Thon rouge : histoire d’une pêche

Revue N°234

© Jean Gaumy / Magnum Photos

par Hélène Petit – Des pêcheries de l’Antiquité à l’exploitation industrielle de la ressource, la traque du thon rouge a traversé les siècles dans tout le bassin méditerranéen. Une histoire que la famille Balfego, en Espagne, se transmet depuis cinq générations, tandis que les scientifiques et les écologistes se soucient de la pérennité de l’espèce.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Sept mille ans avant notre ère, on pêchait déjà le thon rouge en Méditerranée, une activité ancestrale révélée à Chypre par la découverte de vertèbres, d’hameçons et de pièges. Les civilisations romaines et phéniciennes nous ont légué de nombreux textes sur cette pêche pratiquée à la ligne ou à la senne de plage. Dans les îles grecques, où on consommait ce poisson mariné dans l’huile, mais aussi en Sicile, les pêcheurs tendaient de vastes filets de joncs ou d’autres fibres végétales sur la route des thons pour les encercler. Ce piège sera perfectionné par les Arabes, avant de se répandre tout autour de la Méditerranée jusqu’à devenir la madrague, dispositif consistant à rabattre les thons, à l’aide de filets soutenus par des barques alignées, vers un ensemble de nappes tendues entre des pieux constitutifs de quatre chambres communicantes. Les poissons, qui ne peuvent reculer, avancent de chambre en chambre jusqu’à la dernière, celle de la mort, où ils sont harponnés.

Les pêcheurs vont chercher les thons plus au large

Dès la fin du XIXe siècle, les bancs de thons commencent à se raréfier près des côtes de la Méditerranée occidentale, sans que l’on connaisse les raisons précises du changement de leurs routes migratoires. Les madragues, qui ont connu un essor spectaculaire sur les côtes provençales depuis le début du XVIIe siècle, deviennent de moins en moins productives. En France, la dernière, située à Niolon, dans les Bouches-du-Rhône, est supprimée après la saison de pêche de 1913.

La fermeture progressive des madragues annonce l’âge d’or de la seinche et de la thonaille. Pour capturer les thons, les pêcheurs français doivent s’aventurer plus au large. Selon les régions, ils embarquent à bord de catalanes, de thonaires ou de mourres-de-porc, toutes barques gréées d’une immense voile latine jusque dans les années trente. Mélange de senne et de madrague, la seinche, originaire d’Italie, se pratique en groupe. Une fois repérés, les bancs de thons sont poursuivis, parfois pendant des heures, jusqu’à ce que les bateaux soient en mesure de les encercler. Les filets sont alors mouillés. Reliés entre eux, ils forment un piège circulaire dans lequel les thons se retrouvent prisonniers. Le cul de cet ensemble est alors fermé, puis les filets chargés de poissons remontés à bord. Robert Gozioso, quatre-vingt-trois ans, est le dernier de cinq générations de pêcheurs de thons. Il a travaillé dès l’âge de douze ans au Grau-du-Roi (Gard). « On seinchait d’avril à la mi-septembre, raconte-t-il. On faisait des coups de filet de 40 à 50 tonnes avec des poissons pesant de 15 à 20 kilos. En 1950, il y avait tellement de thons qu’on a dû arrêter la pêche pendant trois jours ! Les quais étaient recouverts de poissons sur une épaisseur de plus d’un mètre. Impossible de tous les vendre. »

Thon rouge © Hermann Meier

Si, dans le Languedoc, les derniers coups de seinche ont lieu en 1964, la thonaille – ou courantille – sera abandonnée bien plus tard. D’une hauteur de 10 mètres tout au plus, pour un mille de long – puis 2 à 4 milles quand les pêcheurs disposeront de treuils hydrauliques au milieu du XXe siècle –, ce filet est calé en surface à la tombée de la nuit, par mer calme. Il dérive alors au gré des courants sur le passage des poissons, qui s’entortillent dans les mailles au niveau des ouïes. Les pêcheurs, trois à quatre hommes, travaillent à bord d’unités de 8 à 10 mètres de long, ne s’éloignant guère du port car leur bateau est dépourvu de système de réfrigération.

