Par William Morgan – Après avoir présenté les lougres et les dundées harenguiers de Fécamp (Le Chasse-Marée n° 35), l’auteur développe ici les techniques de pêche en vigueur sur ces voiliers hauturiers. La campagne commençait au début de l’été le long des côtes écossaises, pour s’achever en fin d’année aux abords de leur port d’attache. La mise à l’eau et le virage de la tessure qui pouvait atteindre huit kilomètres de long faisaient de ce métier l’un des plus durs de l’époque, surtout avant l’apparition du cabestan à vapeur. A cette ère  »héroïque » des harenguiers à voile succèdera bientôt celle des drifters qui fera l’objet d’un article ultérieur.

La pêche au hareng est une sempiter­nelle course-poursuite entre l’homme et le poisson. Toujours en quête d’eaux froides et de faible salinité, ce migrateur se déplace au gré des saisons. Alors qu’en été il se plaît au Nord de l’Ecosse, à mesure qu’approche l’hiver, il descend vers le Sud le long des côtes orien­tales de !’.Angleterre pour achever son voyage aux abords du littoral français de la Manche. A quelques ratés près, ce mou­vement de balancier est immuable et de tout temps la pêche a dû s’organiser autour de lui.

Dès le XIII e siècle, les bateaux nor­mands fréquentent les côtes Est de !’.Angle­ terre et le Dogger-bank. Quant à la pré­sence de pêcheurs français le long des côtes d’Ecosse, elle est attestée dès 1681 par une ordonnance de Colbert. Interrom­pue durant les guerres de la Révolution et de l’Empire, cette activité redeviendra cou­tumière à partir de 1824.

C’est en effet dans ces parages que com­mence la campagne harenguière. Fin juin , début juillet, les bateaux se rendent à la hauteur des Orcades, et des Shetland, au Nord et à l’Est des côtes écossaises. Cette « pêche d’été » correspond en mer du Nord à la saison des « calmasses » et à des nuits très courtes qui réduisent d’autant les cap­ tures car le filet de dérive est halé dès le lever du jour.

Sauf exception , les résultats sont modes­ tes, au point que certains armateurs con­seillent à leurs patrons de rechercher la morue en plus du hareng. Cette pêche complémentaire, dite pêche à la colle, est pratiquée du bord, comme sur les goélet­tes islandaises . Les morues ainsi capturées sont salées et « mises en rond » dans les barils.

Le deuxième voyage a lieu de la fin août à la fin septembre : les bateaux descendent alors lentement le long des côtes d’Ecosse, puis aux accores du Dogger-bank. C’est la « pêche du Nord » , le meilleur moment de la campagne. Vient ensuite – générale­ ment à la mi-septembre – la pêche dite de « Yarmouth » au cours de laquelle se cap­ ture le plus beau poisson : le hareng franc. On comprend pourquoi les membres d’équipage choisissent cette période pour sélectionner dans la cargaison, le baril de harengs qui leur est traditionnellement alloué. Enfin, à mesure qu’avance la sai­son, le hareng descend de plus en plus vers le Sud, de sorte que la pêche d’automne se pratique devant les côtes françaises.

En fin d’année, le port de Fécamp est une véritable fourmilière. A l’activité tré­pidante de la flottille locale s’ajoute le va­ et-vient des dundées de Boulogne et du Portel, des lougres de Saint-Valéry-en­ Caux, des petites embarcations des quar­tiers d’Yport et d’Etretat, des petites bis­ quines de Barfleur « venues sur Dieppe ». Les saurisseries ou boucanes fument sans arrêt.

Pêcheur en tenue de mer. Le cirage, vêtement imperméable, est ordinairement confectionné par les femmes et passé à l’huile de lin cuite; les bottes, en cuir, sont faites sur mesure et soigneusement graissées. Le très gros cordage, lové, es t un halin, sur lequel on lie la tessure formée des nappes de filets mises bout à bout. En pêche, la longueur totale de l’en semble mis à l’eau mesurait de six à huit kilomètres.

Quand le poisson est là, tout le monde s’active. On voit même à Berck et au Tou­quet quelques étendiers établir des filets perpendiculaires aux estrans des grandes plages. On pêche le hareng jusque sur la côte Ouest du Cotentin, où quelques embarcations côtières en capturent encore de petites quantités. Une tradition qui semble très ancienne, puisqu’on pêchait déjà ce poisson à Jersey et Guernesey au XIVe siècle, comme l’atteste une ordon­nance promulguée par Henri II, duc de Normandie.

Quant aux Fécampois, ils cessent leurs allées et venues entre le « petit large » et le port dès le début janvier, lorsque le hareng atteint Antifer et la baie de Seine. Un mois plus tard, le poisson sans rogue ni laitance n’est plus commercialisable. Les harenguiers désarment pour réparations. Quelques-uns repartiront pêcher le maque­reau en mer d’Irlande.

Au fil des décrets

L’histoire de cette pêche au hareng évo­que donc une longue partie de cache-cache entre le poisson et le pêcheur. Mais le hareng est capricieux et les règles du jeu changent au fil des décrets qui rétrécissent ou élargissent les zones de pêche. En 1816, après une longue série de guerres, le ha­reng semble déserter les côtes du Calvados. Au point que les Normands repartent le chercher en Ecosse. Mais les achats abu­sifs de poissons aux pêcheurs hollandais de Texel entraînent, en 1841, l’interdiction de cette pêche.

Vue du pont d’un lougre harenguier de Saint-Valéry-en-Caux. Les voiles ferlées, la queue de malet relevée le long du mât, des cordages quelque peu en désordre et les places qu’occupent les marins laissent à penser que le navire est arrêté. Le gros cabestan qui sert à virer la tessure est très remarquable. Cette gravure de H. Scott est parue en 1884 dans Le littoral de la France, de Vattier d’Ambroyse.

Le 2 août de cette même année la France et l’Angleterre signent une conven­tion qui s’avère désastreuse pour les pêcheurs hauturiers du hareng. Destinée à l’origine à protéger les bancs d’huîtres de Mount’s bay, en Cornouailles, elle aura pour effet de dissuader les Français de tra­vailler près des côtes anglaises où abonde le hareng. En effet, si les Britanniques ont le droit de pêcher à trois milles de nos côtes, en revanche, les pêcheurs français doivent rester à trois milles de la laisse de basse mer, avec interdiction de travailler à l’entrée d’une baie ayant moins de dix milles d’ouverture.

