Sous l’œil responsable de Gaël Vaillant, Souleymane, qui n’en est pas à son premier embarquement, prend la barre de Tanganyika.

Comment vivre sereinement près de la mer quand elle est associée à un traumatisme ? C’est la question que se sont posée Gaël et Sylvie Vaillant, plaisanciers. Avec une association qui aide des mineurs non accompagnés, ils proposent des sorties en mer à ces jeunes, pour beaucoup marqués par une périlleuse traversée.

Un jour, Gaël Vaillant croise dans les rues de l’Île-Tudy, où la mer n’est jamais loin, un jeune exilé en balade avec sa famille d’accueil. « Il rasait les murs pour se tenir le plus loin possible du rivage, osant à peine regarder vers l’horizon, se souvient le retraité, qui a vadrouillé un peu partout dans l’ouest avec son manège itinérant avant de s’installer dans le Finistère. Je me suis dit qu’il y avait un truc qui n’allait pas dans l’équation. Ces jeunes vivent en Bretagne, tout près de l’eau, et certains en ont terriblement peur… J’ai eu l’idée de monter un projet de réconciliation avec la mer. » L’association Le Temps partagé, à Quimper, qui accompagne ceux que les administrations regroupent sous le terme de « mineurs non accompagnés », adhère d’emblée à l’idée de Gaël : de nombreuses familles d’accueil ont en effet déjà été confrontées aux réticences de certains jeunes dès qu’elles leur proposaient des activités en lien avec la mer.

Habitué des sorties en mer avec Temps partagé, Ibrahim n’hésite plus à prendre la barre.

En accord avec Sylvie, sa femme, Gaël décide de vendre son voilier, qu’il juge peu adapté à ces sorties. Avec l’aide de son frère, il achète, en février 2022, un bateau à moteur de 7,40 mètres, stable, haut sur l’eau, et apte à embarquer huit personnes. Le samedi après-midi, lorsque la météo le permet, des bénévoles de l’association conduisent les jeunes jusqu’à l’Île-Tudy pour qu’ils embarquent à bord de Tanganyika avec le couple de plaisanciers. Mettre un pied sur le bateau représente déjà une étape pour certains jeunes. « On y va progressivement, jusqu’à un jour être capables de les emmener aux Glénan ! », souligne Gaël. Fin cuisinier, le capitaine prépare toujours des gâteaux bretons. « À bord, la notion de plaisir est primordiale. Nous faisons tout pour qu’ils passent un bon moment ! En mer, tu oublies tout ce qui se passe à terre. » En trois ans, près de cent jeunes ont déjà participé. La plupart viennent une ou deux fois, certains davantage, quand ils prennent goût à l’expérience.
Faute de soutiens financiers et à la suite d’une forte hausse des frais portuaires, Gaël et Sylvie ont dû renoncer à Tanganyika, qu’ils ont vendu en 2025. Ils ont acheté un bateau plus petit, de cinq mètres de long. « C’est différent, on a moins de place, c’est plus intime quand on embarque les jeunes », reconnaît Gaël. La pêche plaît toujours autant et il faut parfois tirer au sort pour savoir qui repartira avec la godaille.

« La première fois que j’ai vu la mer, c’était en Libye, avant de traverser la Méditerranée, en 2019. J’ai embarqué sur un bateau en très mauvais état. Il prenait l’eau, alors on a été récupérés par un très gros navire de sauvetage. On est partis à 140, on est arrivés à 90… La première fois que j’ai fait une sortie sur le bateau de Gaël et Sylvie, ça m’a tout de suite rappelé ces souvenirs. Le clapot, dès que ça bouge, je n’aime pas. La deuxième fois, je me sentais déjà mieux. Et la troisième fois, c’était bon ! J’ai appris à conduire le bateau, à regarder loin à travers les jumelles, j’ai essayé de pêcher. Je me suis même baigné. Sylvie m’a appris à plonger la tête la première. » - Nabil

Souleymane et Hassimiou habitent Quimper. Ces sorties en mer donnent l’occasion aux jeunes suivis par l’association de nouer de nouveaux contacts.

« Au début, je n’avais vraiment pas envie de remonter sur un bateau. J’avais peur de me remémorer certaines choses. J’ai traversé entre le Maroc et les îles Canaries. Je n’ai pas dit un mot pendant ces trois jours en mer. J’avais une peur… ! Je ne trouve pas les mots pour le dire. J’étais isolé en moi-même. Je n’avais pas envie de revivre ça en remontant sur un bateau, mais ma famille d’accueil m’a convaincu de le faire. Finalement, j’ai passé de très bons moments. J’ai fait des rencontres, ça m’a aussi permis de m’intégrer ici. Je vois la mer tous les jours, j’ai pris des cours de natation, mais pour moi ça reste un autre monde. » - Oumar

 « Au Cameroun, où j’ai grandi, il y a une légende reliée à la divinité Mami Wata qui dit que des gens vivent sous l’eau. Ils ont des habitations, ils font à manger… À Douala, il y a un festival pendant lequel des habitants vont en pirogue sur le fleuve et déversent des sacs de riz, des bidons d’huile, du sel pour ravitailler les gens de l’eau. Donc, pour nous, l’eau c’est dangereux. Tu ne vas pas y aller en sachant que quelqu’un au fond de la mer peut tirer ton pied! Depuis que je vis en Bretagne, je suis monté sur des bateaux, j’ai appris à nager, parfois je vais me baigner. Je sais qu’il n’y a personne dans la mer, mais j’y pense quand même. C’est ancré en moi depuis tout petit. ».- Carlin

Omid lance un appel vidéo avec sa mère, en Afghanistan, en compagnie de Sylvie et Michèle, toutes deux bénévoles pour Temps partagé.

Dans le prolongement des sorties en mer, Sylvie Vaillant a eu l’idée de proposer des cours de natation aux jeunes accompagnés par l’association quimpéroise. Une première étape nécessaire pour donner confiance aux plus réticents et les inciter à monter sur le bateau. En lien avec la piscine de Pont-l’Abbé, elle organise depuis 2022 des stages de natation pendant les vacances scolaires. Les jeunes n’arrivent pas tous avec le même niveau : certains ont à peine déjà mis un pied dedans, voire souffrent d’une phobie de l’eau, d’autres maîtrisent quelques bases. « L’objectif de la semaine [de stage], c’est qu’ils prennent du plaisir à aller dans l’eau, explique Christine Caummaut, la maître-nageuse. Je fonctionne beaucoup avec les jeux, pour qu’ils ressentent la flottaison, qu’ils apprennent à être dans une économie de mouvements. On ne peut pas se battre avec l’eau, je leur apprends d’abord à être calmes. » En cinq jours, les stagiaires progressent rapidement. À la clé de ces stages en piscine, un test d’aisance aquatique, qui peut servir par la suite pour pratiquer des activités nautiques. « Ils doivent être capables de parcourir 25 mètres, avec ou sans brassière, indique Sylvie Vaillant, qui accompagne toujours les jeunes dans le bassin. Il faut imaginer ce que cela représente pour certains d’enfiler un gilet de sauvetage… » ◼ Textes : Virginie de Rocquigny et photographies : Maud Veith.