Pontée

Revue N°304

© Yann Kebbi

Jean-Paul Honoré – Illustré par Yann Kebbi – À son lancement, en août 2015, le CMA CGM Bougainville était le plus grand navire français de l’histoire. Le poète Jean-Paul Honoré a embarqué à bord de ce porte-conteneurs géant (398 mètres de long, 54 mètres de large, une capacité de 17 722 équivalents
vingt pieds). De Ningbo, en Chine, à la France, en passant par le canal de Suez, la Manche et les ports d’Europe du Nord, un voyage de trente-huit jours dont la mer est étrangement absente, à bord de ce navire dont les règles, la langue, le rythme et la disposition semblent abolir les lois, les mots, le temps et l’espace familiers au reste du monde.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La nuit, allongé sur le dos, dans la bannette. La coque, les cloisons, le plancher, la literie propagent à la charpente intime l’état de la mer. À la sortie du port, c’était une oscillation brève qui résonnait dans les épaules et dans les reins ; plus au large, les ondes s’ordonnent, s’allongent, parcourent toute l’échine. Puis les genoux se déplacent indépendamment de la volonté : dans l’insomnie, on les avait relevés, les pieds posés à plat sur le matelas ; ils s’animent à présent d’eux-mêmes et se balancent.

© Yann Kebbi

À droite, lentement. Temps mort. À gauche, lentement. Temps mort.

Un mouvement léger, mais puissant.

Le cargo roule. C’est un phénomène souverain, diffus, trompeur, qui modifie la gravité familière et met tout le corps en état – comment dire – de perplexité.

Dans chaque cabine, une horloge affiche ce qu’on appelle l’heure du bateau. Un décorateur a voulu qu’elle contribue à recréer une atmosphère confortable et terrienne, comme le tableau sur la cloison et les embrasses des rideaux. C’est pourquoi elle est en faux bois et d’une forme que l’on devine pensée, intermédiaire entre le rectangle pur et le trapèze trop marqué.

Toutes les soixante secondes, la grande aiguille toussote. Cela ne gêne pas pendant la nuit mais contrarie l’endormissement à l’heure de la sieste.

Dans l’océan Indien, la traversée hâtive des longitudes a déclenché trois fois cette semaine le même message. Vers dix-sept heures, les haut-parleurs encastrés à l’intérieur des cabines ont émis quatre coups de cloche, suivis d’une annonce nasillée à tout le bâtiment :

Attenncheune plize ! Attenncheune plize ! Tounaïte, ze cloc ouil bi ritardide ouane oweure. Ripite : tounaïte, ze cloc ouil bi ritardide ouane oweure. Senkyou.

L’horloge de votre téléphone portable, elle, n’a rien voulu savoir. Privée de réseau, elle affiche toujours les deux mêmes heures, l’une chinoise et l’autre européenne. Comme si elle était contrariée par votre aventure compliquée et que celle-ci ne la concernait plus.

Née hybride de la rencontre d’un design vieillot et d’une technologie avancée, l’horloge de la cabine n’attend pas d’être réglée à la pointe de l’index. Elle réagit au changement d’heure de façon autonome : si le navire progresse vers l’ouest, la grande aiguille se met en branle à minuit précise et recule, décalant la petite aiguille ; dans une série bruyante de cinquante-sept hoquets, elle décrit avec lenteur un tour de cadran et se stabilise sur vingt-trois heures trois. On peut ensuite envisager de se rendormir.

© Yann Kebbi

La langue universelle, c’est l’anglais décomplexé. Celui-ci se caractérise par une syntaxe simple, un vocabulaire spécialisé et, surtout, le caractère contingent de l’accent britannique. Ce dispositif phonologique original est né de ce que les spécialistes appellent la loi de l’économie linguistique : l’anglais décomplexé doit, pour constituer un outil maniable et efficace, se prononcer avec l’accent de la langue maternelle de celui qui le parle.

On attend par conséquent d’un officier français qu’il inflige à l’énoncé anglais les multiples coups de râpe de la consonne R, qu’il arrondisse les fins de mots par des e muets et lisse toutes les diphtongues. Il sera bien mieux compris qu’avec l’accent d’Oxford, qui, dans son cas, n’introduirait que de la confusion. Du matelot philippin, on espère une réponse dans la même langue, mais passée à la moulinette tagalog, où chaque voyelle est montée sur ressort.