Autre conséquence de cette réglemen­tation : pour pêcher plus au large, les Fran­çais devront avoir un train de pêche plus important, ce qui contribuera à augmen­ter le tonnage des bateaux. C’est à ce moment que les plattes non pontées du Calvados disparaissent au profit des bis­ quines construites à quille et pontées. En 1846, les chantiers de Fécamp construisent ainsi cinq lougres, ce qui témoigne d’une bonne activité. On peut donc en déduire que la convention, après avoir pénalisé les pêcheurs, a contribué à accroître leur sécu­rité en stimulant la construction de ba­teaux mieux armés pour la haute mer.

Vingt ans plus tard, le décret du 10 mars 1862 rétablit la liberté totale. Désormais les Français pêchent le hareng où ils veu­lent, quand ils veulent et comme ils veulent. Du coup, la flottille fécampoise aug­mente sensiblement et, chaque année, trente-cinq grands lougres arment pour le hareng. Et les formes de ces voiliers s’amé­liorent au fil des ans, sous l’impulsion des armateurs dont les recettes dépendent de la rapidité de leurs bateaux : car le pois­ son pêché dans le Nord et débarqué en août doit faire prime.

Le train de pêche

Le hareng qui séjourne au fond durant la journée, remonte la nuit à la surface. Pour le capturer, on tend en travers du cou­ rant une longue nappe continue de filets qu’on laisse dériver. Des flotteurs main­ tiennent celle-ci verticalement, à quelques mètres de la surface. Pendant des siècles les pêcheurs ont donné des dimensions empiriques à leur maillage. La pratique a toutefois démontré que la dimension idéale de la maille se situait entre vingt­ sept et trente millimètres, ce qui corres­pond d’ailleurs à la dimension fixée par l’ordonnance de 1681. Ainsi le premier texte qui précise que les mailles doivent mesurer « un pouce au quarré », soit vingt sept millimètres, ne fait qu’entériner une pratique connue.

La tessure, on dit d’su ou d’sure à Fécamp, ou encore tentis – appellation utilisée jusqu’en Bretagne Nord – est l’ensemble des rets ou sennes, filins, flot­teurs en liège ou en bois formant le train de pêche. Les dimensions de cette tessure ont évolué avec celles des navires et les améliorations des moyens de levage. Elle peut atteindre six à huit kilomètres sur les dundées de vingt-cinq à trente mètres (120 à 150 tx); trois à quatre kilomètres sur un bateau de quinze mètres.

Les ralingues supérieures des sennes sont solidaires d’une ligne portant les flot­teurs. Cette ligne souple est elle-même sus­ pendue à un énorme cordage, le halin (pesant deux à trois kilos par mètre), véri­table épine dorsale de l’ensemble. La ralin­gue inférieure des sennes est plus ou moins lestée avec un bourrelet de vieux filets, nommé vadrouille à Fécamp et souillardure à Boulogne. Cet appareil de pêche, très lourd, est tenu verticalement entre deux eaux à une profondeur réglable selon les lieux et époques de pêche, par de gros flot­teurs, barils en bois étanches et goudron­ nés : les quarts-à-poches.

Si le principe en est relativement sim­ple, l’utilisation d’un tel ensemble dans des mers étroites, passagères et soumises, du­rant la presque totalité de la campagne, à des conditions météorologiques très diffi­ciles, fait de ce métier l’un des plus durs du monde de la pêche.

Durant des siècles, les sennes sont lacées avec du fil de chanvre, travail assuré par les femmes et les enfants . Ces filets sont très lourds, difficiles à manier et fina­lement peu pêchants bien qu’ils soient invisibles de nuit. Ce n’est qu’au milieu du XIX . siècle que le filet en coton est mis en service en Ecosse. Il est introduit à Fécamp en 1861 par M. Honoré Monnier, qui arme à cette époque deux lougres de 67 tx, l’Ange et la Paix. Ce nouveau filet s’avère aussitôt d’un bon rendement, mais il faudra attendre 1869 pour que son em­ploi se généralise; les patrons, usant de leurs recettes personnelles, entretiennent ces filets, comme ceux de chanvre, par cachoutage et tannage. Quant aux mate­ lots, ils devront diminuer leur part de filets embarqués – et donc leurs revenus – car le coton est plus cher que le chanvre. En 1896 une senne de trois cents mailles de trente millimètres (soit dix mètres de hau­teur) d’une bonne vingtaine de mètres de long coûte environ quarante francs. Un dundée emporte six cents de ces nappes dont la moitié en réserve.

La tessure est formée de toutes les sen­nes liées ensemble aux ralingues de chute par des filins légers appelés taches ou las­ ses. Leurs parties supérieures sont ralin­guées à l’aide des hanards sur une ligne formée de nombreuses longueurs rabou­tées, les finchelles, disposées entre les flot­ tes de liège. Les finchelles sont cordées, tantôt à droite, tantôt à gauche, pour évi­ter à ce long ensemble de se coquer, en se vrillant par effe.t de torsion. La ralingue inférieure, la vadrouille, leste l’ensemble du filet tout en le protégeant de l’usure due au ragage éventuel sur les fonds; mais cer­tains pa’trons lestent aussi avec du plomb (un à deux kilos par senne). L’ensemble des filets et finchelles est lié (par un tour mort et une demi-clé) au halin qui assure la cohésion de la tessure, par des filins appelés bassoins. D’abord en chanvre pur, le halin sera vers 1880 fabriqué en cordage mixte, avec une âme en acier et chanvre. On l’achète en longueurs de cent vingt mètres pesant deux cent soixante-quinze kilos (A. Bellet). Le halin est soutenu à une profondeur réglable par les martingales, filins qui le lient par trois demi-clés aux quarts-à-poches, placés tous les vingt-cinq mètres environ. Trois demis, barils plus importants, surmontés du pavillon distinc­tif du bateau que l’on appelle gendarme, sont placés au milieu et à chaque extrémité de la tessure, pour la signaler.

