Par André Linard – C’est un des derniers survivants des grands cotres de pêche du Léon. Construit en 1932 à Carantec, il a calé ses casiers, ses filets et ses cordes autour de l’île de Batz pendant trois décennies. Longtemps abandonné, il a retrouvé sa configuration d’origine et navigue sous la houlette d’un patron inconditionnel de la voile pure.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Ce matin de juillet 2014, c’est Temps fête à Douarnenez. Grand soleil et vent presque nul, mais il devrait se lever en cours de journée. Sur un ponton de Tréboul, je rejoins Brise-Lame, l’un des trois survivants – avec Jeannie et Mélanie – des grands cotres de Carantec ayant pratiqué la pêche. François Breton, le patron, et son équipage n’atten­dent plus que moi. Tradition – et absence de moteur – oblige, l’appareillage s’effectue à la godille. Devant l’île Tristan, grand-voile et trinquette sont rapidement établies. La brise est faible, mais bientôt suffisante pour ranger les deux avirons.

Commandé par les frères Saout, Brise-Lame est construit en 1932 à Carantec par le chantier de Jean Héliès. C’est un cotre à corne non motorisé avec un vivier d’environ 2 mètres cubes. Jean-Marie Saout, son patron – avec pour équipage ses deux fils, François et Henri – l’arme au casier durant l’été, aux cordes et au filet pendant l’hiver, principalement autour de l’île de Batz. Dans les années cinquante, il est équipé d’un moteur Baudouin de 25 chevaux, avec un arbre d’hélice excentré.

Au début des années soixante – probablement en 1962 –, le cotre est vendu à Saint-Malo et converti à la plaisance. Son gréement est alors considérablement diminué, le vivier supprimé et le pont coiffé d’un rouf abritant une cabine. Le moteur est aussi bientôt remplacé par un engin plus puissant, un Baudouin DB 3. Ainsi transformé, l’ancien voilier se donne des airs de vedette.

Une configuration que va radicalement modifier Antoine Barral, qui rachète Brise-Lame au début des années quatre-vingt. Cet ébéniste et charpentier de marine dépose le moteur et les superstructures dans l’intention d’en refaire un vrai voilier. Malheureusement, il ne parviendra pas à ses fins faute de moyens. Le cotre inachevé reste ainsi plusieurs années sur un terre-plein de Morlaix. L’espoir renaît en 1990, quand Antoine Barral se joint à Alain Paugam et François Hervieu pour créer l’association An Avel izel (Le Vent d’en bas, en breton). Brise-Lame est alors inscrit au concours­ Bateaux des côtes de France or­ga­ni­sé par Le Chasse-Marée. L’association s’étoffe et, grâce à une subvention du conseil général du Finistère, la restauration semble en bonne voie. Hélas ! des dissensions internes paralysent le chantier.

Brise-Lame au temps où il armait à la pêche dans les parages de l’île de Batz. Le cotre de Carantec était alors un bateau entièrement creux.© coll. Éric Colmet Daâge

C’est un autre passionné des cotres de Carantec qui va reprendre le flambeau. Attaché depuis l’enfance au littoral léonard, Éric Colmet-Daâge est déjà propriétaire de la Jeannie, construite vers 1940, et il navigue chaque été avec son cousin, le peintre de la Marine Stéphane Ruais, propriétaire de l’autre survivant de la flotte, la Mélanie, lancée chez Sibiril en 1933. Pour débloquer la situation, Éric propose donc de racheter Brise-Lame en association avec un autre pa­rent, Pierre-Yann Guidetti. Dès lors, Éric Colmet-Daâge consacrera sans compter temps et argent pour que Brise-Lame puisse renaviguer. Le bateau passe alors du @chantier La Compagnie du bois, de Sainte-Sève, à celui des Sept Vents, de Saint-Pol-de-Léon, où il sera remis en état. Brise-Lame revient ainsi à sa configuration d’origine de cotre à corne, à ceci près que le bateau creux d’origine est maintenant partiellement ponté avec un tillac arrière et un gaillard d’avant à l’endroit où les pêcheurs d’antan stockaient­ leurs casiers.

