Illustré par Paul Iribe – Le 29 mai 1935, le Normandie quitte Le Havre pour son voyage inaugural à destination de New York, via Southampton. À bord ont pris place de nombreux journalistes et artistes, dont Blaise Cendrars, Claude Farrère et Colette, qui raconte cette traversée vue du côté des premières classes.

Le jour des affinités. Ce premier jour est celui des affinités. De haut, un œil divinateur distinguerait parmi nous des groupements de fourmis, de menus phénomènes d’agglomération, capricieux comme celui qui répartit, sur la soucoupe où on lit l’avenir, des grains de marc de café. Hier, fatigués, les amis retrouvaient sans joie leurs amis. Je pouvais surprendre des dérobades, des murmures, ce n’était pas la peine de quitter les répétitions générales ! Tout Paris est ici, et manquant de sommeil, je n’avais de goût que pour la roseraie prisonnière, les oiseaux exotiques qui, derrière les barreaux d’or, renoncent à la vie entre deux becquées de millet. Je n’aimais plus les visages et je me reposais sur des champs de laque d’or vert, varié d’or jaune, rehaussé d’un or pâle presque blanc, interrogé d’or rouge, cerné d’or noirâtre, et enjolivé d’un autre or, brun comme le sang sec. Les portes d’or condamnent la nuit calme, et les sièges dorés (d’une courbe massive) favorisaient une invincible somnolence. Ce matin nous sommes déjà habitués à cet âge d’or et nous oublions presque tous les luxes de la Normandie.

Nous cherchons deux éléments vitaux : la mer et la compagnie humaine ; encore faut-il que nous choisissions celle-ci et que nous nous sentions choisis. Si grand qu’il soit, comment dissimuler, sur un bateau, nos préférences et nos antipathies. Sur une île, rien ne peut mentir. Hier, nous étions mille. Aujourd’hui, chacun compte son dessus de panier, et les élus de ses préférences. En vérité, nous voilà trente au plus. Il fait ce que j’appelle un beau temps mou qui délie les nerfs. La Normandie a accru sa vitesse et personne ne s’en est aperçu. Pas même Claude Farrère !

Depuis onze heures quarante-cinq (onze heures à Paris) le paquebot lutte contre le record, et la longue et paisible houle océane qu’il fend sans presque soulever d’eau, lui obéit en silence. Juste au-dessous de mes hublots, se gonfle, s’abaisse, harmonieuse, respire sans fin une longue bête onctueuse d’un gris vert, emplumée d’écume. Tout le reste de l’horizon n’est que brume tiède, traînante, qui lèche et calme la mer.

On dit, on dira longtemps encore que le Français voyage mal. Je pense seulement qu’il a sa manière de voyager, inquiète, méfiante, brouillonne. Elle en vaut une autre, puisqu’elle lui donne l’illusion, dès qu’il quitte sa maison, sa mère, ou son chien, ou sa femme, d’aller à la découverte et de courir mille dangers. Il est, c’est vrai, travaillé par la crainte de mourir de faim et de perdre sa valise ; double et salutaire appréhension, à tout prendre, n’est-ce pas, cher Pierre Wolff, et dont je puis traiter avec compétence.

Avant de m’embarquer sur le tard pour l’Amérique, sur un paquebot qui n’est que succulence, crème fraîche, fruits fermes, pain croustillant – et quelle table ! – ne préparais-je pas comme pour un week-end en forêt ce que je nomme du doux nom de mes provisions ? On eut beau me faire honte, le petit panier ficelé est là sur la couverture neuve et l’imperméable blanc. Il contenait, outre une tarte aux oignons, et un flan aux cerises, une bouteille à large panse, une fiole sérieuse et noire de vin de paille jaune comme du Xérès. Dans le train qui roulait vers Le Havre, il y en eut plus d’une pour rire de moi. Mais la vérité est que mes provisions n’atteignirent pas le quai d’embarquement et que ce fut un des porteurs qui, ayant fait tomber mes bagages, brisa sur la voie la bouteille que je voulais, nantie comme il se doit d’un message, confier toute cachetée à la mer. Du salon où j’écris, je ne vois pas la mer ni ne l’entends. Soudain, un grand tumulte de gifles d’eau, alternant avec le soyeux ruissellement de la vague qui redescend, m’assaille. Tempête soudaine ? Non, c’est seulement le cinéma voisin qui, derrière ses rideaux de velours, déroule un documentaire. Étrange navire que celui où l’on en est réduit pour voir et se rappeler que nous voguons, à imiter sur la pellicule les bruits sans nombre de la mer.