Mise à l’eau de la tessure

Les patrons connaissent toutes les appa­rences d’une mer poissonneuse : les oi­ seaux qui survolent les lits ou bouillons, la surface de l’eau qui devient huileuse, odorante et, la nuit, phosphorescente. Le plomb de sonde, avec sa cavité inférieure bourrée de suif, est alors l’outil primor­dial : avec lui, le patron qui connaît les fonds de ces mers mieux que la terre de son jardin, détermine aisément sa position. A cette époque plus encore qu’aujourd’hui, les pêcheurs devaient avoir un sens aigu de l’observation. Certains patrons, très pri­sés des armateurs, témoignent même d’un instinct extraordinaire. Ainsi de Charles Bénard, surnommé La Fayette, doté d’une « intelligence à l’état pur », selon son arma­teur, M. Soublin. La Fayette devinait le poisson et semblait connaître avec exacti­tude sa position à venir et son heure de levée. Il portait toujours sur lui un petit carnet secret où il notait ses observations. C’était, de l’avis général, « le plus gros pêqueux de hareng » de Fécamp.

Une fois sur les lieux de pêche, la tes­ sure est mise à l’eau environ une heure avant la nuit. Par brise faible à modérée, le dundée fait route vent portant, sous voi­lure réduite, pour matcher à la petite vitesse de un à deux nœuds. La grande trinquette est mise en ballon, amurée sur bâbord avec l’écoute sur tribord. Le patron est à la barre. L’ensemble, halin et filet, est mis à l’eau par tribord arrière. Le halin, surveillé par deux matelots qui veillent à ce qu’il ne coque pas, se déroule de sa soute et rejoint le pavois. Après des tours morts sur les freins, deux fortes bittes char­gées de ralentir la course, il suit ensuite la lisse par l’extérieur jusqu’au couronne­ ment où le tibi, système composé de trois rouleaux (deux verticaux et un- horizontal), le guide pour la mise à l’eau.

Au Sud de l’entrée du port de Fécamp, le sillon de galets qui protège l’avant-port est un haut lieu de la vie maritime, et plusieurs chantiers de construction sont établis sur la grève intérieure abritée. Face au large, sur de vastes surfaces, les immenses nappes de filets sont étalées pour être séchées ou réparées. Traditionnellement, ces travaux d’entretien, comme naguère la confection même des filets en chanvre, sont assurés par les femmes.

 

Sous trinquette seule, le dundée marche à faible allure tandis qu’on met la tessure à l’eau. A l’avant, la nappe de sennes sort de la cale et est mise hors-bord, tandis que le halin se déroule de sa soute (située sur l’avant du cabestan) pour rejoindre le pavois. Les bassoins qui relient les filets au halin sont noués sur ce dernier qui court ensuite le long de la lisse, à l’extérieur des

A mesure du défilement, le halin est gréé de ses quarts-à-poches (le mot « poche » semble désigner la surépaisseur de bois posée sur une douvelle percée pour le passage de la martingale) et des bassoins.

Simultanément la nappe de sennes qui défile sur de longs rouleaux de bois au sortir du run est mise hors bord. L’ensemble est filé avec soin, sans être traîné, pour éviter de coucher la tessure qui doit rester bien ‘verticale. Au moment où toute la longueur est à l’eau, on amène la voilure pour stopper le bateau. Le halin est alors passé dans une des six gueules (chaumards semi-circulaires en bronze ou en fonte situés à l’avant dans une rehausse de pavois) et est tourné sur l’une des deux fortes pièces de bois horizontales solidaires des alleuses, de chaque côté du pied de mât de misaine. Il faut compter près de trois heures pour filer sans incident. Quand le vent est assez fort, la mise à l’eau de la tessure est différente : tapecul hissé, le bateau est mis à culer à la chou/e, et le train de pêche est filé par l’avant.

Le train de pêche mis à l’eau, la mâture est amenée pour éviter au bateau de souf­frir d’un roulis exagéré. Au temps des lou­gres, le grand mât et le mât de misaine étaient abattus. Ils reposaient alors sur un portique fortement charpenté situé devant le mât d’artimon : la miche ou cornichon. « Avec les dundées, rappelle J. Langaney, la grand voile était serrée et le pic sanglé con­tre la miche, son extrémité venant en butée contre un sabot fixé sur le pont. Par la suite le pic était amarré à bâbord le long du pavois, ce qui dégageait le pont. »

A l’aide de la caliorne en huit reliant l’étai à la tête de l’étrave, le mât est amené à 45°. Le courant de ce palan est filé dou­cement en faisant retenue sur une des bit­ tes des alleuses, l’autre étant utilisée pour l’amarrage du halin. Ainsi, sans l’aide du cabestan, le mât descend doucement, tout en étant maintenu de chaque bord par les palans des haubans. « Il y avait deux hom­mes à chaque palan, un pour tenir le retour, l’autre pour embraquer. Pour filer ça allait tout seul mais pour embraquer, il fallait être deux ! »

Tenu par son étai et ses haubans, le mât vient prendre appui dans son logement entre les deux alleuses. Le bateau fait tête sur son filet, gigantesque ancre flottante. Seul le tapecul est rehissé, sa bôme soli­dement maintenue par deux palans fixés sur la lisse aux deux corniers du tableau arrière. La partie arrière du bout-dehors, rentré bien avant la mise à l’eau de la tes­ sure, est fixée au croissant bâbord de la miche. Ainsi le dundée dérive bout au vent.

Si le baromètre est bas, on ne file pas, et si le temps force, la voile de cape – triangulaire – est hissée. « On poussait un peu le bout-dehors et on hissait un tour­mentin bordé aux deux écoutes, de façon à faire abattre le bateau quand il revenait au vent; on n’avançait pas, on chaulait, en faisant une bonne cape au plus près… Le bateau en dérivant faisait du vide le long de sa coque et les lames venaient se tuer dans ce creux. En mer du Nord, on met­ tait tribord amure, on n’avait pas à se déranger au cas où un autre bateau nous croisait. »

Le virage

Au petit matin, vers deux-trois heures, après une nuit bien courte, les hommes sont appelés au virage de la tessure. « Greye ! Greye ! crie dans les postes un homme de quart. Tout l’monde su’l’pont ! »

L’équipage est divisé en deux bordées de huit matelots qui vont se relayer toutes les trente sennes. Un homme crie « au nœud ! » et, les yeux lourds de fatigue, l’équipe de repos, « au rechange », monte prendre la relève tandis que le patron va . se reposer un moment .