Considérée comme un filet maillant dérivant et accusée d’être responsable de prises collatérales, notamment de dauphins, la thonaille sera définitivement interdite en Europe en 1998, suite à un combat mené par les associations écologistes. En France, l’interdiction ne sera appliquée qu’en 2005, ce qui vaudra au pays une condamnation quatre ans plus tard.

Une ère nouvelle avec l’arrivée de la senne tournante

Tout au long du XXe siècle, l’exploitation du thon rouge augmente fortement avec le développement de plusieurs méthodes de pêche, tant en Méditerranée qu’en Atlantique Nord. Jusqu’aux années quarante, dans le golfe de Gascogne et le détroit de Gibraltar, les Basques du Sud pêchent à la canne en utilisant des appâts morts. Au printemps, ils rejoignent les Baléares pour capturer des thons de petite taille nés l’année précédente. À partir de 1940, des flottilles de canneurs commencent à opérer dans ces zones en appâtant avec des poissons vivants – principalement de petites espèces pélagiques –, une technique importée de l’océan Pacifique par les pêcheurs français. Dix ans plus tard, des ligneurs – qui pêchent à la traîne – commencent à travailler dans le golfe de Gascogne. En haute mer, les flottilles de palangriers, le plus souvent des navires japonais équipés de palangres pouvant atteindre plusieurs centaines de kilomètres, exploitent tout l’Atlantique à partir de la fin des années cinquante. Parallèlement, la pêche de loisir se développe.

Sausset, environs de Marseille, la pêche au thon, aquarelle sur papier de Félix Ziem (1821-1911). © Petit Palais / Roger-Violet

En mer du Nord et en Norvège, la senne tournante est utilisée à grande échelle de 1935 à 1970. Puis ces pêcheries s’effondrent suite à un arrêt de la migration vers le Nord des jeunes individus en âge de se reproduire, conséquence probable d’un refroidissement de l’Atlantique et de l’effondrement des stocks de harengs, dont les thons se nourrissent, voire d’une surpêche locale. Mais cette technique de pêche à la senne tournante, qui à partir des années soixante s’est développée le long des côtes américaines et en Méditerranée, a révolutionné la filière. Encerclés par un long filet muni d’un système de coulissage permettant de fermer le fond, les poissons se retrouvent piégés. En France, elle est importée par les Italiens et les pieds-noirs rapatriés du Maroc ou d’Algérie, qui utilisent la senne pour capturer sardines, maquereaux et anchois. Les premiers
thoniers qui travaillent ainsi, des unités en bois de 25 mètres maximum, sont équipés d’un filet ne dépassant pas les 700 mètres de longueur et 90 mètres de hauteur.

Jeannot Lubrano, soixante-seize ans, se rappelle l’époque où, rapatrié d’Algérie, il est arrivé à Port-Vendres, embarquant comme matelot sur un thonier, pour se retrouver patron six mois plus tard, avant d’acheter d’occasion son premier senneur en bois de 18 mètres l’année suivante. « On m’appelait la tortue parce que j’allais tout doucement avec mon moteur de 150 chevaux. Mais j’avais pour devise “toujours plus loin”, et j’ai été le premier à travailler avec les Espagnols. » Les Français ne s’aventuraient pas encore au-delà du cap Creus, dernier contrefort des Pyrénées, partant seuls en campagne. Sur son senneur, Jeannot a rejoint les canneurs basques aux Baléares. Ils se sont mis à pêcher de concert en partageant les captures.

