Calanques, les entrevues de l’Aigle

Revue N°316

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© Amandine Maria

Karin Huet, Illustré par Amandine Maria – La vie dans le parc national des Calanques – né en 2012 – nous est contée par Karin Huet qui a emprunté la plume d’un aigle de Bonelli pour retracer ses conversations avec différents usagers d’un pays de mer, de roches et de garrigues. Ces portraits, entre journalisme et ethnologie, révèlent les interactions complexes des hommes et de la nature. Tandis que Karin s’entretient, l’Aigle glatit et le lecteur s’instruit. Une jolie réussite portée à tire-d’aile par les cartes ludiques d’Amandine Maria.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

CELUI QUI TRAVAILLE LA MER

– Mais non, mon père n’était pas pêcheur, ni mon grand- père. On habitait près du port. À cinq ans, j’étais dans cinquante centimètres d’eau en train d’attraper des gobies, des petits fielas, des barbarins. Je mettais des bouts de tuyau ou des briques, ils rentraient se mettre à l’abri, je n’avais plus qu’à boucher. J’allais voir les pêcheurs. Je me faisais ami avec eux, je sortais sur leurs bateaux. Ça m’a toujours branché, la pêche. Pour moi, travailleur de la mer c’est le truc ultime !

Nous nous tenions tous les trois contre la façade Nord-Est de l’hôtel Joli-Bois. Comme il soufflait une labéchade à vous arracher les plumes, l’hôtelier avait mis une table là, dans un recoin, pour que nous soyons à l’abri. Le Voileux avait réussi à convaincre le Pêcheur de monter boire un pot et raconter sa vie. Avec ce coup de vent, il n’aurait de toute façon pas pu sortir en mer. Le Pêcheur s’était quand même fait prier. Il réserve les jours de mauvais temps à la paperasse. […]

Amandine Maria

© Amandine Maria

Le Pêcheur est brun, sec, musclé, alerte. Un humain de belle tenue. Il m’a plu tout de suite. Pêcher, affirme-t-il, c’est onirique ! Il visualise les fonds sous-marins, des vallons, des banquettes, des roches avec des têtes… comme si la mer s’était retirée. II est moderne, il s’aide du sondeur, des données cartographiques. Mais même un pêcheur à l’ancienne a cette vision. Parce qu’on prend des tas de choses dans les filets, pas seulement des poissons : de l’algue, des sédiments, différents types de pierres et de coraux. Tous ces indices permettent d’imaginer le milieu sous-marin où on bosse tous les jours.

Pour montrer que je suis attentif, je glisse :

– Tu parles de filets, tu n’utilises pas de palangrotte, toi ?

– Le palangre de fond (à Marseille, la palangre est un palangre), en automne. Une ligne-mère, qui porte une multitude de petites lignes avec chacune un hameçon. Il y a des mecs qui sont plus de l’hameçon que moi. J’en connais un, de Marseille, pour attraper de beaux loups l’hiver, il calait son palangre au vif, il n’y en a pas beaucoup qui l’ont fait. À l’hameçon, si tu appâtes avec un poisson mort, le loup va hésiter, tandis que s’il voit la sardine vivante qui tourne en rond, il se dit que s’il n’attaque pas tout de suite, il ne l’attrapera jamais. Ce Marseillais, on dirait qu’il est branché en direct dans le cerveau des loups et des dentis, ou qu’il a causé avec eux comme je cause avec toi. À l’en croire, on ne peut les prendre au filet qu’en période de frai (la reproduction chez les poissons), sinon ils réfléchissent, ils voient le piège. Pour revenir au palangre, il raconte qu’il le répartissait en dix couffes de cent hameçons chaque, il mettait deux heures à caler l’ensemble. Pour avoir le temps d’escher en calant (« escher » c’est accrocher chaque sardine vivante), ses hameçons étaient espacés de huit mètres, ça fait du chemin ! Calcule !

Évidemment, le Voileux répond avant moi :

– Huit kilomètres ! Quatre milles !… Il ne serait pas un peu de Marseille, ton palangrier ?

– Je viens de le dire. Avec ça, il ramenait des calées de trois cents kilos de loups.

– Et il mangeait tout ça ! je glatis. Com… combien il a d’enfants ?!

– Eh l’Aigle ! me reproche le Voileux en rigolant, je croyais t’avoir expliqué que le poisson est vendu.

– Ben non. Ta famille ne se nourrit pas de poissons ? je demande au Pêcheur.

– Si, mais pas seulement. Nous les humains, nous sommes omnivores. J’aime beaucoup la pizza et la glace à la fraise. En plus, j’ai des frais dans mon métier : tout un tas de filets différents à remplacer souvent, un transpalette et une bagnole pour les charrier, un garage pour les stocker, du carburant et l’entretien du bateau, mon smartphone qui me sert d’ordinateur de bord… Je pêche pour vendre. La chance qu’on a, à Cassis, c’est la vente directe à quai. On est trois bateaux, on revient au port plus ou moins en même temps. Tu as dû nous zyeuter d’en haut chaque matin vers dix heures, il paraît que tu as la vue perçante.