Enorme progrès, le virage au cabestan à vapeur demande à dix hommes à peu près la moitié du temps du virage à la main. Le mécanicien vérifie la pression de la chaudière et lance sa machine. Quand sur le pont tout est paré, le cabestan est embrayé. Garni autour de la cloche du cabestan, le halin est largué du taquet d’alleuse. Pénétrant dans le bateau par une des gueules, il parcourt le pont jusqu’au cabestan situé à l’arrière en passant sur des rouleaux de douze à quinze centimètres de diamètre, les galimans (devenus « caïmans » dans le parler matelot). Un novice, ou un mousse, récupère le mou à la cloche du cabestan, et le halin ainsi viré est soigneu­sement lové par les mousses dans la par­ tie de cale qui lui est réservée, ce qui n’est pas une mince affaire ! Les quarts-à-po­ches sont halés à bord par l’avant, où le forcibleman, l’homme de confiance du patron, libère martingales, bassoins et fin­chelles. Cet homme doit être très fort, endurant, adroit au largage des nœuds et prompt à la décision. Ainsi s’explique sans doute son nom qui pourrait bien venir de « foresee » (prévoir).

Les fûts remontés sont rangés et assu­rés sur bâbord avant par un jeune mate­ lot. Libérée du halin (le bassoin restant amarré au filet), la nappe de sennes court le long du bord (tribord en général) où deux; matelots la saisissent : l’homme de finchelle sur l’avant et l’homme de cueil­lage sur l’arrière, côté vadrouille. Les sen­nes montent à bord en passant par un pre­mier rouleau de bois, le moulinet, placé longitudinalement sur la lisse. Il faut alors veiller à ce qu’elles ne s’accrochent pas aux bordés. Elles passent ensuite sur trois rou­leaux parallèles, placés à environ un mètre au-dessus du pont. Les poissons, pris par les ouïes, sont alors démaillés par le se­coueux de finchelle et le secoueux de cul, placés entre le premier et le second rou­leau. Après quoi, les sennes sont virées par cinq hommes qui se tiennent derrière le troisième rouleau : les hommes de balmasc (à Boulogne, la cale située à cet endroit s’appelle « cale de bas-de-mâts »). A l’aide d’autres moulinets fixés côte à côte sur l’hiloire, les sennes sont enfin mises en cale, ou run, où elles sont rangées par deux autres matelots. On le voit, ces tâches lon­gues et pénibles imposent la présence d’un équipage nombreux.

Le mât de misaine amené à 45°, le dundée fait tête sur son filet et dérive bout au vent. Pendant le virage de la tessure, le halin qui passe dans une des gueules du pavois, est viré au cabestan. A l’avant, un homme défait les noeuds qui liaient au halin les quarts à poches et les bassoins. Les nappes de filets sont remontées à bord en passant sur des rouleaux. Après que les poissons soient démaillés, les sennes sont rangées dans la cale (ou run). Les deux gouaches reproduites sur ces deux pages sont dues au pinceau de l’auteur, William Morgan, né en 1922 à Fécamp dans une famille de marins de la Grande Pêche. On lui doit de nombreux portraits de navires, réalisés à la demande d’armateurs ou de capitaines, perpétuant ainsi la tradition des peintres de marine.

Durant la remontée, la barre est amar­rée et le patron, qui n’a pas de poste fixe, surveille ou seconde les hommes au tra­vail. La durée du virage de la tessure est variable. L’opération qui débute après la renverse du courant prendra cinq à huit heures quand tout va bien… et bien plus longtemps en cas de mauvais temps, de filets surchargés ou emmêlés. Selon Eric Dardel, « on a vu des harenguiers rester vingt-quatre heures et même quarante-huit heures sur leur train de pêche, sans pou­ voir procéder au virage. » Il arrive même qu’un équipage doive demander de l’aide pour relever sa tessure. Dans ce cas, l’équipe de secours est en droit de garder la moitié de la pêche. (Règlement pour la pêche : juillet 1853).

Comme la mâture est amenée, le bateau en dérive est très peu manœuvrant. Si le vent tourne, il faut disposer le halin sur l’autre bord; et si le vent tourne encore et s’inverse, il faut larguer le halin et courir à l’autre extrémité de la tessure, s’y tenir et continuer la dérive… • u deuxième voyage, fin août-septembre, on avait sou­ vent des changements de temps. On mettait à l’eau avec des vents de Nord et le lendemain on devait virer, avec des vents de Sud. On pouvait s’empêtrer dans le filet. Alors, avant le virage, on mettait un foc, ou le maquincoac (déformation de « Martin-coat », voile triangulaire hissée par beau temps entre les deux mâts), à la traîne derrière, comme une cauche… comme une ancre flottante pour nous retenir. »

Sur ce dundée faisant route vers les lieux de pêche, l’équipage vérifie le matériel avant une prochaine mise à l’eau de la tessure. A côté du cabestan sont empilés les quarts à poche qui soutiendront les filets verticalement, près de la surface. (Gravure parue dans l’Illustration du 19 juillet 1884). © coll. Musée des Beaux-Arts du Havre

On choisit bien sûr la gueule où passer le halin en fonction de l’amure, mais la meilleure position est dans celle du milieu; ainsi le filet s’écarte de l’axe du bateau. « On faisait barder le bateau. La gueule avant servait quand le vent venait de devant ou un peu de bâbord, la troisième gueule était rarement utilisée. »

Querelles de voisinage

Quand tout va bien, pendant la dérive, les hommes hors quart se reposent dans leurs postes. Mais la Manche et la mer du Nord sont des grands axes de circulation . Les nombreux navires de commerce qui montent, descendent ou traversent, les autres harenguiers et leurs tessures prêtes à s’emmêler, les chalutiers qui raclent inlas­sablement les fonds, tous ces dangers obli­gent les hommes de quart à veiller… Sans compter les indélicats qui « visitent » les filets.

En 1903, une lettre adressée au commis­saire général fait état des « dégradations continuelles commises par les petits ba­teaux de pêche (… ). Les navires haren­guiers qui se trouvent à l’une des extrémi­tés de la tessure de sept à huit kilomètres ne peuvent s’opposer à ce que les petits bateaux de pêche de divers points de la côte viennent la nuit s’emparer du pois­ son pris à l’autre extrémité. Les faits se renouvellent toutes les. nuits. Les vols sont aggravés de cette circonstance, que leurs auteurs n’hésitent pas à couper et détério­rer les filets pour agir plus vite. » Pour faire face à toutes les plaintes des hauturiers, l’administration demandera qu’un torpil­leur soit affecté à la surveillance.