Les Balfego, pêcheurs de pères en fils à Ametlla de Mar

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Ametlla de Mar, un port du delta de l’Ebre (Espagne), Manuel est le premier de sa famille à consacrer sa vie aux thons rouges. Surnommé « Pora » – un mot qu’il répète à tout-va quand le poisson est absent –, il n’a pas son pareil pour repérer les bancs de thons. Alors il allume des feux pour signaler aux pêcheurs du village que le poisson est rentré à la côte. Aussitôt, tous abandonnent les activités en cours pour se précipiter vers leurs catalanes armées à la thonaille. Ametlla de Mar bénéficie d’une situation idéale, située en plein sur la route migratoire des thons rouges. Au printemps et à l’automne, avant et après la période de reproduction, des poissons de 10 à 70 kilogrammes y transitent pour s’alimenter. Une madrague y sera même utilisée jusqu’en 1950.

Devenue Balfego en se mariant, la fille de Manuel, décédé en 1910, suppliera son mari de reprendre le métier de son père, ce qu’il fera avec deux bateaux de 8 mètres équipés de filets de 500 mètres de long pour 6 mètres de haut. Trois à quatre hommes composent alors les équipages, les femmes prenant en charge l’entretien des filets. À cette époque, chaque famille d’Ametlla de Mar est propriétaire d’une thonaille, le port abritant de quinze à vingt bateaux. Une pêche « normale » consiste alors à ramener une dizaine de thons dépassant rarement les 50 kilos. Débarquée chaque jour, la pêche est vendue à des mareyeurs de Barcelone, les habitants d’Ametlla de Mar conservant les restes – estomac, cœur… –, d’ailleurs à l’origine de recettes typiques du village qui en garde toujours une certaine fierté.

En 1976, après avoir un temps abandonné la pêche du thon rouge, Pierre Balfego réarme son chalutier Tio Gel à la senne. On voit ici ses premières captures sur le quai d’Ametlla de Mar. © coll. Balfego

Le petit-fils et l’arrière-petit-fils de Pora perpétueront à leur tour la pêche à la thonaille. Mais, à la fin des années soixante, les premiers chalutiers sonnent le glas de cette activité. Pierre Balfego se convertit, abandonnant pour un temps les thons rouges, avant de renouer avec cette espèce en 1976, quand il découvre la senne tournante… dont il ignore tout du maniement. Au début, il équipe son chalutier, une unité de 25 mètres de long, d’un filet encerclant de petite taille, son but étant de traquer le thon seulement lors de son passage dans le delta, au printemps, soit par des profondeurs n’excédant pas 50 mètres à environ un mille de la côte. « C’était plus pour occuper les deux mois d’arrêt biologique de la pêche au chalut », souligne aujourd’hui son fils Manuel, qui avait alors une quinzaine d’années. En septembre et octobre, Pierre sort à nouveau sa senne quand les thons sont de retour. Il continuera à ce rythme quelques années, de manière très empirique et peu professionnelle.

Pourtant, comme dans toute la Méditerranée occidentale, et sans que l’on en connaisse vraiment les raisons, les thons vont bientôt modifier leur route de migration, s’éloignant de la côte. Pierre Balfego et son équipage sont contraints d’aller plus au large dans des eaux de plus en plus profondes. Mais son bateau est inadapté, fatiguant son équipage qui travaille à la force des bras, et menaçant de se retourner quand la senne travaille sur un bord par mer formée. Le filet, qui mesure désormais 700 mètres de long pour 40 mètres de chute, reste néanmoins trop petit : une fois le thon encerclé… il lui suffit de sortir par en dessous ! L’époque est difficile ; tous les bénéfices sont alors investis dans l’amélioration et la modernisation de l’outil de travail.