Sur le pont du Normandie. Illustration de Paul Iribe
Illustration de Paul Iribe

En vagabondant par les coursives. Jusqu’à la passerelle, où le cerveau du navire tient, à trente mètres au-dessus de l’Atlantique, si peu de place, puis jusqu’au profond abîme sans fumée des chaufferies, nous sommes montés, nous sommes descendus. C’est en haut qu’on habite vraiment la mer. L’avant de la Normandie n’est que plages de bois unies et dégagées de tout ce qui pourrait masquer sa route et la vue de la plaine d’eau dont la proue fend à à peine trente nœuds à l’heure, les longs sillons transversaux ourlés de blanc d’un vert gris argileux. Mais, comme le plafond de nuages est mince et présage l’éclaircie, un bleu de glacier, parfois, se joue sous l’écume, se propage comme un rayon de phare, s’éteint au loin. Des flaques étroites de soleil brillent et palpitent. « Des cygnes ! Des cygnes ! » crie l’un de nous. C’est le même poète qui, dans les chaufferies, désigne, derrière des hublots d’un brûlant azur troublé d’incandescences pourprées, la flamme torse du mazout : « L’enfer bleu ! »

Les voies qui mènent à cette nette géhenne ont bien changé depuis un demi-siècle, et l’on chercherait en vain les anciens soutiers, victimes ruisselantes. L’huile, en jet d’ambre illuminé, descend aux foyers, visible derrière des vitres rondes. Des parois d’amiante, blancs capitons, tiennent en respect la chaleur mortelle dans la salle où les machines électriques, basses, trapues, rêvent en troupeau, couchées et grises. Ces Alsthom énormes, moroses et pacifiques, ont la couleur des éléphants. Point d’autre teinte ici sur tout ce qui est puissant et muet que ce gris et le blanc miraculeux des ouvrages d’acier. Pourtant, sur une paroi grise, brillent des anneaux de métal, des volants, des boutons chromés et des feux rouges, blancs, verts : belle toile de fond pour un ballet de Moscou ! D’autant plus que ce panneau – une inscription en caractères d’acier vif nous en avertit – clôt une cellule d’excitation.

La gourmandise est faible sur le bateau. L’incomparable pain léger, doré, ne tenterait-il pas jusqu’à une star de cinéma ? Non. L’ascétisme des stars passe celui des martyrs et des saints. Derrière moi, l’une des plus ravissantes actrices du cinéma déjeune : « Trois feuilles de romaine et du café noir sans sucre, c’est votre déjeuner de tous les jours ? » Elle découvre ses petites dents égales et me rassure : « Oh ! non !… Hier, c’était de la laitue… » Galas de table suivis de galas de film ! Après le film, une jeune femme, un peu assoupie par le champagne et le scénario, s’éveille, prend le bras de son mari et s’en va par les halls dont le luxe a prémédité que chacun oublie la mer et la coque pérégrinante. « S’il ne pleut pas, dit la jeune femme, distraite, on rentre à pied, n’est-ce pas ? »

Les longs sommeils, l’air et l’appétit vifs, le bain et les ébattements dans la piscine salée, il n’en fallut ni davantage, ni moins pour que notre petite troupe de journalistes prît bonne mine et de l’insouciance. Mais le ministère est tombé – le ministère Flandin –, des radios succincts nous l’apprennent. Comme les fumeurs privés, la plupart de mes confrères récupèrent le prurit des nouvelles télégraphiées, celui du papier imprimé. Ils disent presque tous : « Oh ! moi, vous savez… » Et ils haussent l’épaule. N’empêche qu’en quelques heures, la crise ministérielle leur a rendu de soucieux visages, les visages qu’ils ont à Paris…