Afin de régler les conflits entre pêcheurs de différentes nationalités, une convention internationale est signée en mai 1882, qui stipule que les tessures emmêlées ne peu­ vent être coupées sans le consentement des deux patrons. Mais les occasions d’aviver de vieilles rivalités sont encore nombreu­ses. Une affaire sérieuse oppose, en novem­bre 1902, le Saint-Jean (1528) de l’arme­ ment Renault Griffon à la Marie-Henriette (167) de Vlaardingen. Après qu’une saute de vent ait contribué à emmêler les tessu­res, ‘les filets du premier ont été saccagés par l’équipage du second. A la même épo­que les quarts-à-poches d’un autre bateau de Fécamp sont défoncés à la hache par les équipages de deux bateaux hollandais de Scheveningen . Les embrouilles sont d’autant plus fréquentes que la pêche a lieu la nuit et que les harenguiers à voile ne dis­ posent, pour se signaler, que de lampes à acétylène.

Le conditionnement du poisson

Démaillé par les secoueux, le poisson tombe dans des compartiments en bois montés sur le pont, les gattes. Mais il faut attendre la fin du virage pour que le hareng soit travaillé et salé.

Autrefois, le hareng était caqué ou ébreuillé, c’est-à-dire vidé avant d’être salé et mis en baril à bord. Mais au temps des dundées, le poisson sitôt pêché est placé avec du sel dans des bailles, avant d’être stocké dans les tonnes. Ces barils contien­nent cent kilos de harengs et les dundées en peuvent transporter environ huit cents. Le poisson ainsi conditionné est vendu à l’arrivée au port pour y être préparé plus soigneusement dans les usines. On compte environ une tonne de sel pour quatre ton­nes et demie de poisson en barils. Mais si ceux-ci viennent à manquer, en raison d’une pêche abondante, le hareng est directement salé en cale – il est alors dit en bac – à raison d’une tonne de sel pour trois tonnes et demie de poisson.

Les rivalités entre pêcheurs de harengs, surtout de nationalités différentes, se manifestaient parfois de façon violente. Ici, l’équipage d’un bateau de Berck (immatri­ culé à Saint-Valéry-sur-Somme) et celui d’un harenguier de Lowestoft qui se disputent un même filet, en sont venus à s’aborder et à s’échanger des coups. Ce tableau intitulé « Les filets volés » est dû au peintre Francis Tattegrain (1852-1915), qui au cours de sa carrière a brossé quantité de scènes de la vie des pêcheurs berckois. © coll. Denis-Michel Boëll

A Fécamp, dès l’arrivée à quai, l’équi­page procède au déchargement du poisson. Les tonnes débarquées à l’aide d’un cartahu et du cabestan à vapeur s’empilent sur les quais avant d’être vendues aux enchè­res, tandis que les hommes d’équipage gra­issent les échelles du quai en portant sur leur dos les mannes de poisson en bac. Le poisson est vendu par lots (ou lasts) de onze tonnes soit 1100 kg (certaines sour­ces indiquent aussi des lots de douze ton­nes). Le poids du lot est vérifié en faisant la moyenne du poids de quelques tonnes extraites du lot au hasard.

Le hareng-bac est vendu en mesure, unité égale à douze douzaines de poissons envi­ron.  »A chaque mesure, un matelot crie « taillez » et un autre fait un bâton sur un carnet » (Léonce Benay : Clin d’œil à mon pays). La coutume de ce cri remonte à l’époque où le matelot « écrivain » taillait effectivement une encoche sur une ba­guette en noisetier refendue ensuite dans sa longueur. L’acheteur et le vendeur dis­ posaient alors chacun d’un morceau de cette baguette et étaient ainsi d’accord sur le nombre de mesures.

Avant l’utilisation de la glace qui libéra l’équipage du travail de préparation du poisson, le hareng baillé – non vidé – était salé en tonnes avant d’être acheminé vers les saurisseries. En 1929, Fécamp comptait une cinquantaine de ces établis­sements que l’on appelait boucanes. Ils pré­ paraient différents produits, franc-saur ; demisaux; kipper, blanc correspondant à des durées différentes de fumage. (Le Chasse­ Marée consacrera prochainement un arti­cle aux saurisseries de Boulogne, compa­rables à celles de Fécamp).

La pêche fraîche

La pêche fraîche, dite du petit large, qui se pratique au large de Fécamp, après la Toussaint, donne lieu à la fabrication du hareng bouffi ou craquelet. Ce poisson entreposé à plat-pont est livré dans des petites mannes – ou mandes – par l’équi­page qui fait la chaîne sur des échelles en bois franchissant les six à sept mètres du quai.

Alors qu’à la pêche hauturière le lest est constitué par le sel et l’eau en barils, à la pêche fraîche il faut équilibrer le bateau avec des galets entassés dans une des cales, la pétouille. Le poisson reste en effet sur le pont, dans les gattes; à moins qu’il ne soit très abondant, auquel cas il arrive qu’on en charge une partie dans cette fameuse pétouille, placée devant le run aux sennes, par des trous de pont ou tappes.

Sur les quais, l’armateur ou son commis surveille les opérations. Les paysans vien­nent aussi acheter directement des barils de hareng pour nourrir leurs employés. Ce hareng frais n’est préparé, selon A. Bellet, qu’à Fécamp : il reste vingt-quatre heures en saumure et huit à douze heures à fumer. Excellent, il ne se conserve cependant pas longtemps.

Enfin, au début de ce siècle, aux dires de certains Fécampois, un industriel arma­teur de ce port, Ursin Merrienne, com­mence à préparer les filets de harengs à l’huile. Cette application d’un procédé uti­lisé pour la sardine apporte un essor extraordinaire à la ville. Dernière utilisa­tion du hareng frais de novembre : l’appât pour la morue sur les bancs de Terre­ Neuve. C’est à ce moment que les arma­teurs l’achètent, le salent et l’arriment en cale pour les premières pêches sur les bancs.

Le hareng frais est aussi expédié sur Paris par train rapide. Durant les deux der­niers mois de l’année 1894, 3 976 tonnes de hareng frais sont ainsi expédiées vers la capitale.

