Éric Tabarly et la “Mésange” apprivoisée

Revue N°119

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick
Pen Duick, “la mésange à tête noire”, croisant par forte brise près des côtes anglaises. © Beken of Cowes

Par Daniel Gilles – Dans la nuit du 12 au 13 juin 1998, naviguant par gros temps en mer d’Irlande sur “Pen Duick”, Eric Tabarly passe par-dessus bord au cours d’une manœuvre de nuit et ne peut être récupéré malgré les efforts de son équipage. Trente-cinq années durant, Eric aura suscité des milliers de vocations de marins et provoqué un formidable engouement populaire pour la mer dans notre pays. Au-delà de sa brillante carrière en course, Eric a toute sa vie ressenti un attachement profond pour son “Pen Duick”, le vieux yacht de son enfance. Daniel Gilles, équipier et ami personnel d’Eric Tabarly, à travers le récit d’une courte croisière effectuée par mauvais temps, soulève le voile qui entoure ce bateau et son patron de légende.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le 13 juin 1998, la nouvelle tombe comme une bombe sur les téléscripteurs : Eric Tabarly est “présumé disparu”. Vingt-deux ans plus tôt, le même mois, les avions de la Marine nationale avaient décollé pour rechercher le navigateur breton lors de la Transat anglaise en solitaire. Mais après avoir traversé cinq fortes dépressions et failli abandonner, il avait surgi de la brume en grand vainqueur à bord de Pen Duick VI ; ce voilier déplaçant trente tonnes, conçu pour une quinzaine d’équipiers musclés, devançait le géant Club Méditerranée. Après cette formidable partie gagnante contre les éléments et des milliers de milles courus autour du globe, rien ne semblait pouvoir atteindre Eric.

Pourtant, alors qu’il se rend en Ecosse à bord du vieux Pen Duick pour un rassemblement organisé en l’honneur de l’architecte William Fife, le miracle ne se renouvelle pas. Il faut se rendre à l’évidence : Tabarly ne reviendra pas. Comme beaucoup, je me repasserai de nombreuses fois le film dans la tête. J’imagine la longue corne menaçante, entraînée dans un inexorable et mortel mouvement de balancier. Pendant un changement de grand voile au cœur de la nuit, elle frappe le skipper en pleine poitrine. Je vois la longue errance du bateau mené dans l’obscurité par un équipage au désespoir.

Commentant l’accident fatal de ce formidable voltigeur qui arpente les ponts depuis plus d’un demi-siècle, Olivier de Kersauson dira : “C’est comme un trapéziste qui tombe d’un trottoir !” Lors de l’hommage solennel rendu à son mari à Brest en présence du Chef de l’Etat, Jacqueline Tabarly tentera, dans un moment aussi noir, une réconciliation avec la mer cruelle : “La mer n’est pas méchante, la mer l’a pris, elle ne l’a pas volé. Elle a été le moyen pour lui de revenir dans la maison du Père. Elle est la matrice dans laquelle il est retourné…”

A la manière des marins professionnels, Tabarly a sillonné l’océan toute sa vie. Il y a forgé son caractère. Sur l’eau, Eric aura été de tous les coups, sur toutes les mers, il aura personnalisé le “capitaine courageux”. Creusant l’écart avec ses poursuivants à la lisière d’une dépression propice, guettant sur l’arrière le retour du peloton qui profite d’une risée, englué dans les calmes d’un anticyclone, luttant contre le sommeil. Il pouvait aussi, ce que l’on sait moins, partir en croisière explorer les rivières proches de Belon ou de Doëlan, à bord de Rubis – un “Bénodet” de 5,50 mètres construit en 1949 pour l’Ecole Navale de Brest –, acquis pour sa femme, et qu’ils ramenèrent tous les deux sur l’Odet par le raz de Sein.