En 1985, tandis que la France compte déjà une vingtaine de thoniers senneurs, Pierre Balfego, en pionnier pour l’Espagne, décide de se consacrer exclusivement à la pêche aux thons rouges avec une senne tournante. Ses deux bateaux, le Tio Gel et le Frau vont rapidement susciter la curiosité sur le port. Et la convoitise : en 1985, le Tio Gel pêche 100 tonnes, puis 200 en 1986 et 300 en 1987, principalement du poisson de petite taille… Tout laissant croire que cette technique représente l’avenir, la flottille d’Ametlla de Mar suit bientôt le mouvement, celle de Palamos lui emboîtant le pas dès 1987. Pourtant, si la pêche est bonne, les recettes restent maigres, par manque d’expérience dans la préparation et la conservation des thons. En 1998, les six thoniers de la flottille espagnole, basés à Ametlla de Mar, sont coulés, chacun étant remplacé par un bateau plus gros. Dès 1991, suite à une recommandation de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (CICTA), l’État a en effet interdit qu’ils soient plus nombreux.

Les Baléares deviennent le nouvel Eldorado, l’embouche une solution

À la fin des années quatre-vingt, les thoniers français et espagnols se mettent en quête de nouvelles zones de pêche. C’est ainsi qu’ils découvrent aux Baléares les stocks de géniteurs, des thons de grande taille qui se rassemblent là pour se reproduire. Leur matériel n’étant pas adapté à la capture de poissons aussi lourds, les débuts aux Baléares sont synonymes de casse. « En juin 1987, se souvient Manuel, les pêcheurs de Palamos se sont retrouvés avec des thons de plus de 200 kilos dans leurs filets. Ils n’ont pas pu les capturer ; leurs sennes ont été détruites. L’année suivante, je suis parti en campagne sur le Frau de concert avec Jeannot Lubrano, mon “professeur de pêche aux thons” de Port-Vendres. Et nous avons beaucoup pêché. Cela dit, rien n’était gagné pour autant. Le transport d’importantes quantités de thons de si grande taille posait problème. Et il fallait aussi assurer la vente de telles quantités. »

Le 4 juin 2010, plusieurs embarcations semi-rigides de Greenpeace s’opposent au senneur Jean-Marie Christian VI. On distingue la ligne de flottaison de la senne, qui, ce jour-là, contient plus de 200 tonnes de thon. © Paul Hilton / Greenpeace

Dans le Sud de l’Espagne, une entreprise de Cartagena spécialisée dans le thon séché et qui a acheté les premiers stocks, s’avoue bientôt débordée par des apports aussi importants et finit par contacter les Japonais. Alors que ces derniers, grands consommateurs de thon cru, ciblaient jusqu’alors le marché du thon rouge de l’hémisphère Sud, un effondrement brutal des captures les a poussés à s’intéresser au stock méditerranéen exploité par les canneurs et palangriers. C’est ainsi que les senneurs vont à leur tour approvisionner le Japon, qui est en quête de spécimens gras et de grande taille. Dès lors, les thons les plus gros – crochetés dans la senne, remontés au treuil et aussitôt stockés sous une épaisse couche de glace – sont transbordés en mer sur les bateaux japonais. Les autres sont ramenés à terre et leurs œufs séchés. Pour mieux les conserver durant le transport, on crée bientôt des « bateaux piscines », des unités de plus grande taille dotées de vastes soutes remplies d’eau à 0 degré.

Dix années durant, la capture de ces thons en pleine période de reproduction va constituer une véritable manne… et un commerce particulièrement juteux ! En peu de temps, tout a évolué, les méthodes de pêche, l’équipement des thoniers et le marché international, moteur de l’ensemble. Les navires, qui mesuraient une vingtaine de mètres, deviennent deux fois plus longs, embarquant des sennes de 1 500 à 2 000 mètres de long avec 250 mètres de chute. Propulsés par de puissants moteurs, les bateaux se déplacent en meute pouvant aller jusqu’à huit thoniers, tous équipés du dernier cri de la technologie. Les avions – interdits depuis le début des années 2000 – deviennent d’indispensables auxiliaires pour repérer le poisson…