Un aussi beau bateau ce serait un plaisir de le faire vivre

« J’ai découvert Brise-Lame grâce à Jean-Yvon Combot, un ami qui m’a accompagné aux Sept Vents, se souvient François Breton. À terre depuis une dizaine d’années, la coque commençait à se faire manger par la vrillette, un petit coléoptère à la larve xylophage ravageuse. Mais lors de ma première rencontre avec Éric Colmet-Daâge, le propriétaire, je lui ai promis qu’un aussi beau bateau, ce serait un plaisir de le faire vivre. Et il m’a confié le soin de l’armer et de le faire naviguer.

« C’était en 2011. Nous l’avons gréé rapidement. Nous disposions d’une grand-voile en coton très creuse, âgée de cinquante ans, un peu plus grande que l’actuelle, une merveille ! En revanche, les voiles d’avant manquaient. Alors, nous avons récupéré un foc et acheté une trinquette de gabare cousue à la main il y a soixante ans que nous avons trouvée dans le grenier d’un ancien chantier naval. Au près, elle referme sur la grand-voile et on perd 10 degrés en cap, mais elle est parfaite au vent de travers. »

Depuis lors, François a dessiné un nouveau plan de voilure. Et Élise Neau – jeune voilière, équipière du lougre harenguier Rose of Argyll – a confectionné la grand-voile en toile mixte, polyester et coton, que Brise-Lame arbore aujourd’hui. Celle-ci dispose de trois bandes­ de ris, mais quand elle est réduite au maximum, son guindant est trop court pour qu’elle reste performante. C’est pourquoi, par vent frais, l’équipage préfère gréer à sa place un ancien tapecul de gabare à bordure libre, établi sur une vergue­. « Pour que cette voilure soit complète conclut François, il nous manque encore un grand foc de 48 mètres carrés et un flèche de 38 mètres carrés. Alors le cotre portera 160 mètres carrés de toile. »

Au mouillage devant l’île de Batz en 2014, on retire les béquilles avant l’appareillage. © coll. P.Y. Decosse

Avec une longueur de coque de 9,30 mètres, une largeur de 3,30 mètres et un tirant d’eau de 1,60 mètre, Brise-Lame est l’un des plus grands cotres creux de Carantec. Ses formes abouties associées à son importante voilure en font un très bon marcheur. Le bout-dehors dépasse l’étrave de 6 mètres, et la bôme le couronnement de 3 mètres, ce qui donne une longueur hors-tout équivalant au double de la longueur de coque. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’était la norme de l’époque.

Pour compenser cette énorme voilure, Brise-Lame dispose de plusieurs atouts. « Il semble, rapporte François Breton, qu’il ait été dès l’origine pourvu d’un saumon boulonné sous la quille. Si tel est le cas, ce serait le premier Carantec de pêche à avoir été ainsi lesté. Par ailleurs, son bouchain très dur lui confère une grande stabilité de formes. Enfin son vivier lui permet de disposer d’un lest liquide d’environ deux tonnes. Plus tard, quand le moteur a été déposé et le vivier supprimé, cet allègement a été compensé par des pierres de lest disposées dans les fonds. L’hiver dernier, pour visiter ceux-ci, j’en ai ôté deux tonnes que je n’ai pas replacées, pour voir. Bien sûr, sans ce lest intérieur, le bateau est beaucoup plus léger, mais il se comporte bien, du moins dans des conditions estivales. »

François ne se fait pas prier pour évoquer les qualités marines de Brise-Lame. « La première année, on a navigué tout l’été en Bretagne. Avec la vieille grand-voile, on faisait jeu égal avec Reder Mor [la réplique du cotre cordier de Roscoff réputé pour avoir battu les bisquines de Cancale]. En 2013, on est allé en Cornouailles pour les régates de Looe. Celles-ci ont été annulées pour cause de vent trop fort. Mais nous n’avons pas eu de souci, ce fut une très belle croisière : Falmouth, Brixham, Guernesey, retour par Ploumanac’h. »

«Je suis le seul non-fumeur à bord, mais ça ne dérange personne»

Pour l’heure, en baie de Douarnenez, le vent s’est établi à 10 nœuds et Brise-Lame décolle… Le foc tire sur l’extrémité du bout-dehors et le fait fléchir. Mais on se sent bien et en sécurité. Le bateau est vivant et son équipage semble­ très heureux.