Le côté novateur de Tabarly a souvent été évoqué. Chaque Pen Duick a marqué son temps en contribuant à l’avancée technologique de la voile, et les skippers qu’il a formés prolongent son œuvre. Ainsi, avec son Hydroptère, Alain Thébault transforme-t-il la grande idée d’Eric de monter un voilier sur des foils pour diminuer la résistance de frottements et accéder aux grandes vitesses. En 1985, à bord de Paul Ricard, Eric avait fait sauter un verrou bouclé depuis soixante-quinze ans en pulvérisant le record de la traversée de l’Atlantique Nord. Dans quelques années, grâce au foiler, Alain Thébault en abaissera certainement le temps.

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Pen Duick sous grand voile arisée et tourmentin, photographié par Beken dans les années 90 ; on remarquera le pont latté en pin d’Orégon comme à l’origine, posé par le chantier Labbé, à comparer avec celui en contre-plaqué réalisé, par économie, lors de la première restauration. © Beken of Cowes

Les inventions d’Eric lui ont fait précéder les modes technologiques. Tous ses bateaux font preuve d’originalité. En 1964, Pen Duick II est particulièrement grand et léger pour un solitaire. Trois ans plus tard, Pen Duick III exploite un “trou” dans la jauge du RORC et utilise une grande misaine à wishbone et bordure libre. En 1968, Pen Duick IV est le plus grand multicoque de course au large jamais construit, un vrai monstre ! Pour la Transpacifique de l’année suivante, Pen Duick V possède des ballasts, avant tout le monde. Quant à Pen Duick VI dessiné par André Mauric, sa réussite tient pour une bonne part à un formidable équilibre sous voiles, qualité qui permettra à Tabarly de remporter sa seconde Transat en solitaire et… sans pilote automatique.

Un couple inséparable

Mais parmi tous les bateaux d’Eric, le cas de Pen Duick (en breton, “mésange à tête noire”), premier du nom, est unique. Il fait mieux comprendre la symbiose de Tabarly avec la mer et les bateaux, et éclaire son tempérament. Avec le cotre noir paternel dont il devient propriétaire en 1952, à l’âge de vingt et un ans, Eric fait déjà preuve de modernité. Quand il suit les cours de Navale, la “mésange” mouille au pied de l’école, dans l’anse de Lanvéoc-Poulmic. A son retour du tour du monde à bord de la Jeanne d’Arc où il achève sa croisière d’application, son père vient à sa rencontre dans le goulet de Brest à bord de Pen Duick.

Avec ce yacht, Eric participe à ses premières courses croisières du rorc, au début des années soixante. Plus tard, entre les voyages accomplis autour du globe et les grandes courses, il se ressource à son bord, à La Trinité puis à Bénodet. Quand les multicoques modernes, à l’occasion de grandes compétitions, se retournent sous ses pieds et le lâchent à deux reprises – dans La Baule-Dakar et Lorient-Saint-Barthélémy –, c’est sur le pont de bois de Pen Duick qu’il aime à se détendre. Dans les années quatre-vingt-dix, il goûte aux charmes des compétitions méditerranéennes en inscrivant son plan Fife aux régates dorées de Monaco, Cannes et Saint-Tropez. Pour boucler la boucle, il en fait le bateau de ses derniers jours et le mouille sur l’Odet, au pied de son terrain planté de châtaigniers.

Après une telle carrière, après avoir connu tant de satisfactions à la mer, tant de manières de naviguer, pourquoi Eric Tabarly éprouve-t-il un tel attachement pour son vieux coursier ? Trouver la réponse reviendrait à expliquer le rapport de Lucky Luke à Jolly Jumper. Ils forment un couple inséparable, une union parfaite. L’esthétique de la coque tonturée aux gracieux élancements, la guibre prolongée par le petit bout-dehors têtu, le beau gréement à corne portant haut la voile de flèche, le côté physique de la manœuvre et l’absence totale de winches ont sans doute pesé dans l’attachement d’Eric pour ce bateau.

