Robert Fortune, un botaniste en Chine

Revue N°251

Le port de Shanghai vers 1875. © Top photo/Roger-Viollet

Par Nathalie Couilloud – Le récit des aventures de Robert Fortune (1812-1880) dans la Chine interdite du milieu du XIXe siècle regorge d’informations sur la vie maritime et fluviale du pays. Ce botaniste écossais fit voyager des centaines de plantes par les mers et déroba des milliers de plants de thé en Chine pour la gloire de Sa Gracieuse Majesté… et un peu pour la sienne, aussi !

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le 29 août 1842, le traité de Nankin, signé à bord du HMS Cornwallis, entérine la défaite de la Chine face à l’Angleterre dans la première guerre de l’Opium : l’empire du Milieu doit ouvrir cinq ports au négoce étranger et céder Hong Kong aux Britanniques. Amoy, Fuzhou, Ning-po et Shanghai s’ajoutent à Canton, déjà accessible aux Anglais, et deviennent des plaques tournantes du commerce britannique, grâce notamment à la Compagnie des Indes orientales.

Bien loin de cet affairisme diplomatique, Robert Fortune dispense tous ses soins à ses orchidées et aux plantes en serre des jardins de Chiswick, près de Londres. Né en 1812 à Kelloe dans le Berwickshire, en Écosse, ce jeune jardinier est le fils d’un ouvrier agricole. Il a fréquenté l’école de la petite ville d’Edrom, avant d’entrer en apprentissage et d’obtenir un certificat en horticulture. Malgré ces débuts modestes, le jeune homme est ambitieux : il intègre le jardin botanique d’Édimbourg où son habileté est repérée par son supérieur, McNab, qui le recommande aux jardins de Chiswick de la Société royale d’horticulture de Londres, où il est nommé botaniste à l’automne 1842.

Portrait de Robert Fortune. © coll. part.

Les membres de cette société, créée en 1804 par un oncle de Charles Darwin, sont alors occupés à classer et nommer les nouvelles espèces qui affluent de tout l’Empire selon le système récemment inventé par Linné. Un marché s’ouvre pour faire entrer de nouvelles plantes dans les foyers anglais : les fougères en pot deviennent une obsession nationale et les plantes exotiques ornent bientôt le moindre objet du quotidien, des tasses en porcelaine aux papiers peints.

C’est dans ce contexte que la Société royale d’horticulture désigne Robert Fortune, tout juste âgé de trente ans, pour aller explorer la Chine et en ramener de nouvelles espèces. Il reçoit pour cela 100 livres par an, une somme dérisoire que les membres de la Société jugent suffisante puisqu’ils lui ouvrent une porte sur la gloire qui, elle, est inestimable… Il n’obtiendra pas un shilling de plus, mais sera quand même pourvu en armes pour assurer sa sécurité.

Atteint par une forte fièvre, il appareille pour Amoy

Le 6 juillet 1843, au terme d’un voyage de quatre mois, Robert Fortune pose pour la première fois le pied à Hong Kong, « l’île aux torrents parfumés ». Si la baie de Victoria est un bon abri, où « les navires peuvent essuyer les pires grains en toute sécurité », l’air malsain qu’on y respire est propice aux infections de toutes sortes. C’est cloué dans sa cabine par une forte fièvre que Fortune appareille bientôt pour Amoy, situé plus au Nord. La première escale l’amène sur l’île de Namoa, où le commerce de l’opium sévit clandestinement. La précieuse cargaison est chargée sur les vaisseaux anglais à l’aide de toutes sortes d’embarcations : « Certaines n’étaient constituées que de cinq ou six très grosses tiges de bambou liées les unes aux autres pour former une manière de radeau, et les pauvres bougres qui ne disposaient de rien d’autre devaient le manœuvrer à l’aide de pagaies. Il va de soi que l’eau balayait constamment ce ras de fortune et submergeait fréquemment son chargement. »

Le botaniste constate avec surprise que les capitaines anglais se déplacent en toute liberté sur l’île interdite aux étrangers. « Et phénomène des plus étranges aux yeux d’un Européen, chaque fois que les bateaux choisissaient un nouveau mouillage dans les parages, tous les individus, leurs maisons, le marché, absolument tout cela suivait le mouvement, tant il est vrai que ces gens se déplacent d’un lieu à un autre avec une étonnante facilité. » Fortune croise aussi dans les eaux de Namoa d’innombrables petits voiliers de pêcheurs, « race d’hommes industrieux et travailleurs s’il en est », qui exercent leur métier en tenue d’Adam !