« Tant qu’il y a de la place à bord, vient qui veut, martèle François. Le recrutement fonctionne beaucoup sur la spontanéité. Si, lors d’une escale, une personne me dit “Il est beau votre bateau, j’aimerais bien na­viguer avec vous”, je l’invite aussitôt à bord. Si elle accepte, c’est qu’elle en veut vraiment. Et ça se passe toujours très bien. En 2013, au cours de la croisière anglaise, de conserve avec Rose of Argyll et Embruns [réplique d’un cotre du Croisic], nous tota­lisions vingt-trois équipiers et patrons, presque tous des jeunes qui se connaissaient. J’étais le seul de la bande à avoir plus de trente ans. À bord de Brise-Lame, la règle, c’est la tolérance. Ainsi, le plus souvent, je suis le seul non-fumeur de l’équipage, mais ça ne dérange pas les autres et je trouve ça très généreux de leur part… »

Le jour de notre sortie, six personnes composent l’équipage : Lucas Merlin, charpentier, Louis Lebleu et Tugdual Jaouen, respectivement officier mécanicien et commandant de navire offshore, Fanny Laclavetine, titulaire du brevet « capitaine 200 » et embarquée l’hiver précédent à bord d’un coquillier, Christophe Baillobay, élève officier-mécanicien, et David Lebleu, en formation « capitaine 200 ». N’est-il pas singulier et très prometteur que ces professionnels formés aux techniques les plus modernes mises en œuvre sur les navires d’aujourd’hui viennent­ ainsi, pour le plaisir, s’encanailler sur un vieux cotre non motorisé, sous la houlette d’un artiste – François Breton est sculpteur de profession – parfois bourru, adepte des pratiques de na­vigation d’antan ?

En baie de Morlaix, Brise-Lame participe au festival Entre terre et mer, en 2013. © J.Y. Béquignon

« À bord de Brise-Lame, comme de mes propres bateaux, confie François, je fais en sorte que chacun apprenne à coordonner ses mouvements. Si la manœuvre nécessite beaucoup d’efforts, c’est que le geste n’est pas encore bien assimilé. Sur un bateau tel que celui-ci, il faut savoir utiliser toute son énergie, sans forcer. Sinon, on manque d’efficacité. J’apprends aux équipiers à placer leurs pieds, leur corps, à avoir l’œil pour soi et pour les autres, à définir le sens des prio­ri­tés dans l’action. Ce qui n’est pas inné. Chaque manœuvre est particulière, toujours nouvelle, à inventer. Ainsi, quand j’approche d’un mouillage ou de l’entrée d’un port, je suis d’une extrême prudence. J’arrive avec la voilure qu’il faut, à la bonne vitesse. Il faut être précis, calme, prompt et lent à la fois. Il est même tout à fait pos­sible de mener seul ce voilier, à condition de procéder avec méthode… »

Réapprendre les manœuvres d’antan

Naviguer sur un voilier sans moteur comme Brise-Lame nécessite de ré­ap­prendre les manœuvres traditionnelles, celles qui ne tombent pas en panne… Ici on pallie l’absence de machine par les apparaux. « Brise-Lame possède quantité d’ancres, précise son patron, des plates et des CQR, avec six lignes de mouillage, dont 300 mètres de filin pour le touage. Malgré l’assistance du guindeau manuel [bel appareil provenant du cotre-pilote Minahouet ii], j’apprends aux équipiers à frapper un orin sur l’ancre pour faciliter sa remontée, à “faire croupiat” [évitage d’un bateau à l’aide d’aussières ou de lignes de mouillage], à faire face, à retrouver ou réinventer des pratiques délaissées. »

Éric Colmet-Daâge, le propriétaire de Brise-Lame, ne serait pas hostile à l’installation d’un moteur, mais François n’est pas de cet avis. « J’ai toujours connu ce bateau sans moteur et il est merveilleux ainsi, il est vif et précis, justement parce qu’il possède des œuvres-vives magnifiques qui ne sont pas gâchées par une hélice. » Une opposition de principe forgée par des années de navigation non mécanisée. Pour preuve son périple autour de la Bretagne à bord du goémonier Reine de la Mer. « À la voile et à la godille, un mois et demi de croisière tranquille, la moitié du trajet tout seul, l’autre avec un équipier. Sur les portions canalisées, entre l’estuaire de la Rance et celui de la Vilaine, le vent étant toujours de face, tout s’est fait à la godille, sans problème. » Il est vrai que François n’utilise pas la godille de Monsieur Tout-le-monde (lire encadré ci-contre).

