtenu une place de port. « Quand De Gaulle a construit les autoroutes, tempête-t-il, il a conservé les nationales que je sache ? » Dans un courrier du 12 janvier dernier à la mairie d’Arradon, avec une diplomatie qui n’appartient qu’à lui, il stigmatise l’exploitation du littoral qui « transforme nos côtes en parking à bidets mécaniques et demi-mous [semi-rigides] ». Il s’émeut aussi de la hausse du prix des mouillages : « J’espère trouver place sur la commune de mon enfance, celle dont je suis citoyen d’honneur, avant de devoir brûler les bateaux traditionnels que je restaure et entretiens et que je ne peux tout de même pas garer dans mon lit. […] Pouvez-vous me dire par ailleurs combien de temps je devrai renouveler ma demande de mouillage et à quel tarif il me sera consenti pour les années qu’il me reste à vivre et à naviguer au gré des vents ? »

Militant de longue date pour la préservation de l’environnement, en 2013, Eugène s’est battu avec beaucoup d’autres pour que le conseil général du Morbihan rachète l’île de Berder et la transforme en parc départemental ouvert à tous. Mais l’écrin du golfe suscite bien des convoitises et Berder, propriété du groupe Yves Rocher, est tombé dans l’escarcelle d’un promoteur… La liste des indignations d’Eugène est loin d’être close.

Quant à celle de ses enthousiasmes, elle est à la démesure de ses curiosités et de son goût de la découverte. Il a beau avoir décidé qu’à partir de soixante-quinze ans, il ne prendrait plus de rendez-vous, il avait accepté d’être le directeur de course de l’Odyssée des femmes, l’épreuve de course à la voile que souhaitait orga­niser Florence Arthaud, avant son décès prématuré. À cette grande navigatrice, il ne savait rien refuser, comme il ne sait pas résister au chant des sirènes, qui toujours viennent de la mer. Et c’est tant mieux.

 

Bibliographie : E. Riguidel, G. Gahinet, Deux pour vaincre, éd. Robert Laffont, 1979. E. Riguidel, Raphaëlle, Les Vents de novembre, journal de bord du William Saurin, éd. Aventures extraordinaires, 1983. E. Riguidel, Le Voyage idéal, éd. Métroculture, 1998. E. Riguidel, L. Cozan, C. Oripac’h, D. Falkland, Cap sur l’étrave, Arradon, 2010. Louis Cozan, Un feu sur la mer, préface d’E. Riguidel, éd. Les oiseaux de papier, 2010.

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