Je me souviens l’avoir vu pour la première fois dans les années soixante, en baie de Quiberon. Le vent était au Nord et, bord à bord avec Margilic, Pen Duick était venu tirer un petit contre-bord le long du phare de Port-Navalo pour s’abriter du courant avant de faire route sur les Buissons de Méaban et rentrer à La Trinité. Son barreur était alors un illustre inconnu heureux. L’année suivante, j’admirai sa sortie sous voiles du port de Palais encombré par les bateaux de plaisance. En trois bords, il était dehors, libre.

Quelques années plus tard, hivernant mon Bélouga au chantier Costantini, j’avais croisé à plusieurs reprises les Pen Duick dans les environs. En traînant dans le chantier de Saint-Philibert, je m’étais interrogé un jour devant la carcasse de l’arrière d’un bateau en contre-plaqué qui trônait sur un tas de vieilles planches. M’approchant plus près, je reconnus la voûte de Pen Duick II, le vainqueur de la Transat de 64. Pour mieux répondre au règlement américain du CCA, Tabarly avait purement et simplement supprimé d’un trait de scie deux mètres de son bateau !

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Dans la brise et le clapot du Solent, près de Cowes. © Beken of Cowes

Trois jours à bord

C’est en 1990, après l’avoir observé pendant trente ans au hasard de balades en Bretagne Sud, qu’il m’est arrivé de naviguer sur ce bateau de légende. Et j’ai été comblé au-delà de toute espérance. En trois petits jours, entre La Trinité et Bénodet, nous avons accompli une navigation fort mouvementée.

Tout a commencé à La Trinité comme une promenade de printemps. Légèrement gîté sur sa fine hanche, Pen Duick gagne le large par le chenal étroit sous la lumière du matin. Au largue, en route vers la Teignouse, nous sommes dans une situation que tout yacht bien portant apprécie à sa juste valeur. A l’abri de la presqu’île de Quiberon, la mer est plate, le Noroît charrie des nuages vers le Sud. L’écume court le long du pavois, mouillant par moments le pont de bois sec. Peu à peu, les chandeliers de bronze s’engagent sous l’eau verte et la barre devient dure. Eric fait prendre un ris. La barre revient dans l’axe, le gréement soulagé se redresse et il est à nouveau facile d’évoluer sur le pont.

Pour gagner du temps, en joueur qu’il est, Eric tente le passage du Toull Bihan, à l’intérieur de la Teignouse, et demande que l’on ferle correctement le bas de la voile qui pend sous la bôme, pour mieux voir ce qui se passe sous le vent. Par cette brise fraîche et cette mer bleue, le cotre noir et blanc doit être du plus bel effet dans cet amoncellement de roches. Après l’étroit chenal, il faut bien venir plus près du vent, puis enchaîner quelques virements de bord pour passer en dedans de la tourelle des Trois-Pierres, avant de prendre le large. La presqu’île ne nous abrite plus et nous recevons maintenant la mer du vent. Le Noroît rentre encore et s’établit à plus de trente nœuds. L’un après l’autre, nous nous habillons dans la cabine et même Eric apparaît sur le pont en ciré et en bottes. La mer se creuse encore quand nous décidons d’amener le foc. La belle coque marsouine en douceur, sans taper, avec beaucoup de puissance. Fortement gîtée, saluant la vague d’un beau mouvement de tangage, elle fait éclater la mer dans un nuage d’écume. Barrer demande beaucoup d’efforts. Les embruns couvrent le cockpit, mais le soleil sèche nos tignasses mouillées. Nous passons par le travers des Birvideaux, en route vers Groix.

Le vent a encore fraîchi et Eric est assis en avant du cockpit. Bras croisés, il contemple son vieux compagnon. Pense-t-il aux cavalcades de l’hydrofoil lancé à trente nœuds ? Au calme équatorial de la mer des Sargasses ? Savoure-t-il simplement le bonheur du moment présent ? Son visage est impénétrable. Par moments, une vague plus forte éclate à l’étrave, douchant le pont tout entier tandis que le barreur est emporté un instant sous le vent par la barre que le large safran rappelle brutalement. Au près serré, progressant lentement, nous nous attendons à passer la nuit en mer. Eric n’a encore rien dit sur l’escale à venir. Avec une légère adonnante, Doëlan est à portée de main. Au pire, nous pouvons continuer à nous hisser au vent pour gagner Groix. Ce fut le pire.