«je vous interdis de passer avec les rames»

La brise thermique s’est levée. Avec 15 nœuds de vent, Brise-Lame, fortement toilé et assez ardent, devient dur à la barre. François décide de prendre un ris. Pas besoin d’en dire plus pour que chaque équipier se place où il doit. Le barreur serre le vent, la trinquette est bordée légèrement à contre, la grand-voile bordée dans l’axe est amenée de ce qu’il faut – sans oublier de reprendre la balancine de bôme – et le ris est pris en un tournemain. La voile rehissée, les garcettes nouées, le barreur reprend son cap. Soulagé de son excès de toile, le cotre n’a rien perdu en vitesse et sa marche est plus confortable.

Bon marcheur, mais surtoilé, Brise-Lame grée une grand-voile à trois bandes de ris pour étaler par tous les temps. © Mélanie Joubert

Nous allons jouer dans la cour des grands, celle où se défoulent La Recouvrance, Notre-Dame-de-Rumengol, Étoile de France, Fée de l’Aulne… Ce n’est pas une régate à proprement parler, mais l’es­prit de compétition n’est pas loin. Croisant La Cancalaise, après avoir viré de bord quasiment sur place, on s’offre le luxe de lui faire un brin de conduite­. Véritable cathédrale de toile, la bisquine nous distance, mais nous n’avons pas à en rougir. Même scénario avec le lougre quimpérois Corentin, que nous tenons et même dépassons gentiment… un temps. En revanche, il ne faut pas espérer mettre la pâtée au thonier Biche. Dans notre catégorie, ce seront d’aimables échanges entre les équipages amis du coquillier Loch Monna ou de Rose of Argyll, propriété du charpentier Benoît Cayla, qui connaît bien Brise-Lame pour en avoir changé l’étrave et refait le bordé.

En fin d’après-midi, les voiles sont amenées et nous armons les deux godilles pour nous approcher doucement de la porte du bassin du Port-Rhu. C’est alors qu’un membre de l’organisation nous interpelle péremptoirement : « Je vous interdis de passer avec les rames ! ». Dans le cadre d’un rassemblement de bateaux traditionnels et pour un voilier régulièrement inscrit comme étant non motorisé, l’injonction ne manque pas de sel. À l’issue d’une passe d’armes verbale – à fleurets mouchetés –, peu discrète car au vu et au su de centaines de spectateurs, Brise-Lame a néanmoins rejoint son poste par ses propres moyens, sans dommage pour qui que ce soit.

« Hier soir, ç’a été pareil, bouillonne François. Et Guide me [le fameux lougre de Cornouailles, CM 260] a rencontré le même problème pour entrer au port sous voile seule. Ils ont voulu le remorquer, mais le patron a refusé et on l’a laissé passer. Douarnenez ne fait d’ailleurs pas exception : un jour, aux approches de Morlaix, Rose of Argyll et Brise-Lame se sont ainsi vu interdire de remonter la rivière. Et au cours de mon tour de Bretagne, sur les portions canalisées, même scénario. À la première, écluse, on m’a signifié qu’il était interdit de passer à l’aviron, qu’il fallait en principe faire une demande écrite auprès de la Direction des canaux à Rennes et en avoir obtenu une réponse. Tout ça pour embouquer le canal d’Ille-et-Rance, conçu à l’époque pour la navigation de bateaux qui ne pouvaient progresser que par halage. On a perdu la mémoire de ma­nœuvres qui constituaient autrefois la règle. Imaginant, à tort, qu’un bateau mené à la voile ou à l’aviron présente un danger, on se réfugie dans l’interdit alors qu’un bateau motorisé mal conduit­ présente infiniment plus de risques. »

À l’issue des fêtes douarnenistes, Brise-Lame a rejoint son Léon natal. Mené par un patron hors pair, choyé par un équipage consciencieux, le vieux Carantec a de beaux jours devant lui.