De l’opium contre de l’argent, de la soie grège ou du thé

Le botaniste atteint la ville d’Amoy (aujourd’hui Xiamen), notant au passage qu’à défaut de clochers d’églises, les pagodes situées sur la côte constituent d’excellents amers. Amoy est l’une des villes les plus « crasseuses » qu’il ait jamais vues. Il y règne une chaleur si étouffante que des nattes de paille sont tendues en travers des rues. C’est à Amoy que l’on trouve les meilleurs marins de tout l’Empire, ce pourquoi cette place « a quasiment toujours été le port de ralliement des jonques étrangères faisant du commerce ». Les mouvements du port sont très importants depuis l’ouverture aux étrangers, qui y importent de l’indienne, du fil de coton, des rouleaux de tissu et de l’opium. En matière de négoce, l’hypocrisie est souvent de mise : le nouveau consul anglais, à la demande des autorités du pays, a exigé des capitaines de navires transportant de l’opium de mouiller hors de la rade… « où les contrebandiers chinois sont autorisés à monter à leur bord en toute impunité » !

Un commerçant chinois dans sa jonque ; aquarelle d’Alexander William (1767-1816). © The Bridgeman Art Library

La majeure partie de l’opium importée en Chine est fabriquée dans les possessions anglaises des Indes orientales. Les Anglo-Saxons qui en font commerce « usent de vaisseaux très rapides pour le transporter […] et ils disposent aussi de ce qu’on appelle des stationnaires, autrement dit des navires embossés à demeure dans divers havres de la côte de Chine ». Venus des ports voisins, les contrebandiers chinois l’échangent contre de l’argent, de la soie grège ou du thé. Si le gouvernement chinois prohibe l’importation et l’usage d’opium, c’est en vain, car « tous les mandarins, ou au moins leur grande majorité, fument l’opium, et il n’est pas interdit de penser que Sa Céleste Majesté compte elle aussi parmi ses adeptes ».

Un typhon surprend la goélette à la sortie du détroit de Formose

À chacune de ses escales, Fortune herborise dans les alentours. Il s’enfonce dans les terres « en naviguant fort avant sur les rivières ». Un jour, alors qu’il est assis sous un banian, les « indigènes » l’observent intrigués : au vu des plantes qu’il a posées autour de lui, ils le prennent pour un médecin et tout ce que le village compte de ma-lades, d’aveugles et d’impotents défile bientôt devant lui dans l’espoir d’obtenir un remède approprié.

En poursuivant sa route vers le Nord, Fortune emprunte le détroit de Formose (aujourd’hui Taiwan). La saison étant avancée, la mousson a tourné au Nord-Ouest et son navire doit étaler une forte tempête, d’autant plus dure que les courants sont contraires. Le beaupré se brise dans un grain et il faut relâcher pour réparer, avant de repartir malgré le mauvais temps : « Pour donner un meilleur aperçu de la tempête, je dirais qu’à un certain moment un gros poisson – lequel ne pesait pas moins de 30 livres – fut soulevé par une vague et projeté sur l’écoutille de poupe, dont le panneau éclata en mille morceaux quand le poisson passa au travers pour finalement atterrir sur la table du carré ».

Quelques jours après, c’est un typhon qui surprend la goélette du capitaine Landers à la sortie du détroit de Formose. Les voiles sont mises en lambeaux, une partie du pavois est arrachée et le navire est dépalé au-delà du port d’où il était parti une semaine plus tôt. Une nuit, la chaloupe sous laquelle se sont réfugiés les hommes d’équipage est balayée par une vague et un fort coup de gîte. Heureusement, le bastingage résiste et l’embarcation reste sur le pont. Trois jours durant, le navire subit ce typhon, en gardant juste assez de toile pour tenir la cape.