Dès les années soixante-dix, les Japonais se sont intéressés aux perspectives offertes par l’embouche, une technique d’engraissement en captivité des thons rouges du Pacifique. Dans la foulée, les Canadiens, puis les Australiens ont développé à leur tour des programmes d’embouche et l’exploitation de fermes à thons, mais toujours dans des zones géographiques peu éloignées des lieux de capture. La commercialisation vers le Japon du thon méditerranéen, une espèce de premier choix pour les sushis (poisson cru accompagné de riz) et les sashimis (poisson cru seul), va accélérer le développement de ces fermes à thons en Méditerranée. La chair des géniteurs capturés aux Baléares pendant la période de reproduction au cours des mois de juin et juillet est très maigre, du fait de la mobilisation des réserves lipidiques musculaires au profit de l’activité reproductive. L’embouche va permettre de les engraisser.

Les premières cages flottantes sont installées en Croatie dès 1995, et sur la côte de Cartagena au Sud de l’Espagne. Les thons y sont maintenus en captivité, nourris de petits poissons pélagiques (anchois, harengs, chinchards) jusqu’à atteindre une qualité de chair conforme aux critères des importateurs japonais. À poids égal, la valeur d’un thon d’embouche est environ le double de celle d’un thon congelé de haute qualité. Très vite, cette technique va connaître une expansion rapide dans plusieurs pays du bassin méditerranéen (Espagne, Tunisie, Malte, Sicile, Croatie, Grèce, Turquie et Chypre). À l’amont, les armements opèrent en partenariat avec les fermes d’embouche qui prennent 90 à 95 pour cent du poisson pêché. À l’aval, divers circuits commerciaux et entreprises de conditionnement du produit assurent l’approvisionnement du marché japonais. En 2010, en Méditerranée, les fermes d’engraissement du thon rouge ont ainsi produit près de 50 000 tonnes de thon. Cependant, des problèmes demeurent, soulevés par les écologistes, mais également les marins dont le salaire dépend de la pêche : les poissons passant directement de la senne aux cages, quelles sont les véritables quantités prélevées ? La filière est d’une opacité extrême… et les sommes en jeu colossales.

La famille Balfego prend à son tour le virage de l’embouche

En 1995, Manuel et ses collègues espagnols rencontrent des « fermiers » australiens, lesquels vont les convaincre de tenter l’expérience de l’embouche, sans savoir pour autant si cela fonctionnera avec le thon rouge de l’Atlantique, plus gros que celui capturé au large de l’Australie. Se pose également le problème du transport des poissons, qui doivent arriver vivants dans les cages immergées. Enfin, certaines règles s’imposent : les thons rouges de l’Atlantique étant des poissons de grande taille, ils doivent disposer d’un espace vital important. En outre, la température, l’oxygénation et la salinité de l’eau sont autant de paramètres à prendre en compte – on sait, par exemple, que les apports intempestifs d’eau douce, suite à de fortes pluies, sont sources de stress pour les thons.

« À l’époque, se souvient Manuel, on croyait tous en ce projet. Et on se sentait investi d’une responsabilité : celle d’assurer l’avenir de la pêche aux thons rouges en Méditerranée. » Cette année-là, trois bateaux d’Ametlla de Mar et quatre français s’associent pour pêcher aux Baléares. Sur les 80 tonnes de poissons capturés, un quart est transféré dans de petites cages qui vont être tractées par un remorqueur jusqu’à Cartagena, où une entreprise du groupe Ricardo Fuentes e hijos a installé une ferme d’engraissement. Et cette première expérience va porter ses fruits… Trois ans après, en 1998, Manuel et son cousin, convaincus que la voie du développement est bel et bien là, acquièrent deux nouveaux thoniers, plus gros et mieux armés pour la pêche aux Baléares. En 2004, ils se lancent à leur tour dans l’aventure de l’embouche, d’abord avec une petite ferme d’une capacité de 70 tonnes de thons, l’idée étant alors de s’assurer que les apports en eau douce de l’Ebre dans le delta ne seraient pas un obstacle. Dans le même temps, ils s’équipent de chambres de découpe, de transformation et de conditionnement, ainsi que d’un tunnel de congélation.