Ombres et fantômes d’une aube marine. J’ai voulu avoir la Normandie pour moi toute seule. Je reconnais à présent que ce n’est pas facile, même en quittant dès l’aube le lit et la cabine. Par ces longs jours, l’aube est sans mystère. Le rouge profond, austère, la sanguine et déchirante couleur de presque toutes les naissances qui dénonce l’approche du soleil se change vite en or, et les nuages fuselés, immobiles au ras de la mer, réchauffés, s’allègent et s’envolent. Je voulais que l’heure ambiguë me donnât la Normandie pendant que tout dormait à bord ; mais un bateau ne dort jamais. La bordée de nettoyage, trente-neuf hommes silencieux, commence son travail à deux heures du matin, et les lumières intérieures du navire ne s’éteignent ni jour ni nuit. N’importe ! À cinq heures et demie, les fauteuils de satin noir, en rond dans le hall du pont, n’assemblent qu’un concile d’ombres présidé par le paladin d’émail et le grand salon est rigoureusement vide. Comparons vite, pour n’être point tenue de voguer, le garde-meuble et son mobilier trop nombreux à un champ de coquelicots.

Au jardin d’hiver, un silence étrange règne encore chez les oiseaux qui, cependant, ne sont pas tous morts. Mais c’est un sort précaire que d’être bengali à bord et si près de l’avant, et soumis au vent impétueux que crée notre vitesse.

Personne à la piscine bleue et personne à son bar. La salle de culture physique offre aux athlètes fantômes sa selle de cheval, sa bicyclette sur place, sa bosse de chameau, la glissière du « towing », tout ce qui bouge, oscille, bondit, n’avance point et trompe le silence du muscle, entraîne. Tous feux allumés, la Normandie donne une fête aux invisibles.

Autour de la piscine du Normandie. Illustration de Paul Iribe
Illustration de Paul Iribe

C’est un beau spectacle qu’un corridor vide quand il est assez long pour que ses lignes parallèles, plancher et plafond, semblent, à force de lointain, converger et se joindre. Pas un seul passager. Parfois, le dos bleu d’un de ces hommes de la bordée fond sitôt aperçu. Si je perdais mon chemin, pourrais-je, en courant, atteindre l’homme bleu et l’interroger ? C’est sans doute un homme de songe, et ces hommes-là ne répondent jamais. Montons, descendons. Rien ne m’arrête. Les portes m’obéissent avec une douceur hallucinante. Des écureuils, des chats et des chiens peints sur les murs d’une salle de jeux font le beau depuis la veille et dorment debout en attendant le réveil des enfants.

Me voici, essoufflée, sous le plafond bas et accueillant de la classe touriste. Mais, après, je m’égare. Je crie : « Hep !… s’il vous plaît ! » à un homme bleu que j’entrevois, ou bien à son ombre, plutôt son ombre, qui bute devant moi contre les rideaux entrebâillés du théâtre, s’y faufile. À sa suite, je m’y glisse, et j’ai tôt fait d’en sortir seule. Ce n’est pas pour moi, à coup sûr, qu’une unique étoile de lumière faible et fixe brille dans le noir, juste au milieu de la scène. L’odeur des lis blancs qui fêtent la fin de la nuit tourne un peu le cœur, et si je rencontrais un homme bleu, un vrai, un qui ne fût pas sa silhouette fallacieuse et reflet glissant sur des parois de métal poli, je lui demanderais où est la plus proche coursive. Mais, s’il n’y a même plus l’apparence du moindre homme bleu, du moins la grande haleine froide me guide et me délivre.

Gaieté du matin encore neuf, à peine mordu. Au-delà des plages d’arrière élargies, l’ample jupe du sillage s’épanouit et marque notre trace sur la mer. Mais la Normandie n’est plus à moi seule : je la partage avec quelques hommes de la bordée de nettoyage, toujours muets et furtifs. Mais ceux-là, bien réels, par quatre. Coryphées, ils semblent danser la toilette du navire avec minutie et amour, en cadence. Sur la plage la plus basse, douce aux pieds nus, un menuisier prosterné se sert d’une doloire pour racler une imperceptible verrue du plancher. Après chaque coup léger de doloire, il tâte du doigt la place, gratte, cherche l’induration comme un médecin, attentif. Il ne quittera la place que lorsqu’il sera sûr de l’avoir guérie.