Pendant le déchargement les matelots vont souvent se réconforter dans les nom­breux cafés du port. A cette époque, on a pu en compter jusqu’à six sur un peu plus de cent mètres ! Ces établissements ne vivent pas à l’heure du soleil mais à celle des marées. Les marins y boivent le p’tit sou, un mauvais café avec de l’eau-de-vie, du/il en quatre ou mieux, du/il en six. Ils s’asseoient sur des banquettes de moles­ kine couvertes d’écailles ou piétinent un parquet en sapin noyé sous la sciure de bois, sans prendre le temps d’ôter leur cirage ni leurs lourdes bottes de mer en cuir. Certains cafés louent aussi des cham­bres aux amontais, matelots habitant les localités du Nord de Fécamp.

La pêche fraîche, qui se pratique durant l’hiver au large de Fécamp, est débarquée à l’aide de mandes par l’équipage qui fait la chaîne sur une échelle. © coll. François Renault

La campagne de maquereau

La campagne de maquereau a lieu de février à là mi-juin. Elle s’intercale donc parfaitement entre deux campagnes debhareng. « Aussi loin que nous puissions remonter dans l’histoire de Fécamp, écrit 4. pellet, YPY9lP les deus PecliFS pratiquées alternativement par les mêmes pêcheurs. » Moins rentable que le hareng, cette activité complémentaire, attestée sur les côtes normandes dès le Mlle siècle, présente néanmoins l’avantage d’assurer la cohésion des équipages durant toutes l’année.

Au XVIIIe siècle les bateaux de Fécamp pêchent le maquereau en mer d’Irlande, et en Atlantique au Sud de l’Irlande. A cette époque la salaison se fait à terre, sou­ vent en baie de Bantry, en raison du faible tonnage des voiliers. Plus tard , au temps des dundées, le salage se fera à bord . Les Fécampois, qui livrent souvent leur pêche en Bretagne, seront ainsi parmi les derniers à saler les maquereaux à bord. Les poissons dagués bourrés de sel l dans la cavité abdominale sont salés en vrac dans la cale pour les plus beaux, ou en barils de six cents unités. Lés rogues salées serviront à fabriquer l’appât pour la pêche à la sardine.

Une petite partie de cette pêche est trairée dans les boucanes de Fécamp qui saurissent le maquereau comme le hareng. Mais ce produit est peu goûté et ne trouve de débouchés que dans les grandes exploitations agricoles de Normandie ou de la Beauce et dans les vignobles qui requièrent un nombreux personnel.

Y’a point l’compte !

Chez les pêcheurs fécampois la religion n’est pas toujours exempte de trivialité , comme en témoigne cette savoureuse his­toire rapportée par Georges Ebran.

Ce jour-là le vent de Nord-Ouest souf­flait très fort. Alors que son dundée navi­guait sous Saint-Pierre-en-Port et dérivait dangereusement vers la côte, un patron sor­tit un « jaunet » de sa poche et fit le vœu suivant : « Sainte Vierge, si vous nous sor­tez de c’te position, tous ceux qui sont là monteront avec mé à la chapelle vous por­ter ce louis d’or. » Quelques minutes plus tard le vent tourna et le bateau put gagner l’abri de Fécamp.

A terre, le patron rappela sa promesse. Mais c’était décembre, il faisait bien froid et, avant de monter à la chapelle, l’équipage se fit offrir une tournée sur le compte de la Sainte Vierge. Après le café, le pousse­ café et le reste, on se mit enfin en route, les plus croyants ayant même ôté leurs sabots pour aller pieds nus.

Arrivés à la chapelle, tous les hommes – à l’exception du petit mousse – se rassem­blèrent autour de la statue : « Bonne Vierge, vous nous avez sauvés d’un naufrage certain. On vous avait promis de l’argent, alors le v’là ! » Joignant le geste à la parole, le patron déposa au pied de la Madone ce qu’il res­tait du louis d’or.
« – Y’a point !’compte ! se plaignit une petite voix.
-V’là l’argent pour vous ! répéta le patron.
-Y’a point !’compte ! insista la petite voix. »
Excédé, le patron , fixant le petit Jésus dans les bras de sa mère, explosa : « Dis donc, t’es !’ poulot, est pas à tè que j’ai pro­ mis l’argent, est à ta mé ! »

Le petit mousse facétieux s’appelait Aimable Levasseur. Il aurait cent vingt ans au aujourd’hui.

Pour la pêche au maquereau, techniquement très proche de celle du hareng, on utilise des filets manets en coton de vingt-sept à trente mètres de long, pour six à sept mètres de chute; mais la maille est plus importante que celle du filet à hareng : quarante a quarante-cinq millimétré de coté.

Un bateau embarque à peu près cinq cents manets dont une centaine reste en réserve dans la cale. La tessure mesure donc au moins douze kilomètres. Par contre le halin est plus faible que celui qui est employé à la pêche au hareng. Outre différence : il est placé sous la nappe de filets et le bateau traîne sa tessure par l’arrière. La ralingue supérieure est munie de fortes flottes de liège, et la ralingue inférieure, la vadrouille, est reliée au halin par les bandingues. Les manets sont mis en flottaison près de la surface par des quarts-à-poches. La mise à l’eau s’effectue une heure avant la nuit et dure à peu près deux heures. Le relevage commencé au petit matin peut durer sept à huit heures.

L’utilisation de la glace à la fin du XIXe siècle entraîne la modification de la dis­tribution du maquereau. Ainsi les bateaux de Fécamp et Boulogne adoptent-ils une solution efficace en se regroupant par trois. Le meilleur marcheur emporte un demi-chargement de glace importée de Norvège et conservée dans de la sciure et de la serpillière. Les deux autres bateaux, pêche faite, transbordent leur chargement dans le premier. Cette opération est faite à la mer, par vent arrière et petite brise. Ensuite le « chasseur » revient sur Fécamp ou Boulogne en forçant de toile, ce qui donnait lieu à de belles régates. Au port, le maquereau débarqué par l’équipage prend aussitôt la direction de Paris par train express.

La paie des équipages

La rémunération des pêcheurs varie selon les métiers et selon les époques. Au milieu du XIXe siècle les équipages des harenguiers sont souvent payés à la part. La valeur de celle-ci est calculée à partir du produit de la pêche amputé de la com­ mission de l’armateur et des avances faites pour le sel, le charbon, la glace, le cidre, le bois, les frais de port et de douane, les fournitures pour l’entretien de la chaudière et du cabestan et les primes à l’embarque­ ment (le pur don).