Manuel Balfego, l’un des deux dirigeants de la société du même nom. © Hélène Petit

Sept ans plus tard, avec 25 millions d’euros de chiffre d’affaires, le groupe Balfego, dirigé par Manuel et son cousin, est l’une des plus grosses entreprises d’Europe spécialisée dans la pêche et la commercialisation des thons rouges. La société dispose de deux thoniers – commandés par ses dirigeants – et de 300 000 mètres carrés de cages – huit de 50 mètres de diamètre et deux de 120 mètres sur 60 mètres – installées à 2,5 milles au large d’Ametlla de Mar. Quelque 1 000 tonnes de thon peuvent y transiter chaque année, ce qui nécessite chaque jour d’été 60 tonnes de nourriture, les poissons étant moins nourris quand la température de l’eau diminue. Sardines, maquereaux et chinchards constituent l’essentiel de ces apports, le contrôle de l’alimentation devant permettre d’obtenir des poissons avec un taux de gras, une couleur et une texture de la chair répondant aux impératifs du marché. « Apprendre et progresser toujours ; nous voulons être des pionniers sur l’eau et à terre », n’hésite pas à lancer Manuel, qui entend perpétuer ainsi ce qui a fait la réussite de ses aïeux. Outre ses deux senneurs, le groupe travaille aussi avec quatre thoniers espagnols et sept français, exportant les deux tiers de sa production vers le marché de Tsukiji, à Tokyo, où les tarifs sont décidés en fonction de la qualité de la chair. Les 30 pour cent restants sont destinés aux États-Unis (10 pour cent), à l’Espagne (10 pour cent), au Portugal, à l’Angleterre et à l’Allemagne qui achètent à prix fixes. Les thons, qui se vendent tout au long de l’année, disposent d’un système de traçabilité avec des informations directement accessibles sur Internet ou par sms.

L’augmentation des captures entraîne l’effondrement des stocks

Fier de cette réussite, Manuel ne cache pas pour autant que les pêcheurs ont mis l’espèce en danger, tout en estimant néanmoins que les thons seraient de nouveau plus nombreux ces deux dernières années. Des senneurs de plus en plus performants, le développement des fermes d’engraissement, la commercialisation vers le Japon ont entraîné une surexploitation de l’espèce, la chute du nombre de reproducteurs et le déclin du renouvellement des générations.

En 1996, alors que les estimations de captures avoisinent les 50 000 tonnes par an avec une production déclarée de 40 000 tonnes, la CICTA – qui fait embarquer un observateur sur chaque senneur et dans les fermes d’engraissement – recommande de ne pas dépasser les 25 000 tonnes de prises pour la période 1998-2002. En 2006 et 2008, les scientifiques préconisent de ne pas capturer plus de 15 000 tonnes… Malgré tout, la pêche déclarée reste très supérieure à ces recommandations. En 1998, année où les quotas sont mis en place, près de 35 000 tonnes de thons sont pêchées. Dix ans plus tard, 28 500 tonnes de poisson sont prélevées… En 2010, pour la première fois, les 13 500 tonnes de captures n’excèdent pas les quotas définis pour permettre la reconstitution du stock. Mais ces derniers – 12 900 tonnes pour l’année 2011 – restent excessifs pour les ONG comme Greenpeace ou WWF, qui souhaiteraient limiter les prises à 6 000 tonnes par an.

Plus de la moitié des captures sont réalisées par trois pays européens : la France, avec vingt-huit senneurs, dont dix-sept en activité en 2010 ; l’Italie avec une flotte de senneurs, de petits palangriers et de ligneurs ; l’Espagne avec ses senneurs, ses petits palangriers, ses canneurs et ses quatre madragues – dont il subsiste une dizaine en Méditerranée. Le reste de la production est assuré par les flottilles polyvalentes des autres pays du bassin méditerranéen : Turquie, Croatie, Tunisie, Libye, Malte, Grèce, Maroc, Algérie – où les armements binationaux intègrent des palangriers japonais – et Égypte. La France ayant dépassé ses quotas de 5 000 tonnes en 2007, reste toujours redevable d’une partie de sa « dette thon », échelonnée sur quatre années lors des accords de Marrakech en 2008. Elle a mis en place un plan de sortie de flotte, car il est désormais impossible pour les pêcheurs de rentabiliser leurs outils…