La première fois, le PAX [« passager », NDLR] s’interroge : ces deux-là se parlent-ils dans le même dialecte ? Après un temps d’adaptation raisonnable, il finit par comprendre des dialogues simples, pour autant que le contexte – par exemple, un exercice d’embarquement dans la chaloupe de sauvetage – soit suffisamment clair :

Le second capitaine, à l’équipage rassemblé :

Zis iz ze laïfbôte ; inn kéz of évakyouécheune, forti pipole cann ambark inn ze laïfbôte.

Un matelot philippin lève la main :

– Dong wing haf toung bringsomsing ong laïfboteung ?

Le second capitaine, au quart de tour :

– Yesse. You haf tou brinngue your immersouite.

© Yann Kebbi

Immersouite : dans la variante francophone de l’anglais décomplexé, il s’agit de l’immersuit, contraction d’immersion suit, ou combinaison de survie. Elle est pesante, jaune et caoutchoutée, toute d’une pièce depuis la pointe des pieds jusqu’à la cagoule. Deux grosses moufles, à mettre en dernier, sont accrochées au bout des manches. Sur certains bords, c’est au passager qu’on propose de l’enfiler à l’occasion du premier exercice de sécurité. Ce bizutage a sa justification : la façon dont s’y prend le PAX est un catalogue des erreurs à ne pas commettre.

À la fin de l’exercice, chacun se rappellera que lors d’un naufrage, quand le bateau gîte de trente degrés, percuté par les paquets de mer dans des creux de douze mètres tandis que l’incendie fait rage à proximité des cuves de fuel, il faut pour enfiler son immersouite commencer par faire remonter ses chaussettes au-dessus du bas de son pantalon.

Sur le conseil de l’officier de sécurité, vous essaierez aussi l’immersouite qui se trouve en bas du placard de votre cabine, dans un sac scellé. Une fois enveloppé, vous vous apercevrez dans le miroir de votre salle d’eau. Avec cette peau jaune et lisse et la grosse fermeture éclair qui remonte de l’entrejambe jusqu’au cou, vous aurez l’apparence d’une volaille recousue après avoir été vidée.

Le matin, au petit-déjeuner, tandis qu’il avale debout son bol de café noir, le chief engineer vous répond avec amabilité. Vous devez cependant tendre l’oreille : il pose sa voix comme s’il se parlait à lui-même. Travailler dans le grondement permanent des machines lui a-t-il déréglé le larynx et les tympans ?

Mais il n’est pas le seul dans son cas : un ou deux officiers de pont parlent eux aussi en baissant le volume. On dirait qu’ils réservent la parole forte à la communication des instructions, qui fait la majorité de leurs échanges ; et que dans ce milieu volontiers taciturne, déshabitués du bavardage sociable, ils sous-estiment l’intensité des sons qu’ils doivent y produire.

Sur la console de la passerelle, le canal 16 du Global Maritime Distress and Safety System, réservé en principe aux appels de détresse, transmet les bavardages des pêcheurs chinois. L’un d’eux plaisante et chantonne sur l’air de Le lion est mort ce soir.

Plus loin, près de la table à carte, le télex crache :

DISTRESS CALL

DROBOSS MMSI 228067900

Cela se passe hors zone. Votre navire n’est pas concerné par cette information.

Devant l’écran du GMDSS, l’officier de sécurité
a laissé traîner son paquet de cigarettes : FUMER TUE.

Cette nuit, sur le récepteur BLU, un flux discret de syllabes chinoises. Elles sont opaques mais familières, douces comme l’obscurité constellée par les diodes. La voix est délicate, posée, régulière. Elle n’interroge pas, ne délivre aucune injonction. Elle dit, vous le sentez, les choses telles qu’elles sont.

Sans doute le bulletin météo émis par une station côtière.

La caresse de cet instant vous empoigne, et vous vous rendez compte que c’est la première fois depuis votre départ que vous entendez une voix de femme.