Soleil et vent du matin creusent et conseillent l’estomac. Aussi bien, il est l’heure de rendre à ses hôtes le beau domaine que m’a prêté l’aube. Dans la salle à manger aux murailles translucides, un bataillon impeccable de stewards a retrouvé la vie, sinon le mouvement, sous un plafond de basilique, au soleil d’une futaie de colonnes lumineuses. À perte de vue, des icebergs givrés et géants, orgues de cristal… Je suis seule et j’hésite à commander ce qui me paraît être, par contraste, le plus petit café au lait du monde.

À New York. Jamais plus nous ne reverrons cela, jamais plus nous ne l’oublierons. Nous sommes encore à la quarantaine, mais d’un élan la ville impatiente est venue au-devant de nous. Un vol d’avions multicolores, d’autogyres nous environne, nous fête, nous couvre de pétales de papier. La mer autour de nous balance autant de coques qu’elle a de vagues. La foule humaine, chargeant les ponts, et les sirènes mêlent leurs cris, des lambeaux de Marseillaise palpitent dans le vent, cueillis au passage par nos cœurs, salués par nos voix qui s’enrouent, car nous goûtons la joie, tous, d’être simples, de nous sentir jeunes et émus, éblouis et reconnaissants d’un accueil qui passe en chaleur ce que nous imaginions. Derrière une brume bleue, le groupe de géants se lève, grandit peu à peu, crève de la tête la brume, offre au soleil des fronts dont aucun édifice humain n’égala la hardiesse. Dans deux heures, nous serons à leurs pieds. 

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Par Maurice Coquin – Au fond du grand paquebot français, sous les étages luxueusement décorés des salons, des fumoirs et des cabines, bat le cœur véritable du navire : les salles des machines. Tout dans leur conception audacieuse a été fait pour qu’elles atteignent une réelle perfection technique, une fiabilité et une sécurité supérieures à celles des autres navires. Maurice Coquin, ancien officier-mécanicien à la Transat a vécu, de la première à la dernière traversée, la carrière du Normandie. Aujourd’hui, dernier témoin parmi les officiers de la machine, il décrit avec précision, vu de 10 mètres sous la ligne de flottaison, les prouesses techniques et l’épopée du prestigieux navire.

Le paquebot Normandie, de la conception à la mise en service d’un chef-d’œuvre français, article publié dans le Chasse-Marée N°183 en décembre 2005

Par Frédiric Ollivier – Voici soixante-dix ans, Normandie achevait sa première saison d’exploitation sur la ligne Le Havre-New York, après avoir conquis le Ruban bleu dès son voyage inaugural. Sa brève et brillante carrière, brutalement interrompue par sa destruction en 1942, ne doit pas faire oublier l’aventure que furent la conception et la construction de ce navire immense et novateur, dans un contexte économique terriblement dégradé.

 

Colette (1873-1954) embarque sur le paquebot Normandie dix ans avant d’être élue à l’académie Goncourt. Elle est néanmoins très célèbre pour avoir défrayé la chronique mondaine et en avoir tiré une œuvre littéraire aussi remarquable que sulfureuse. Le texte publié ici a été rédigé sur le vif et transmis en France par la radio du navire. Il sera repris en 1947 dans Grands reportages, un recueil composé par Jérôme et Jean Tharaud.

Paul Iribarnegaray, alias Paul Iribe (1883-1935), styliste considéré comme l’un des précurseurs de l’Art déco. Époux de Coco Chanel, il publie en 1914 avec Cocteau la revue patriotique Le Mot, puis travaille six ans à Hollywood comme directeur artistique de Cecil B. DeMille. Auteur de nombreuses publicités, il réalise notamment le catalogue promotionnel du paquebot Normandie dont sont extraites les illustrations de ce texte.