Un pont de bateaux pour relier les deux rives du fleuve

Si la navigation recèle des dangers, les excursions à terre n’en manquent pas non plus. Selon les régions traversées, les habitants se montrent courtois, curieux, indifférents, ou franchement hostiles. Un jour qu’il herborise avec son serviteur, celui-ci est pris à partie par un groupe d’autochto-nes. Fortune accourt pour le défendre et, alors qu’ils risquent tous deux leur vie, il s’émeut à la vue de ses « pauvres plantes » dispersées à tout vent. De retour au rivage, la mer est basse et le trois-mâts du botaniste est mouillé derrière un banc de sable sur lequel vient briser une barre. Après moult palabres, les bateliers transportent une embarcation de l’autre côté du banc de sable et Fortune grimpe sur le dos d’un « solide gaillard » pour embarquer : « Il s’élança sur le rivage mouillé en galopant comme un cheval de course et me déposa dans la jonque. Puis tous les marins se mirent à pagayer de manière magistrale pour nous faire passer la barre. C’est complètement trempé, mais sain et sauf, que je regagnai le bord du navire ; cependant mon opinion sur les Chinois était tombée bien bas à la suite des mésaventures de cette journée .»

Après dix jours de mer, les côtes de l’archipel de Chusan (aujourd’hui Zhoushan) sont en vue. Le capitaine Landers donne à son passager la libre disposition du canot et de son équipage pour se rendre à terre. Fortune jubile devant les collines « couvertes d’herbe grasse » et c’est « de fort belle humeur » qu’il remonte à bord, car Chusan lui rappelle les Highlands écossais.

La pêche aux cormorans ; manuscrit aquarellé par Louis Audemard (1865-1955). Robert Fortune compare le cormoran dressé pour cette pêche à « un chien obéissant [qui] nage vers son maître pour qu’il le hisse à bord du sampan, où il dégorge sa proie avant de se remettre au travail ». © Musée national de la Marine/cl. P. Dantec

À Ning-po (aujourd’hui Ningbo), au confluent « de deux rivières qui s’unissent pour former un fleuve imposant sur lequel jonques et grands vaisseaux peuvent naviguer », les Chinois ont construit un pont de bateaux pour relier la ville aux quartiers de la rive opposée. « Ce pont a été conçu de la façon la plus simple et la plus ingénieuse qui soit : de gros bateaux embossés à équidistance en travers du bras de la rivière en constituent l’assise, sur laquelle repose l’ouvrage supérieur, en bois, de sorte que l’ensemble s’élève ou s’abaisse plus ou moins selon les marées. De cette manière, les embarcations de pêche et de transport ont tout l’espace voulu pour passer sous le pont, de flot comme de jusant, sauf si le courant est trop violent. »

Le cormoran nage vers son maître pour être hissé à bord du sampan

Loin de voyager avec la suffisance de certains Occidentaux de son temps, Fortune n’est pas avare de compliments. Il note que « les corderies sont florissantes » et qu’on y fabrique de « solides amarres et des cordages pour les jonques à partir des bractées de certains palmiers et aussi de plantes urticantes que les Anglais du Nord de la Chine appellent communément des orties ». Il s’intéresse à la méthode de conservation de la glace par les Chinois, ou à leurs pratiques de pêche. Dans le fleuve, en amont de Ning-po, les pêcheurs se regroupent et battent l’eau pour effrayer les poissons qui se réfugient dans les filets tendus entre les bateaux. Plus au Sud, ils frappent aussi l’eau afin que les poissons s’enfouissent dans la vase, où ils sont capturés à la main.