Un grain monte, porté par un nuage noir. Dans un premier temps, Pen Duick accélère sous la poussée, puis gîte fortement. En choquant un peu d’écoute, le gréement soulage un court instant. Pensant que la bourrasque ne durera pas, Eric hésite à manœuvrer. Mais le vent monte toujours, et nous sommes bientôt engagés, le pont sous l’eau, stoppés. Puis le bateau passe sur sa barre et se retrouve sur l’autre amure. Il y a désormais cinquante nœuds de vent. Dans un premier temps, nous filons de la drisse de pic pour ouvrir la chute, mais cette sacrée grand voile qu’Eric a développée en hauteur est décidément géante, même avec un ris !

A la manière des chevaux rétifs sur lesquels ordres et supplications du maître n’ont aucun effet, Pen Duick ne répond plus à la barre. Il faut finalement saluer en grand et rentrer la toile. Raidir la balancine, donner du pic et du guindant à la fois pour amener la corne horizontalement sur le pont à l’aide de la grande écoute. Le cotre s’est redressé. Sous trinquette seule, au près, il ne peut faire route, mais le gréement subit désormais une pression normale. Dans cette sarabande, même laissé sans bastaque durant un bref instant, le mât de pitchpin a tenu bon.

Le grain file vers Quiberon, la lumière renaît et la brise redevient maniable. Nous faisons route sur Groix sous grand voile à un ris et trinquette. Pendant la nuit, à Port-Tudy, la grêle martèle le bois du pont et le gréement chante sous les rafales. Mais nous dormons comme des harengs salés dans nos duvets douillets. Le lendemain, le vent souffle encore frais de Nordet. Nous projetons une escapade à terre pour le petit déjeuner. A un équipier dont les chaussures sont vraiment trempées, Eric dira simplement : “En bateau, on emmène au moins des bottes !” Au bistrot il évoque le temps des thoniers qu’il avait connus quand il venait ici avec son père. Il avait même embarqué sur l’un d’eux pour une campagne de pêche.

De retour à bord, fort de l’expérience d’hier, Eric décide d’envoyer la voile de cape à bordure libre à la place de la grand voile. Il faut d’abord ferler cette dernière sur la bôme avec le pic. Du poste avant, il sort les pièces de bois qui vont lui permettre d’établir un solide portique pour saisir les espars au-dessus des claires-voies. Quant à la nouvelle corne, nous assemblons ses deux parties métalliques soigneusement entreposées à l’intérieur et l’assurons sur le mât. La voile est enverguée sur un rail, tandis qu’à l’arrière, en guise d’écoute, on grée deux solides palans à quatre brins frappés de part et d’autre du couronnement arrière. La manœuvre va durer une petite heure.

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Bord à bord près de La Trinité, Pen Duick et Pen Duick III, alors rebaptisé Cacharel par Jean-François Coste, pour participer au Vendée Globe Challenge 1989. © Philip Plisson

Bien appuyé sous sa petite voilure de brise, Pen Duick entame sa journée au près en direction de Concarneau. Le vent, qui a un peu molli, se renforce sous les nuages et la barre devient plus vivante. Sur le pont, instinctivement, nous faisons corps avec le bateau, que maintenant nous connaissons mieux. Fouillant inlassablement les vagues de son bout-dehors, il progresse de toute la masse de ses onze tonnes. A Concarneau, des stagiaires des Glénans viennent contempler “l’ancien” et s’étonnent de ne voir aucun winch à bord. Apparemment indifférent à cette manifestation d’admiration de la part d’observateurs curieux, Eric est pourtant fier que l’on s’attarde ainsi sur son premier bateau. Il ne le quitte jamais sans lui avoir jeté un dernier regard par-dessus l’épaule.

