Coiffé d’un feutre noir à larges bords, une cape jetée sur les épaules, Edmond Bertreux, récemment disparu, aimait à se promener dans le cœur de Nantes. Et sa fine silhouette déambulant entre le château des ducs de Bretagne et la cathédrale Saint-Pierre est encore dans le souvenir de beaucoup de Nantais. Très attaché à ses racines, il était resté fidèle toute sa vie à cette région des bords de Loire, encore fluviale et paysanne, mais déjà maritime, qui fut une de ses principales sources d’inspiration. Attentif à la vie quotidienne des riverains pendant toute la première moitié de notre siècle, Edmond Bertreux a d’abord voulu être un témoin, et nombre de ses peintures, outre leur charme indéniable, ont aujourd’hui une réelle valeur ethnographique. C’est cet univers lumineux du bas de la Loire, gens, métiers et traditions, que Le Chasse-Marée invite à découvrir dans un bel ouvrage à paraître, consacré à ce peintre du pays nantais.

Né en 1911 à Norkiouse (ou North-House), petit quartier insulaire de la commune de Rezé situé juste en regard du port de Nantes, Edmond Bertreux grandit dans le village voisin de Trentemoult. Alors pépinière de capitaines au long cours et havre de paix propice à la retraite des cap-horniers, ce haut lieu de la mémoire maritime locale abrite encore à cette époque une petite communauté de pêcheurs. Bien qu’il n’ait pu être marin, son père était lié de près à la mer par son métier de traceur de plans de navires aux Ateliers et chantiers de la Loire.

Un grand-père maternel de Bouguenais, pêcheur d’estuaire, traquant le saumon, l’alose, la plie et l’anguille, et l’aïeul du côté paternel, ouvrier à Indret, laboureur et un peu vigneron à Saint-Jean-de-Boiseau, autre commune riveraine située en aval, ces atavismes familiaux favoriseront l’enracinement d’Edmond Bertreux dans les deux mondes, pour lui inséparables, des gens du fleuve et de la terre. Ces univers si différents seront pour lui d’inépuisables sources d’émerveillement, qui nourriront pour toujours son inspiration.

Au début du siècle, Trentemoult était encore bâtie sur une île toute en longueur, séparée de la berge de la Loire par le Seil, un mince bras d’eau aujourd’hui comblé. Les crues du fleuve provoquaient régulièrement des inondations qui ne surprenaient guère les habitants des villages riverains construits au bord de l’eau, habitués à se déplacer alors en barque dans les rues, à la grande joie des enfants, souvent dispensés d’école à cette occasion.

Saint-Jean-de-Boiseau, embarquement des chevaux au Pré commun de la Télindière, gouache sur carton, (53 x 40), 1955. Au début du XXe siècle, une part importante de l’activité agricole des rives de l’estuaire dépend des transports fluviaux. A la hauteur de Saint-Jean, le chenal principal de la Loire est bordé de nombreux étiers et bras du fleuve qui procurent quantité d’excellents abris aux bateaux de pêche et de charge; c’est le cas de la cale de la Télindière, située sur la rive gauche en face de Couéron, que domine ici l’église. Les îles qui s’allongent dans le lit de la Loire, fertilisées par les limons déposés par les crues, sont couvertes d’une herbe grasse très profitable à l’engraissement des animaux laissés en liberté de pacage pendant des semaines entre les gros de l’eau ou grandes marées; cette particularité est exploitée par certains bouchers nantais depuis plus de deux cents ans. Les bêtes sont transportées vers les îles à bord de grandes toues, et si les bovins se montrent plutôt dociles, l’embarquement des chevaux, plus inquiets, n’est pas une mince affaire ! Les grandes toues, d’une douzaine de mètres de longueur, bordées à clins, sont construites en chêne, et sortent principalement de deux petits chantiers de Saint-Jean-de-Boiseau. Très lourdes, elles sont propulsées à l’aviron, à la perche ou à la voile par vent portant. Elles sont dotées à l’arrière d’une petite cabane qui sert à entreposer le matériel de navigation et procure un abri et un couchage aux personnes durant les fenaisons ou au cours de longs trajets ces embarcations remontant couramment jusqu’à Nantes chargées de foin ou de roseaux. Le petit bateau sur la droite, gréé d’une voile au tiers, est une plate à levée et à cul carré équipé d’un gouvernail, souvent appelée bachot.© coll Famille Bertreux/Studio Madec, Nantes

A l’époque, malgré d’importants travaux remontant pour certains au XVIIIe siècle et qui avaient été entrepris pour régulariser et approfondir le chenal et faciliter ainsi l’accès au port de Nantes à des navires de plus en plus importants, la Loire s’écoulait entre de grandes surfaces de prairies inondables coupées de profonds étiers, dont beaucoup sont aujourd’hui comblés. Tout un fouillis d’îles s’étirait dans le lit du fleuve soumis aux marées, séparées par des bras d’eau calme plus ou moins larges, frayères riches en poissons et remarquables abris pour les bateaux des pêcheurs et des paysans. Ces derniers exploitaient ces îles couvertes d’herbe grasse, pour y faire paître leurs animaux ou en récolter le foin, effectuant leurs transports à l’aide de charrières ou de toues.