Il découvre aussi des cormorans dressés pour la pêche, auxquels on a lié un fin cordon autour du cou pour les empêcher d’avaler leur prise. « Le volatile, tel un chien obéissant, nage vers son maître pour qu’il le hisse à bord du sampan, où il dégorge sa proie avant de se remettre au travail. […] Si l’un des cormorans attrape un gros poisson, trop volumineux pour qu’il puisse le ramener seul à l’embarcation, plusieurs de ses congénères, le voyant empêché, s’empressent de lui porter assistance. » Le botaniste ayant émis le souhait de ramener ces drôles d’oiseaux en Angleterre, le consul lui en offre deux couples qu’il embarque pour Hong Kong avec un lot d’anguilles vivantes pour les nourrir. C’est ainsi qu’au cours d’une tempête, il verra ses cormorans « s’empiffrer d’anguilles qui barbotaient sur le pont » ! Ils devront ensuite se rabattre sur les restes de nourriture du bord, mais ce régime leur sera fatal.

Shanghai est la porte d’entrée principale de l’empire du Milieu. La ville se dresse au bord d’un affluent du Yang-tsé-kiang. « À l’entrée du havre, ce fleuve, que les étrangers appellent communément le Shanghai, a les mêmes dimensions que la Tamise sous le pont de Londres. » Si le bras principal est profond et navigable, « de longues laisses de vase rendent le passage dangereux aux vaisseaux étrangers de fort tonnage qui ne peuvent s’y risquer qu’en profitant d’un vent favorable et en s’assurant les services d’un pilote expérimenté à l’embouchure du fleuve ».

« En Chine, le canal est le grand chemin du voyageur »

Les marées qui remontent loin à l’intérieur des terres permettent aux bateliers d’acheminer les produits de l’arrière-pays vers la côte, notamment la soie et le thé. Fortune voyage ensuite sur les canaux pour gagner la ville interdite de Suzhou. « En Chine, le canal est le grand chemin du voyageur et le bateau son ca-briolet. […] Ce mode de transport n’est pas sans avantages, quel que soit le peu d’estime dans laquelle on le tient en Angleterre ; en effet, comme les courants de flot et de jusant portent à bon nombre de milles dans l’intérieur, les bateaux y progressent avec une grande célérité. »

La ville flottante de Canton ; lithographie en frontispice du Journal d’un voyage en Chine (1843-1846), par Jules Itier. © MNHN/RMN

À Canton, sur la rivière des Perles, le spectacle est encore une fois sur l’eau : des « centaines de milliers » d’embarcations sont embossées le long des rives et la majorité de la population habite et travaille sur l’eau. « Les jonques, écrit Fortune, [sont] divisées en trois compartiments et entretenues avec la plus grande méticulosité. […] Une jolie petite cabine, pourvue de hublots des deux côtés et décorée de gravures et de fleurs variées, occupe le centre du sampan, cependant que l’avant abrite les rameurs et que l’arrière est réservé à la famille du batelier. […] Dans cette immense cité flottante, l’ordre règne partout : les gros vaisseaux sont parfaitement alignés, formant des allées dans lesquelles les embarcations légères vont et viennent, exactement comme le font les diligences et autres véhicules dans les rues d’une grande ville. » Le botaniste recense des allèges, dont les négociants se servent pour transporter les marchandises à bord des vaisseaux, des goélettes pour les voyageurs qui vont à Hong Kong ou Macao, des navires de mandarins aux nombreux avirons, d’énormes jonques hauturières, l’humble barque du barbier ou les magnifiques bateaux-fleurs.

En revanche, les Cantonais se montrent hostiles envers les étrangers. Fortune, qui se fait un jour agresser à coup de pierres et de briques, note avec sagesse qu’« il est fréquent de rencontrer dans toutes les villes portuaires du monde […] des individus sans foi ni loi, et malheureusement les pays européens ont contribué pour une large part à faire de ces gens ce qu’ils sont devenus ». Dans le Nord, la population, moins confrontée aux « cheveux rouges », le surnom des étrangers, est aussi plus bienveillante à leur égard.

Cinq jonques de pirates à l’assaut du convoi

Les cartes étant encore très approximatives, le capitaine du navire anglais à bord duquel Fortune a pris place n’hésite pas à shangaier un pilote chinois pour se faire indiquer l’entrée de la rivière Min… en le menaçant au passage de couper sa tresse si le bateau vient à s’échouer ! Il est vrai que ces mauvaises manières sont peu de chose face aux attaques de pirates que Fortune va affronter entre Fuzhou et Zhoustan. Embarqué sur une jonque qui transporte du bois, le botaniste descend la Min jusqu’à son embouchure, où plus d’une centaine d’embarcations se sont rassemblées pour partir en convoi vers le Sud. Leurs patrons tentent en vain d’obtenir des mandarins une escorte pour se protéger des forbans.