– J’ai de meilleurs yeux que vous, mais je ne me focalise pas sur ce type de spectacle, je zoomerais plutôt, mettons, sur deux longues oreilles qui remuent derrière un romarin…

Aigle

© Amandine Maria

– Je te raconte la vente au détail, alors…

II a un petit bateau, où il ne peut pas caser des kilomètres de filet. Il est seul à bord – et adore cette indépendance absolue. II débarque donc de tout petits volumes. De toute façon, dit-il, le temps des coups de filet miraculeux est fini. Le poisson se fait rare. Ça lui donne de la valeur. Les gens attendent une heure à l’avance sur le quai en gambergeant. Ils se doutent que le Pêcheur s’est levé dans la nuit, ils se demandent où il est allé, combien de filets il a calés, et lui, le Pêcheur, ne dissipe pas le mystère. Du poisson débarqué il ne restera rien. Du poisson de luxe, du poisson pour la classe moyenne, et le poisson qu’il met de côté pour le type efflanqué qui rôde tel le chat du port. L’été, il y a tellement de touristes qu’ils tombent dans l’eau, mais l’hiver, la principale activité du village se tient là : l’attente du retour du Pêcheur.

S’il ne rapporte pas grand-chose, c’est la crise écologique, il n’y a plus rien sur la planète. Quand il rapporte du beau poisson, oh c’est merveilleux ! les retraités sont rassurés. C’est un liant social fort,
le dernier bastion de la vie portuaire à l’ancienne.

– Bon, ça y est, il a dû comprendre ce qu’est la vente ! suggère le Voileux. Si tu nous le révélais, à nous, ce que tu bricoles en mer ? Qu’est-ce qu’il a de particulier, le travail dans la baie de Cassis, tu nous le dis ?

– II est varié ! Tu as de la profondeur, de la roche, de la vase, du sable, de l’herbier. Chaque poisson a son type d’habitat, donc tu as beaucoup de poissons différents. En Atlantique, tu as des mecs qui font du turbot pendant six mois et des seiches le reste de l’année. Nous, on est hyper polyvalents, on a un filet adapté à chaque espèce… On a des filets à rougets, à rascasses, à langoustes, à baudroies, à grosses daurades, à petites daurades…

Le Pêcheur se dit soliste compositeur-interprète. II connaît les règles du jeu, tel poisson en telle saison, ce filet à telle heure, cet autre pendant tant d’heures, tel filet au-dessus de tel fond, tel endroit par telle météo… Chaque jour, il orchestre tout ça en finesse, calculant la route la plus économique en temps et en gasoil entre ses différents filets. Le périmètre de pêche n’est pas immense. Au large, c’est trop profond, à l’Ouest à partir du cap Morgiou, c’est la zone des Marseillais. Entre les trois bateaux cassidains, la puissance du moteur régit la répartition du territoire, ce n’est pas plus mal qu’ils soient différents. Plus on va vite, plus on peut aller loin et espacer ses filets – et quand même revenir vendre au même moment que les autres. Les anciens disent : « Faut pêcher avec la tête ! Sinon, t’arrives pas à la retraite. »

Et puis boum ! surgit toujours un moment où c’est la nature qui gagne. Par exemple le printemps est pourri, l’eau tarde à se réchauffer, le Pêcheur ne prend pas de rouget, poisson qui se vend vingt-huit euros le kilo et qui constitue en principe la base de son revenu. Ou bien il perd un temps précieux à casser au marteau les pierres qui se sont emmaillées dans son filet. Ou bien un thon ou un espadon le lui torpille. Ou bien il a observé que les autres ont pris des baudroies, il se dit : « L’an prochain, j’envoie le filet à baudroies ! » Et dans les fonds à baudroies s’en vient cette nouvelle algue marron et frisée qui charge son filet, lequel reste tanqué au fond parce qu’il est trop lourd pour être tiré. Et les autres, s’ils arrivent à remonter le leur, ils deviennent tout rouges et gonflés parce que cette algue les brûle. Pêcheur c’est comme paysan : pas un job de dilettante. D’autres fois c’est le moteur qui fait des siennes…

– On va se mettre à pleurer, là, galèje le Voileux. […]

– Et d’autres fois, c’est les plaisanciers qui t’envahissent ! poursuit le Pêcheur en souriant (ses dents sont vraiment jolies). Ce job, je l’aime. Parce que j’aime trouver des solutions. Je travaille sous ces falaises superbes, Grande Candelle, Devenson, l’Oule, Castelvieil, Soubeyranes… Elles sont un peu teigneuses parce qu’il y a des canyons donc du vent, mais j’arrive à trouver des coins où je bosse à peu près abrité, je sais que si le vent vient de terre je peux bosser ici, s’il est comme ci je peux bosser là, s’il est comme ça je peux pas… Quand je suis tout seul à l’aube à l’entrée d’En-Vau, c’est magique ! J’ai un poste là-bas. Au loin, tu as les différentes perspectives atmosphériques, c’est super beau. En bas la paroi, ça se prolonge sous l’eau, je suis presque en contact avec la roche, je me crois en escalade.