Selon A. Bellet, en 1895, ce produit net est divisé en lots répartis entre le bateau (3 lots 1/2), le canot (1/2 lot), la machine2 lots), le patron (1 lot), les matelots (1/2 lot chacun), les novices (3/8e de lot cha­cun) et les mousses (1/4 de lot chacun). A cette époque, le salaire moyen pour une campagne de cinq à six mois est de huit cents francs pour le hareng et de trois cents francs pour le maquereau . C’est un revenu comparable à celui des pêcheurs d’Islande, et beaucoup plus confortable que celui des terriens (un maçon gagne deux fois moins et un journalier agricole quatre fois moins). Contrairement à celui des morutiers, l’équipage des harenguiers doit tou­te fois apporter sa nourriture, à l’exception de la boisson fournie par l’armateur. A cette rétribution il faut cependant ajouter le pur don perçu avant la campagne par tous les membres d’équipage, à l’exclusion des mousses, et qui s’élève alors à quatre cents francs pour le hareng et cent cin­quante francs pour le maquereau.

Avant l’apparition des filets en coton – trop chers pour eux – il est fréquent éga­lement que les pêcheurs étoffent leurs reve­nus en apportant à bord leurs propres filets, confectionnés à la maison par la femme et les enfants. Avec une quinzaine de filets, un matelot peut ainsi gagner un demi-lot supplémentaire. Autres privilégiés du bord : le pilote et le tonnelier. Le  »capi­taine porteur » qui a souvent obtenu sa qualification de pilote à l’occasion de son passage « à Etat » perçoit une gratification d’environ trois cents francs (en 1883), à peu près équivalente à celle du tonnelier que l’on appelle prime « de tille » (d’her­minette).

En cas de mauvaise pêche, l’armateur qui fournit le bateau tout gréé avec sa tes­ sure (en partie ou en totalité) assume les risques de pertes; l’équipage doit alors se contenter du pur don pour tout salaire.

Ce système de rémunération sera litté­ralement bouleversé à la fin du XIXe siè­cle. Le nombre des filets en coton augmente, en même temps que la taille des navires qui dépassent les 100 tx de jauge dès 1894. La nécessité d’une mise de fond plus importante à la construction modifie l’armement; des sociétés à capitaux sont constituées . L’armateur en vient à fournir toute la tessure; les femmes et les enfants ainsi libérés du travail de fabrication des filets vont s’employer dans les boucanes .

Petit à petit, à l’image de ce qui se passe déjà à Boulogne et sur les bancs de Terre­ Neuve, les matelots harenguiers de Fécamp vont être mensualisés, avec une avance ne dépassant pas la valeur de deux mois. Ce salaire mensuel équivaut à celui des marins du cabotage, et désormais la nourriture P.St aux frais de l’armateur, sauf en décembre, quand le hareng est devant Fécamp. Pen­dant cette période, dite de « la Barre de la Vierge », les bateaux sont tous les jours à quai et les équipages préfèrent se nourrir eux-mêmes et recevoir une indemnité de l’armateur. Une solution qui satisfait tout le monde… à condition qu’il n’y ait pas d’embarquement d’alcool !

Dès l’arrivée au port, l’équipage d’un dundée procède au déchargement des tonnes, grands barils contenant chacun environ cent kilos de harengs, à l’aide d’un cartahu et du cabestan. à vapeur. Le poisson vendu ensuite aux enchères, sera acheminé vers une des nombreuses saurisseries pour y être fumé. © coll. François Renault
L’embarquement des sennes. Chacune est longue d’environ vingt mètres et haute de dix. Un dundée en embarque environ six cents, dont une moitié en réserve. © coll. François Renault

Au début du siècle, chacun a un fixe de cent dix francs – avec un pourcentage supplémentaire pour le pilote – plus deux pour mille du produit de la pêche, et un baril de hareng. Plus tard, sur les drifters à vapeur, ce baril prendra d’ailleurs le nom de pur-do n, perpétuant le souvenir de la défunte prime à l’embarquement. Quant au patron, il négocie sa rétribution entre 3 et 5 % du produit net de la pêche.

La vie quotidienne

Comme tous les pêcheurs pratiquant la Manche et la mer du Nord, les équipages des harenguiers de Fécamp sont chaude­ ment vêtus : un caleçon long et une grande chemise en flanelle rouge, de gros bas de laine montant au-dessus des genoux et ser­rés dans le caleçon, un solide pantalon en drap bleu, un jersey bleu en pure laine, tou­jours acheté en Angleterre et, par dessus, une vareuse de toile cachoutée dans le même bain que celui des filets. Un fou­ lard de coton bleu à pois blancs en guise de « presse-étoupe », une casquette en laine à visière rigide et une paire de hautes bot­ tes en cuir faites sur mesure et soigneuse­ ment graissées complètent cet équipement.

Pour éviter les furoncles souvent provo­qués par le frottement du ciré autour des poignets, beaucoup de pêcheurs fécampois se protègent la peau avec un bracelet de fla­nelle tenu par un petit bout. A bord des harenguiers, les matelots utilisent aussi des mitaines qui sont des gants sans doigts en frot (tissu de laine serré) : « été comme hiver, on ne travaillait pas sans les mitai­nes. C’étaient des hale-avant mais pas comme celles qui étaient utilisées aux cor­ des, rondes avec seulement le pouce. »

Durant le relevage des filets, le travail du poisson sur le pont, et le maniement des fûts, les pêcheurs portent souvent éga­lement un tablier en toile cirée, appelé pan­ nier. Enfin, les habits de mer imperméa­bles, ou cirages, fabriqués par les femmes et régulièrement passés à l’huile de lin cuite, les protègent des intempéries.

La nourriture personnelle embarquée par le pêcheur se compose essentiellement d’oignons, de pommes de terre, d’œufs, de beurre et de lard. Ce dernier est conservé dans des pots de grès dont la taille peut aller jusqu’à un mètre de haut. Le pot de beurre, de taille plus modeste, contient souvent en son fond un galet qui permet au beurre de s’égoutter . A terre on con­ serve dans ces récipients dits « de Talva­nes », tout ce qui est salé.