Rafale sur l’Odet

Les derniers milles à couvrir pour rallier l’embouchure de l’Odet sont une plaisanterie… Mais le vent s’acharne au Noroît et se renforce quand nous quittons le chenal. Nous saluons un nouveau grain en amenant seulement la trinquette. Mais Pen Duick manque ainsi d’équilibre et se vautre. Il faut choquer quelques centimètres d’écoute de grand voile pour progresser. Le centre de voilure est trop reculé et le cotre a tendance à lofer. Il boude, plie l’échine et ralentit à l’extrême. Le vent ne mollit pas et l’entrée dans l’Odet promet d’être délicate au louvoyage, sous voile de cape et trinquette. Eric a pourtant la ferme intention de remonter à la voile jusqu’à son mouillage, bien en amont du pont qui traverse la rivière.

Il engage Pen Duick dans le chenal sous une lumière d’apocalypse. La brise de terre soulève les crêtes rageuses éclairées par le soleil bas. Un rare spectacle que ce cotre de légende ruisselant d’eau pénétrant les terres… En une dizaine de bords tirés au mètre près, nous franchissons le pont. Je manœuvre l’écoute à l’arrière pour l’aider à passer d’un bord sur l’autre. Subitement elle rend quelques mètres, en raison d’un taquet qui lâche. Je ramasse une poulie en pleine joue, manque de partir à l’eau et me retiens au liston de bois. J’en suis quitte pour une belle ecchymose au visage !

Nous nous apprêtons à souffler un peu en profitant d’un bord un peu plus long quand une terrible claque attrape Pen Duick au collet. Il y a peu d’eau à courir. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Pen Duick est couché sur l’eau, incontrôlable, comme fou. “Amenez tout ! ” crie Eric. Nous nous ruons au pied du mât, mais rien ne veut descendre. Les bateaux mouillés près de la berge se rapprochent. Avec un peu de chance nous passerons à côté avant d’aller nous planter dans la vase. Mais soudain, Pen Duick lofe en grand, change de cap et passe sur sa barre. D’une main de fer, Eric parvient à l’orienter plein vent arrière. Catapultés par une force inouïe qui mollit à mesure que nous prenons de la vitesse, nous repassons le pont dans l’autre sens. Le gréement est en pantenne, voilure à moitié amenée, bastaques molles. Puis nous reprenons progressivement la situation en main, amenons toute la toile à la volée, ferlons tant bien que mal et faisons tête au vent, moteur en avant lente. Une fois encore, le mât a tenu bon.

Pendant que nous mettons de l’ordre sur le pont, nos regards se croisent et nous rions nerveusement, stupéfaits et étonnés par cette manœuvre désordonnée. Eric, un peu plus tard, parlera du surprenant coup de lof que rien ne laissait présager. La survente d’un grain canalisée par les rives avait d’un seul coup fait fumer la rivière et balayé ses eaux avec une puissance dont nous ne pouvions avoir idée. Après quelques détours dans cette verdure luxuriante, nous approchons de l’appontement qu’Eric a aménagé au pied de sa propriété. Nous mettons sac à terre sous les branches qui avancent au-dessus de l’eau calme. Une multitude d’oiseaux nous accueillent en piaillant. Quelques jours plus tard, Eric commandera au fidèle Victor Tonnerre une nouvelle voile de cape. La bordure sera moins importante, le guindant un peu plus long de manière à avancer le centre de voilure et éviter les départs au lof dans les surventes. En fait, Eric ne sera satisfait qu’à la confection de la troisième voile qui maintiendra le bateau équilibré en toute circonstance.

Au fil des milles et des expériences, Tabarly peaufine Pen Duick pour en faire le voilier unique que nous connaissons. La mise au point de la voile de cape date des années quatre-vingt-dix, mais la chirurgie lourde qui permit de sauver le bateau date de 1958. En plastifiant chez Costantini la coque pourrie de l’ancien Yum, Tabarly devient propriétaire du plus grand bateau en polyester de l’époque. Cette opération sera un obstacle à son classement en tant que “monument historique”, mais elle le sauvera de la destruction et rendra la coque particulièrement solide et saine pour le restant de ses jours. Tiré au sec en 1963, Pen Duick rejoindra le chantier de Raymond Labbé vingt ans plus tard, pour parfaire sa restauration. Effectués progressivement, en fonction des finances d’Eric, les travaux s’étaleront sur six années. Puis Pen Duick reprendra la mer en 1989 pour le rendez-vous de Rouen.