Mieux connaître l’espèce pour mettre en place une gestion contrôlée

La communauté scientifique est unanime : ces quinze dernières années, la pêche a été largement excessive, et ce d’autant plus qu’elle s’exerce lors des périodes de reproduction d’une espèce à la maturité tardive. À cela s’ajoute l’expansion des pêcheries, la quasi-impossibilité de contrôles durant le transfert entre la senne et les cages, ainsi que sur le marché de Tsukiji à Tokyo, centre d’un réseau de commercialisation extrêmement complexe. Le fait que les pêcheries soient partagées par plusieurs pays soumis à des législations différentes n’est pas étranger à cette surexploitation, des conflits d’intérêt entre pays développés et en développement compliquant encore davantage les choses. Sans parler de la concurrence entre métiers, comme en Espagne où cohabitent pratiquement tous les types de pêcheries du thon.

Arrivée de thons rouges congelés sur le marché de Tsukiji, au Japon, carrefour d’un réseau de commercialisation très complexe. © Hélène Petit

Il est donc indispensable de parvenir à mettre en œuvre une politique de gestion de la ressource qui tienne compte de l’ensemble de ces facteurs, dont ceux biologiques, bien que le thon reste sur ce point encore mystérieux. Particulièrement mobiles et dispersés dans de vastes aires, ces poissons peuvent difficilement faire l’objet de suivis. Seuls des programmes de marquage – extrêmement coûteux et malheureusement limités étant donné les vastes zones géographiques fréquentées – permettent d’obtenir des informations indépendantes de la pêche, mais les résultats obtenus ne suffisent pas. Les évaluations restent donc essentiellement tributaires de la qualité des données de pêche, en particulier celles relatives aux quantités et aux tailles des thons capturés, selon les zones et les saisons, et aux efforts de pêche déployés. Par ailleurs, on ignore encore la véritable structure de la population. Existe-t-il deux stocks en Atlantique, l’un se reproduisant dans le golfe du Mexique et l’autre en Méditerranée, mais formant une seule grande population avec des échanges possibles ? Ou a-t-on affaire à deux groupes distincts voire trois avec une population qui résiderait en Méditerranée comme le supposent de plus en plus les scientifiques ? Et qu’en est-il des routes migratoires des thons, complexes et variables ?

Dans un souci de réduire la pression de pêche sur les populations sauvages, les efforts de recherche au niveau européen se concentrent désormais sur le développement d’une industrie aquacole durable. Démarré en 2008, le programme européen Selfdott (Self-sustained aquaculture and domestication of bluefin tuna, Thunnus thynnus) est dédié à l’étude de la reproduction, du développement larvaire, de la production de juvéniles et d’une nutrition appropriée. En juin 2009, les scientifiques ont obtenu des pontes massives d’œufs viables par des géniteurs ayant reçu un implant – système libérateur d’hormones reproductrices – ; ces thons étaient maintenus en captivité en Espagne dans des cages marines du partenaire du projet, Tuna Graso, près de Cartagena (140 millions d’œufs), et dans les installations de Marenostro dans la région de Calabre (46 millions d’œufs). Un an plus tard, des pontes avaient lieu sans implant. Soixante millions d’œufs ont ainsi été recueillis afin de poursuivre les études sur l’élevage des larves en Espagne, en France, en Crète et en Israël. En parallèle, des études sont menées sur l’alimentation des juvéniles – qui pèsent de 150 à 1 500 grammes – dans le but de comparer nourritures artificielles et naturelles (à base de poisson). Reste à savoir si ces programmes de domestication aboutiront.

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