En focalisant le regard sur la merveilleuse peinture hollandaise des XVIe et XVIIe siècles et ses maîtres, petits et grands, on a tendance aujourd’hui à publier que cette prestigieuse époque eut une suite. Il est certes difficile de prendre la succession des Van de Velde, Jan Van Goyen, Simon de Vlieger, Albert Cuyps ou Jan Van de Capelle ; pourtant le XIXe siècle et la Belgique offrent jusqu’à l’aube de l’impressionnisme plusieurs peintres de marine de grand talent, Henri Le Hon, Paul-Jean Clays, Egide Linnig, Robert Mois, François ou Auguste Musin. Formé d l’école classique, alliant le travail d’atelier et l’observation attentive sur la côte, Charles-Louis Verboeckhoven (1802-1889) est digne de figurer lui aussi dans cette grande tradition flamande.

Né à Warneton, Charles-Louis Verboeckhoven appartient à une famille d’artistes. Son père, Barthélémy Verboeckhoven, est sculpteur; son frère aîné, Eugène, un excellent peintre animalier. C’est dans ce milieu familial qu’il reçoit ses premières leçons à Warneton, puis à Gand où s’installe sa famille. Ses premiers maîtres seront son père et son frère.

Cette origine terrienne n’empêche pas Charles-Louis de choisir très rapidement de peindre la mer. En 1827, pourtant, lorsqu’il installe son atelier à Bruxelles, il s’en éloigne davantage encore, se rapprochant par contre d’une clientèle d’amateurs aisés et de la vie culturelle et artistique de la grande ville. Mais Verboeckhoven fait de très fréquents voyages sur le littoral belge et visite aussi les côtes hollandaises, anglaises et françaises. Ce tour d’Europe est une constante chez bon nombre de peintres de cette époque, comme l’est également le travail d’atelier.

Cette double exigence d’une connaissance intime du sujet par une fréquentation sur le terrain et d’une restitution de cette vision, à posteriori, au calme de l’atelier, donne à. cette peinture son caractère particulier, néo-classique, teinté de romantisme mais d’une exactitude thématique souvent irréprochable. Verboeckhoven comme Clays et ses contemporains belges ou étrangers, Cooke, Garneray ou Mozin, accumule croquis, dessins ou aquarelles saisis sur le vif, portant un regard souvent aigu sur cet environnement complexe qu’est le milieu maritime, fait du mélange des fastes des grands vaisseaux, de la vie grouillante des ports, des gestes des pêcheurs, du va-et-vient des caboteurs, des déchaînements des éléments et des splendeurs du soleil couchant.

« Le retour des crevettiers. »Verboeckhoven met en scène un gaffelschuit. avec voile à bordure libre et cargues et un plus petit knots utilisé sur l’Escaut, gréé à la livarde. On peut remarquer la portière dans la fargue pour le passage des avirons comme sur les plus petites yoles de pêche de Mariekerke près d’Anvers. © Galerie Berko

Le XIXe siècle, possédé du souci de représenter scrupuleusement la matière, n’a pas encore imaginé l’impressionnisme, ni l’abstraction : les reflets de l’eau, les déchirements des nuages qui évoquent bien les tourments du ciel, les bateaux, ne prétendent rien d’autre que d’être vrais.

Dans son atelier bruxellois, Verboeckhoven synthétise ces visions, transmet son éblouissement, compose des scènes à la hauteur de sa passion et de son sujet, comme on choisit les mots d’un poème. Sa peinture, d’une technique et d’une facture parfaites, tend à magnifier l’idée, le concept de l’univers maritime en juxtaposant des éléments de rencontre. Scènes composées mais toujours totalement crédibles, elles donnent plus que la réalité elle-même : là réside la création de ce genre de peinture. Devant la rencontre possible d’un smack de cabotage et d’un schouw, mouillés en bordure de rivage dans la douceur de l’aube, serait-il excessif de parler de surréel?