Ultimes rendez-vous

1998 est l’année de la redécouverte de  William Fife par le grand public. Un siècle après le lancement de Pen Duick, plusieurs yachts dessinés par l’Ecossais ont été réarmés et le nom de l’architecte est évoqué à maintes reprises. En mai, pour fêter son centenaire, Pen Duick s’est fait une vraie beauté. “Il n’a jamais connu une peinture de coque aussi réussie” avoue Eric. Un admirateur de Fife a même offert une voilure toute neuve qui porte à merveille. Et tandis que Jacqueline Tabarly prépare la fête de Bénodet, Eric peaufine l’établissement des voiles sur le mât rehaussé à deux reprises au cours de son existence. Rien n’est laissé au hasard pour un si grand moment. A l’image d’une noce bretonne, l’anniversaire du premier et dernier bateau d’Eric Tabarly va durer trois jours pleins.

Huit yachts du début du siècle dessinés par William Fife, sont invités. Lancé en 1904, Magda arrive de Suède, Tuiga, le Quinze mètres du Yacht-club de Monaco et le ketch Kentra sont “montés” de Méditerranée pour saluer Viola, de 1907, et leur cousin Pen Duick. Ils sont accompagnés d’une meute de bateaux d’admirateurs. Point d’orgue de cette fête, la remontée de l’Odet dans un écrin de verdure printanière orné de bouquets de rhododendrons rouge sang. Pen Duick entouré des siens croise sur la rivière, salué par la foule, des cors de chasse, et d’innombrables bateaux de plaisance modernes.

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Sous voile de cape, foc et trinquette, Pen Duick descend l’Odet en mai dernier, à l’occasion de la fête organisée pour son centenaire. © Benoît Stichelbaut

Une semaine plus tard, en montant vers l’Ecosse, Pen Duick et son équipage font escale à Newlyn, à la pointe Sud-Ouest de la Cornouailles. Les chalutiers se sont mis à l’abri d’un coup de vent de Nord. Magda qui se rend également à Fairlie, s’amarre à couple de Pen Duick. Les deux équipages passent la soirée dans le carré du bateau suédois, trinquent à l’aquavit et chantent le bonheur de naviguer ensemble. Le lendemain, la brise est encore trop forte pour appareiller, et une promenade est organisée dans la Cornouailles, si belle en été. A Falmouth, fouillant les shipchandlers, Eric met la main sur le dernier cadeau de Pen Duick : du câble souple en galva qui convient parfaitement à l’équipement du mât de flèche. Le lendemain, ce sera l’appareillage…

Jacqueline l’a voulu ainsi : malgré l’absence d’Eric, Pen Duick sera à Fairlie parmi les plans Fife venus du monde entier. Un équipage de “fidèles” achèvera le convoyage et respectera le programme que s’était fixé Tabarly. En le voyant naviguer tout dessus parmi ses pairs, sous sa nouvelle voilure immaculée coiffant sa belle coque laquée de noir, les observateurs émus n’auront d’yeux que pour le barreur…                                 

* Naviguant depuis l’enfance, originaire de l’Ile-aux-Moines, Daniel Gilles croise Pen Duick à de nombreuses reprises dans les eaux morbihannaises. Plus tard, dans le cadre de son travail de journaliste nautique, il embarque sur Pen Duick III à l’occasion de la Morgan Cup de 1967, coopté par Pierre Fouquin (ingénieur, photographe, et relation de Tabarly). Depuis cette date, Daniel Gilles rencontre régulièrement Eric Tabarly à terre et sur l’eau, en croisière et en course. Il est l’auteur du livre intitulé Eric Tabarly, paru aux éditions du Pen Duick/Ouest-France en 1990.

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