Les maris, les amants, ceux qui ont entrepris six ou huit mois de traversée et dont un enfant naît au loin ont-ils l’impression que ces voix féminines sont aussi celle de la terre, qui appelle les marins et veut leur communiquer une nostalgie violente ? Ou la rudesse et l’urgence de leurs tâches ont-elles équipé leur cœur d’une coque métallique, résistante aux vibrations sentimentales ?

Ce matin, le steward philippin est assis au seuil de la cuisine, le front dans les mains. Il ne vous voit pas. Ses lèvres sont animées par une prière muette. Il vous a dit qu’il est catholique et pieux, que c’est ainsi qu’il tient le coup. D’autres s’apaisent en calculant le montant de leurs économies. Quelques-uns sont heureux d’être éloignés de tout, suspendus entre le ciel et l’eau, équilibrés par la routine.

Bousculé par le vent à la pointe de l’aileron bâbord, le PAX entend un concert de plaintes entrecoupées de soupirs, une prière sourde, et soudain une rumeur plus claire, un jaillissement de syllabes compréhensibles. Puis ces ébauches de mots se dissolvent en frissonnant, redeviennent murmure, protestation confuse. Il se penche par-dessus le garde-corps, il explore du regard les échelles et les ponts inférieurs : personne. Cette sonorité puissante émane des conteneurs, chœur d’esclaves que les bourrasques font vibrer et gémir sur les fréquences singulières de la voix humaine.

© Yann Kebbi

Au ship’s office, sur le pont U, se répercutent les grincements des milliers de boîtes que le roulis fait aller et venir sur leurs verrous, les sifflements de l’air comprimé entre les masses métalliques de la pontée, l’entrechoquement précipité des barres de saisissage arrimées en croix, et, remontant de toute la coque, les chocs caverneux du chargement qui oscille entre ses rails de guidage. Immergé dans cette symphonie furieuse, les yeux rivés à l’écran de son ordinateur, le second capitaine tâche de s’absorber dans le calcul du prochain plan de charge. Il a posé sur ses oreilles les grosses coques d’un casque antibruit qui lui font la coiffure de la princesse Leia dans le tintamarre des effets spéciaux de Star Wars.

Par le sabord, entre les conteneurs rouillés comme l’Estérel et les bâches qui claquent au vent, un peu du bitume bleu de la Méditerranée. On n’entend pas la mer. Ce souffle qui résonne, c’est la pulsation des bourrasques contre la cargaison. Un bruit rythmé, puissant, ailé, auquel se superposent les chocs plus capricieux des turbulences.

Le cliquetis des cannes d’acier qui sécurisent le chargement étincelle près de vous comme des coups de pics.

Fermez les yeux : vous êtes sur un chantier, au bord d’une autoroute.

Depuis la plateforme du pont B, par une échancrure de la pontée, on ne voit du paysage qu’une mince bande verticale qui se déroule entre deux falaises de carreaux métalliques. Les proportions du navire écrasent la perspective, aplatissent l’océan. L’effet de vitesse en est multiplié. Certains jours, quand on taille la route à vingt nœuds sur une mer grise, dans le sifflement du vent et l’odeur de gazole, on se sent camionneur plutôt que marin.

Jean-Paul Honoré est né en 1951 à Tunis. Linguiste, universitaire, il a enseigné dans la région parisienne et au Japon. Poète, il a publié aux éditions Nous Comment le Japon est venu à moi, et participe depuis 2013 au Projet Poétique Planétaire, qui consiste à envoyer un poème par jour, à un destinataire inconnu, dans le monde entier. Pontée est paru cette année aux éditions Arléa dans la collection 1er/Mille.

Yann Kebbi a exposé ses dessins et ses gravures – il affectionne particulièrement la technique du monotype – à Hong Kong, Douarnenez et à Paris, où il est né en 1987. Ses études à l’école Estienne et aux Arts Déco le mènent aux États-Unis où ses premiers dessins paraissent dans le New Yorker. Il collabore depuis à des magazines du monde entier. En librairie, on le retrouve notamment dans Americanin, un chien à New York, et Howdy, dessins d’Amérique, publiés aux éditions Michel Lagarde. Plus récemment, il a dessiné La structure est pourrie, camarade, écrit par Viken Berberian, et paru chez Actes Sud.

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