Naviguant dans une mer hachée, un cotre, probablement un smack anglais, remonte au plus près du vent. Le gréement sans cargue, courant en Angleterre, est inconnu sur les bateaux hollandais où les voiles se carguent toujours sans amener le pic. Les pêcheurs d’Ostende remplaceront progressivement leurs anciennes chaloupes par ces smacks plus modernes, achetés de rencontre en Angleterre ou construits en Belgique. © Galerie Berko

Il est vrai que l’émotion, la perception de cette dimension demande une lecture maritime autant que picturale.

Rapidement, Verboeckhoven trouve le succès et ses marines exposées au salon de Bruxelles sont remarquées. Après ce début de carrière relativement facile, Charles-Louis et son frère Eugène vont délaisser quelques temps leurs pinceaux. En 1830, les événements politiques auxquels ils participent activement vont mener la Belgique à son indépendance.

La révolution terminée, les deux frères œuvrent de nouveau, chacun dans son genre, mais dans une entente parfaite qui va jusqu’à leur faire signer quelques œuvres communes. Charles-Louis aime que son frère vienne rehausser les premiers plans de ses marines de quelques détails, animaux ou personnages, où Eugène excelle. L’idée de l’artiste, être unique, n’a pas supplanté celle de l’atelier où le maître et ses compagnons travaillent ensemble, utilisant au mieux les compétences de chacun.

Dans la décennie suivante, Verboeckhoven produit de nombreuses toiles très recherchées par les collectionneurs et participe aux salons de Bruxelles, Gand, et Anvers. Vers 1842, son œuvre évolue vers un plus grand réalisme et une palette plus lumineuse. A partir de cette époque les commandes officielles et celles des amateurs suffisent largement à sa production et Verboeckhoven se dispensera alors de participer aux salons.

A regarder son œuvre peint, presque exclusivement de commande, on peut s’étonner aujourd’hui de trouver des toiles reprenant des scènes identiques, des compositions très semblables. La notion actuelle d’œuvre d’art unique pourrait faire soupçonner chez Verboeckhoven un penchant pour la facilité, voire la duperie; ce serait ignorer l’esprit de l’époque, où les plus grands maîtres n’hésitent pas à reprendre plusieurs versions d’une même œuvre, pour satisfaire différents amateurs. Parfois semblables, elles ne sont jamais identiques, comme la réalité elle-même, quand dans un havre le même bateau revient mouiller sous un ciel différent, une lumière changeante.

Le jeu des analogies fonctionne aussi d’un peintre à l’autre et l’on ne peut qu’être frappé par certaines ressemblances. Dutch sailing vessels on the coast of Holland du peintre anglais Abraham Hulk pourrait être une œuvre de Verboeckhoven, tout comme Sailing vessels of a harbour entrance de John Moore of Ipswich fait irrésistiblement penser à L’entrée de Trouville par Charles Mozin. En déduire que la peinture de marine, par la prédominance de son sujet, efface la personnalité de l’artiste serait par contre hâtif, car là comme ailleurs, la facture, la palette, le choix des sujets, le caractère de l’œuvre restent l’affaire de la sensibilité de l’artiste. Mais il existe en Europe, à cette époque, un sentiment commun de l’esthétique du monde maritime.

© Galerie Berko

La réputation de Verboeckhoven dépassera les frontières belges et les distinctions marqueront sa carrière à Bruxelles, Courtrais, Lille et Amsterdam où il sera nommé membre de l’Académie. De nombreux musées achèteront ses œuvres de son vivant, ainsi ceux d’Aix-La-Chapelle, Cambrai, Cherbourg et Leipzig.

Un fort smak de cabotage avec grand voile à bordure libre à demi-carguée et hunier à contre, fait tête sur son ancre. Le tape-cul, à l’extérieur, est solidaire de l’étambot. Ce bateau typiquement flamand arbore cependant un pavillon étranger. On peut remarquer que dans une autre toile très ressemblante, Verboeckhoven représente un smak identique battant pavillon hollandais. © Galerie Berko

 

Nous remercions particulièrement la Galerie Berko à Knokke-Heist pour sa collaboration, ainsi que M. Gérard Cornai, le Musée de la Pêche d’Oostduinkerke et le Musée d’Oostende.

Bibliographie : Marines des Peintres Belges nés entre 1750 et 1875. de P. et V. Berko (Ed. Laconti, Belgique).