À peine le convoi est-il en pleine mer que cinq jonques de pirates l’attaquent. Tandis qu’il vérifie ses pistolets et son fusil, Fortune voit l’équipage monter sur le pont des paniers remplis de pierres avant de disparaître à fond de cale. Le botaniste se voit contraint de menacer de son fusil les retardataires dont le timonier pour qu’ils ne suivent pas le même chemin. Après avoir fait « un rempart de grosses planches, de tas de vieilles nippes, de nattes et autres objets à portée de main pour se protéger du feu de l’ennemi », ces hommes établissent toute la voilure. La jonque file à 7 ou 8 nœuds quand un boulet tombe sous l’étrave, puis un deuxième à hauteur des voiles. « À présent, les pirates semblaient assurés de leur prise, et ils s’approchèrent de nous, hurlant comme des diables tout en rechargeant leurs bouches à feu, bien résolus à ne pas ménager leurs munitions. » Fortune dirige la manœuvre, arrosant l’ennemi de son fusil à deux coups. Les pirates, sidérés, s’aplatissent sur le pont et renoncent à l’assaut. Le botaniste n’en sera pas quitte pour autant : il devra renouveler l’opération avec deux autres bateaux pirates, qui, eux aussi, finiront par abandonner la partie.

Plantes et graines en caisses vitrées

Entre deux péripéties, Fortune n’oublie pas sa mission. Au cours de ses trois ans de voyage, il expédie à plusieurs reprises des caisses de graines ou de plantes à destination de l’Angleterre. À Hong Kong, il répartit ses collections dans des caisses vitrées con-fiées à plusieurs navires. « Comme à l’ordinaire, je plantai tous les végétaux vivants dans des caisses bien protégées par des lattes de fer et ces caisses furent arrimées sur l’arrière des plus gros vaisseaux au mouillage que je pus trouver dans la baie. » Par précaution, il emporte des doubles de ces espèces à Canton, où il embarque sur le John Cooper pour rentrer à Londres. « Dix-huit caisses vitrées contenant les plus belles essences provenant de la Chine septentrionale furent arrimées sur l’arrière du navire, et nous mîmes à la voile le 22 décembre. Après une longue traversée qui s’accomplit sans incident, nous nous ancrâmes sur la Tamise le 6 mai 1846. Les plantes arrivèrent en excellent état. » Ce ne fut pas toujours le cas : nombre de plants, qui ne seront remis en terre qu’un an ou deux après avoir été recueillis par le botaniste, ne survivront pas.

À son retour, Fortune publie le récit de ses aventures, sous le titre Three Years’ Wanderings in the Northern Provinces of China. Le livre connaît un succès retentissant, qui vaudra à son auteur d’être sollicité, en 1847, par la Compagnie des Indes orientales pour une mission secrète (voir encadré page 58) à la conquête du thé.

Huile sur toile anonyme, vers 1800, représentant le commerce du thé. © The Bridgeman Art Library

Des baquets qui portent le moissonneur et la moisson

Parti de Southampton le 20 juin 1848 sur le vapeur Ripon affrété par la Compagnie des Indes, capitaine Moresby, Fortune touche Hong Kong le 14 août suivant, puis Shanghai, où l’attend « une forêt de mâts, non pas des mâts de jonques comme autrefois, mais des mâts de bons et beaux navires étrangers, américains et anglais pour la plupart ». Puis il s’enfonce dans la région de Ning-po, où la terre riche et le climat sont les plus favo-rables à la culture du thé. Durant deux ans, il renoue avec la vie aventureuse de son premier séjour, à cette nuance près que cette fois sa mission est clandestine.