A Port-Lavigne, à Trentemoult, on pêchait encore beaucoup, en particulier à l’aide de sennes halées à terre par de nombreuses paires de bras, celles des pêcheurs, mais aussi de badauds plus ou moins désœuvrés. Autant de scènes de travail quotidien, qui étaient aussi des occasions de convivialité et d’échanges, derniers échos de pratiques immémoriales bientôt révolues. Ayant vécu de très près ces moments de la vie traditionnelle, Edmond Bertreux les reproduira sur la toile à de nombreuses reprises tout au long de sa carrière.

Des quais de Trentemoult, qu’il quittera à l’âge de onze ans avec ses parents pour rejoindre Nantes sur l’autre rive, le grand port s’offrait à tous les regards. Au cœur de la ville, les navires, vapeurs et derniers grands voiliers qui allaient disparaître rapidement après la Première Guerre mondiale, s’étiraient alors en longues files, accostés tout au long des quais de la Fosse ou des Antilles grouillants d’activité. Un spectacle qu’on a peine à imaginer aujourd’hui, le trafic s’étant désormais déplacé vers l’aval à l’exception des escales épisodiques de quelques cargos venant s’amarrer au quai Wilson, dans le bras de Pirmil.

Les mouvements des grands navires, leurs manœuvres d’évitage, juste devant Trentemoult, aidées par des remorqueurs à vapeur, les incessants va-et-vient des petits roquios transportant leurs passagers d’une rive à l’autre, la silhouette arachnéenne du pont transbordeur, le court clapot soulevé par le vent d’Ouest opposé au courant de jusant, le ciel chargé de nuages gris laissant échapper une fine pluie océane, les lumières déversées sur le fleuve par le soleil revenu, ont rempli les yeux et le cœur du peintre contemplatif, dont les penchants cachaient un tempérament bouillonnant.

Très attaché à ses bords de Loire, Edmond Bertreux voyagera peu, bien plus attiré par de fréquentes incursions dans le Marais breton-vendéen tout proche, ou sur les rives du lac de Grand-Lieu, au cœur du Pays de Retz, lieux secrets où l’eau et la terre se mêlent intimement. Flâneur impénitent des bords de Loire et des quais du port, le peintre a voulu fixer pour toujours des moments privilégiés de la vie quotidienne qu’il voyait s’échapper irrémédiablement. Et son itinéraire pictural est ponctué de lieux longuement observés, souvent liés à des souvenirs familiaux.

Trentemoult inondé, huile sur toile, (129 x 97), 1935-1941. Régulièrement, durant une semaine environ, les crues de la Loire provoquaient d’importantes inondations sur les îles, baignant à chaque reprise les fondations des maisons trentemousines. Modestes demeures de pêcheurs ou belles propriétés de capitaines, ces habitations étaient en général conçues pour cette montée des eaux, avec un rez-de-chaussée surélevé accessible par quelques marches, et seules les caves étaient inondées. Durant ces périodes, on se déplaçait en bateau et il subsiste encore sur certains murs des anneaux scellés en hauteur servant à amarrer les embarcations. Le tableau ci-dessus représente la place de la Bascule, appelée aujourd’hui place Le voyer. C’est dans la maison de gauche qu’ont vécu pendant une dizaine d’années Jean Bertreux, sa femme Marie, née David, et leurs trois enfants, dont Edmond, l’aîné. © coll Famille Bertreux/Studio Madec, Nantes

Selon ses dernières volontés, Edmond Bertreux, décédé à Carquefou le 14 octobre 1991, repose dans le caveau familial de Saint-Jean-de-Boiseau. Il laisse à tous les amoureux de la basse Loire et du Pays de Retz un vrai petit trésor d’images de mémoire, à sa mesure, modestes, précises et chaleureuses.

Bouguenais, inondations à Port-Lavigne, huile sur toile, (143 x 122), non datée. Situé aujourd’hui à peu de distance des derniers appontements du port de commerce de Nantes, le petit village de Port-Lavigne tient son nom du fait qu’on y embarquait jadis sur des chalands le vin produit dans le pays de Retz. Souvent, au cours de l’hiver, le village bâti sur une langue rocheuse affleurante redevenait une île, quand les eaux de la Loire en crue recouvraient les immenses prairies avoisinantes. L’étier tout proche servait d’abri pour les bateaux des pêcheurs qui formaient plusieurs familles. Ici, les embarcations au mouillage sont des toues utilisées pour la capture de l’alose au carrelet à bascule, pêche pratiquée au printemps dans l’estuaire et jusqu’en amont de Nantes. Caché par des haies de saules et de grandes roselières, Port-Lavigne est toujours un endroit secret, plein de charme, très fréquenté par les oiseaux, mais dont les environs immédiats sont l’objet de convoitises en vue d’étendre les installations du Port autonome de Nantes. Saint-Nazaire. © coll Famille Bertreux/Studio Madec, Nantes