Un poste est un endroit précis, réservé à un pêcheur pour le moment du passage des palamides ou des daurades. Si précis qu’il est matérialisé par un piquet scellé dans la roche, auquel on peut accrocher l’extrémité du filet. Celui-ci est mouillé tout droit sur une centaine de mètres, puis il « forme un escargot » qui joue le rôle de nasse. Ces postes sont définis par les prud’homies, que les pêcheurs ont créées au Moyen Âge pour gérer leur propre exploitation de la bande côtière. Depuis 2012, drame pour plusieurs pêcheurs marseillais : six postes sont englobés dans une zone de non prélèvement (ZNP), où les animaux marins prospèrent maintenant sans être traqués par les humains. Selon les écologues, les ZNP permettent en peu d’années de restaurer la ressource sur l’ensemble du territoire environnant. Certains pêcheurs contestent l’effet de ces réserves, critiquent leur emplacement, discutent leur étendue.

Amandine Maria

© Amandine Maria

Le Pêcheur reconnaît que la mer se porte mal. L’usine d’aluminium de Gardanne a déversé pendant cinquante ans dans la fosse de Cassidaigne ses boues rouges toxiques. Et lui, souligne-t-il avec une grimace, il vend du poisson qui a nagé aux environs et il utilise un smartphone plein d’alu. Les détritus en plastique se prennent dans ses filets. Il les rapporte au port pour les mettre à la poubelle, ça lui donne bonne conscience. Et la raréfaction du poisson, elle est due à quoi ? se demande-t-il. À la pollution ? Au braconnage ? Aux abus des lamparos et chalutiers ? II pense que l’application de la réglementation du Parc national pourrait améliorer des choses. Pour l’instant, il remarque surtout que les Calanques et les îles deviennent un parc d ’attractions. À Riou, on a un tapis de bulles : la ZNP est occupée par les clubs de plongée.

– Nous, à Cassis, continue le Pêcheur, les ZNP ne nous compliquent pas trop le travail, mais à Marseille c’est le bronx. Les pêcheurs des Calanques sont obligés de s’entasser dans la rade avec ceux du Vieux-Port et avec les plaisanciers, au Frioul ou entre Maïre et la Corniche. Ils sont en train de ratisser des zones de frai. En plus, comme j’expliquais au début, chaque pêcheur a mis des années pour acquérir l’expérience de son territoire, par l’observation de ses filets jour après jour. Moi, si tu me transplantes à Marseille, je prends peur, je ne sais plus rien. On n’est pas des secrétaires qu’on change de bureau. Le Marseillais dont je parlais tout à l’heure, il est de la Madrague. La zone où il bossait, c’était surtout le Petit Travès –  entre Riou et Plane, c’est comme ça que disent les anciens – et le Grand Travès  – entre Plane et la côte. La ZNP lui ampute soixante-dix pour cent de son territoire. II est à cinq ans de la retraite, mais ça lui prend la tête, ses fils voulaient continuer après lui. Comme c’est pas un mange-hélice, ses endroits, il se les était trouvés tout seul…

– C’est quoi un mange-hélice ? je m’étonne.

– Un suiveur, celui qui regarde où vont les autres bateaux et qui se met dans leur sillage. Lui non. II a inventé le filet à dentis, bien solide, personne ne pêchait ce poisson comme ça avant lui. II s’était spécialisé dans le beau poisson. II sortait par mauvais temps pour être sûr de capturer des loups de deux kilos, avec un filet sélectif à grosses mailles. II a déchiré je ne sais pas combien d’engins de pêche en cherchant des zones où il pouvait capturer tel ou tel poisson. Ce qu’il a appris sur certains endroits en trente ans, tu ne le sauras pas en cent ans. Je dis que je fais de la composition dans mon job, mais lui, il a fait de la recherche ! C’est tout un savoir qui va se perdre. […]

Karin Huet, fan de kayak, auteure nomade, vit à Marseille, la ville où elle est née en 1953, qui lui sert de piste d’envol pour assouvir ses curiosités à travers les terres et mers de ce monde. Elle ramène souvent des livres de ses escapades – une vingtaine publiés à ce jour. Calanques, les entrevues de l’Aigle (Glénat, 2020) est nourri par sa propre expérience puisqu’elle a vécu six ans dans la calanque de Morgiou.

Amandine Maria, née en 1980, vit à Vitrolles. Issue de l’École supérieure du paysage de Versailles, elle invente des « cartes à pied », à l’encre de Chine et à l’aquarelle, qui mêlent le point de vue aérien et celui du marcheur, dessinant une géographie imagée, décoiffante et néanmoins précise.

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