Pour ressembler à un Chinois, il a dû confier son crâne à un barbier peu raffiné : « Il n’avait d’autre mérite que d’être du pays où je voulais aller. […] J’étais sans doute la première personne sur laquelle il s’était livré à cette activité et j’aurai la charité de souhaiter très sincèrement être la dernière. » À l’intérieur des terres, où jamais aucun Occidental n’a pénétré, il navigue sur les canaux, en se faisant passer pour « un seigneur d’un pays bien éloigné au-delà de la Grande Muraille ».

Jamais blasé, Fortune se réjouit de tous les spectacles qui s’offrent à son regard. Il s’attarde ainsi près d’un lac dont les eaux sont couvertes de lotus (ling) qui produisent un rhizome très apprécié des Chinois : « À notre passage, des femmes et des enfants, assis les jambes croisées dans des baquets exactement semblables à ceux dans lesquels nous faisons la lessive, faisaient la récolte du ling. Le lac était couvert de ces embarcations d’un nouveau genre et je n’imagine rien de plus commode pour un pareil travail que ces baquets qui portaient le moissonneur et la moisson, et circulaient aisément au milieu de ces masses de ling sans faire aucun tort aux plantes. »

Traversant de magnifiques districts séricicoles, naviguant sur le Grand Canal au milieu du Jardin de la Chine, le botaniste multiplie les infortunes avec ses serviteurs qui semblent n’avoir d’autre but que de lui extorquer un maximum d’argent en lui rendant un minimum de services. Sans jamais perdre son flegme britannique, le voyageur reste fidèle à son principe de « toujours faire confiance au destin ». Il s’engage sur le fleuve Vert à bord d’un bateau « solidement construit, à fond plat, à formes très fines de l’arrière et de l’avant », entouré de marchands chinois et de leurs domestiques, gens inoffensifs qui ne font « guère autre chose que manger, fumer et dormir ».

Le vapeur Ripon à bord duquel Robert Fortune retourne en Chine en 1848. © Maritime Museum Greenwich/Londres

Sur cette jonque, la cuisine est à l’extérieur, près du gouvernail. « Chaque voyageur, en arrêtant sa place dans ces bateaux, fait marché pour trois repas par jour. Nous avions du riz le matin, du riz à midi et du riz le soir. Quant au reste, thé, poisson, viande, fruits ou légumes, c’était aux passagers à s’en pourvoir et à l’apprêter eux-mêmes. Cet arrangement est bon en ce sens qu’il permet aux pauvres de voyager à bon compte. » Dans le même esprit, Fortune se réjouit de ce que les jonques devenues impropres à la navigation soient recyclées en habitations pour les pauvres.

Sur les rapides du fleuve, quinze hommes halent le bateau à l’aide de longues aussières frappées au mât tandis que cinq ou six autres poussent sur le fond avec de longs bambous. Quand les bateaux longent la rive, ils sont alors la cible de mendiants qui tendent « un panier suspendu à une tige de bambou vers les bateliers en demandant l’aumône ». Cette manière de « semer du pain sur l’eau » est censée porter chance aux marins. En revanche, à bord du voilier qui ramène le botaniste à Hong Kong, c’est vraiment l’opulence : « Faisans, bécasses, lièvres, canards, oies et sarcelles pendaient de toutes parts ».

Cette deuxième mission, qui se termine en Inde, sera amplement couronnée de succès. Le récit que Fortune publie en 1852, A Journey to the Tea Countries of China, connaît lui aussi les honneurs du public. La notoriété de son auteur est telle qu’il est contacté par les Américains : en 1858, il retourne en Chine, toujours dans le but d’en ramener des plants de thé. Introduits dans le Sud des États-Unis, leur culture sera vite abandonnée. Quatre ans plus tard, Robert Fortune fera un ultime voyage en Chine et au Japon, cette fois en simple « touriste ». De tous ces périples, il a ramené nombre d’objets d’art et de décoration, si bien qu’à sa mort, en 1880, l’enfant sans fortune du Berwickshire était à la tête d’un patrimoine estimé à plusieurs milliers de livres.

Bibliographie : Robert Fortune, La Route du thé et des fleurs, Payot, Paris, 2001 ; Le Vagabond des fleurs, Payot, Paris, 2003. Sarah Rose, For All the Tea in China, Hutchinson, Londres, 2009.

 

 

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