L’armateur a la charge du cidre, de l’alcool (le boujaron) et du biscuit. Celui­ ci, composé de bonne farine et d’un peu d’eau, est serré dans une presse et se con­ serve très bien. Les fûts neufs sont réser­vés à l’eau douce destinée au café; mais le cidre ne manque jamais à bord. Un fût de cent litres est mis en perce tous les matins, et chacun peut à volonté y venir boire sa moque. Le cidre est toujours bon car les matelots sont exigeants sur ce chapitre et l’armateur a tout intérêt à s’adresser aux meilleurs producteurs. En raison des méfaits de l’alcoolisme, l’eau-de-vie dispa­raît de l’approvisionnement officiel après la Première Guerre mondiale. Jusqu’alors la goulle était distribuée par un mousse après certaines tâches pénibles.

Sauvetage illicite

Par un temps à ne pas mettre un bateau dehors, un dundée de Fécamp s’échoua près de Dieppe. Pour sauver l’équipage en détresse, trois marins fécampois – Ber­ tot, Desjardins et Levasseur dit « Le Boer » escaladèrent la falaise et établirent un va­ et-vient avec une forte aussière. Et pour éviter de se scier le dos avec e câble, nos trois hommes n’hésitèrent pas à abattre un poteau télégraphique qui se trouvait à proximité. Ainsi les naufragés furent-ils tous sauvés.. .

Mais six mois plus tard les sauveteurs valeureux étaient assignés devant le tribunal correctionnel du Havre pour bris de bien public. Le Boer, aussi fort en gueule qu’il l’était en muscles, se tourna alors vers ses collègues et, désignant l’un des juges, s’exclama : « Et si j’y faisais son afé à c ‘t’ là ? »

Compréhensif, le tribunal condamna l’armateur du bateau échoué à rembourser le poteau.

Bien sûr, les matelots ont toujours la possibilité de prélever leur nourriture dans la pêche du jour et le hareng entre régu­lièrement dans la composition des deux repas quotidiens. Sur les deux fourneaux à charbon dont les feux sont entretenus par les mousses, l’homme de cuisine – il change chaque semaine – fait cuire de pleins chaudrons de poissons et de pom­ mes de terre que chacun a préalablement marqués au couteau de son signe personnel. Le premier repas est pris vers huit­ neuf heures du matin, après la prière à laquelle le patron convie l’équipage une fois le travail achevé (filets rangés, pois­ son travaillé, pont lavé). Le second, tou­jours précédé d’une prière, aura lieu vers dix-sept ou dix-huit heures.

Les pêcheurs sacrifient volontiers à ces rites religieux, du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. Ils honorent même le jour du Seigneur par un office particulier au cours duquel ils récitent quelques prières et chantent un cantique. Ce jour-là aussi, le mousse fait le tour du bord avec une bouteille… d’eau bénite ! Pour autant, il semble qu’il n’y ait jamais eu de fête votive avant les campagnes harenguières, comme il y en eut au départ des terre-neuvaset des Islandais. La seule fête dont J. Langaney se souvienne est celle – fort païenne ! – des 100 000 F : « Ça n’arrivait pas souvent, les bateaux qui en fin de campagne atteignaient 100 000 F de bénéfice. Le premier bateau que j’ai fait, le Pierre Corneille, avait fait entre 60 et 70 000 Fen 1908. Et par la suite, je n’ai jamais vu dépasser 80 000 F. Mais quand ça arrivait, l’armateur payait un repas à l’équipage : le repas des 100 000... C’était quelque chose ! »

La fin des dundées

A la fin du XIX• siècle, Fécamp et Bou­logne restent les seuls ports importants armant à la pêche hauturière du hareng. Le dundée est alors arrivé à sa perfection technique. Mais sa suprématie est bientôt menacée par l’apparition de la propulsion à vapeur. Dès 1905, la société Soublin­ Malandin et Capon arme au hareng un’ vapeur de 480 ch et 120 tx : !’Eglantine (F 1931). I’Ambroise-Paré (F 1955) à l’arme­ ment Wandaële lui emboîte le pas en 1907.

Dès lors, le nombre de vapeurs ne ces­ sera de croître, au détriment des voiliers. Sur les vingt-sept dundées qui appareillent pour la mer du Nord en 1911, il n’en reste que vingt-deux l’année suivante. En 1928, on n’en compte plus que quatorze dont huit seulement sont des voiliers purs… car le moteur auxiliaire semi-diesel à démar­rage « à boule chaude » (1) a lui aussi fait son apparition (en 1920). Avant que ces nouveaux engins encore capricieux ne se perfectionnent, les drifters à vapeur, qui sont déjà vingt-trois en 1926, imposent leur loi.

En attente des ordres, l’équipage d’un dundée goûte les quelques instants de détente qui précèdent l’appareillage. © coll. François Renault

Remerciement: au dernier carré des équipages de dundees sans les quels l’article n’aurait pas été possible : Charles Bicher qui a été « forecibleman » sur les drifters; Jean Langaney né en 1897; Emile Fréger, quatre-vingt-treize ans, patron du dernier dundée à voiles La France en 1930; Henri Hanfry avec sa mémeire des noms et matricules des dundees depuis le début du siècle; Alexandre Hebert dit « le Suisse »; Jean Lemesle qui grâce à ses souvenirs a pu réaliser un croquis de pont de dundée avec la place de chaque homme et le nom des apparaux. Remerciements aussi à Bernard Cadoret, René Lepelley, François Guen• noc, Bertrand Louf, Pascal Servain, Madame Des jardin Menegali du Musée municipal de Fécamp, M. Dubroc du Musée des Beaux Arts du Havre, et Ch. Héry pour les photos.

Bibliographie: Histoire maritime de Fécamp, A. Bellet, Fécamp, 1896. Histoire des pêches, Eric Darde’, PUF, 1946. Archives de la Première Région maritime, Cherbourg.

(1) Le mécanicien devait à l’aide d’une lampe à souder chauffer une pi ce de la culasse pour amorcer la combustion aux premiers tours de manivelle.

 

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Pilotes à Fécamp et Saint-Valéry, un article publié dans le Chasse-Marée n°327 en juin 2022.

Par Pascal Servain – Au temps de la voile, les pilotes du quartier maritime de Fécamp arment lougres, sloups, flambarts, cotres, canots et doris pour servir les navires qui entrent et sortent des ports de Saint-Valery-en-Caux et de Fécamp. Les conditions d’exercice du métier et les primes qu’ils perçoivent sont très encadrées par les textes. Les pilotes, souvent d’anciens capitaines des bancs, et leurs bateaux, également utilisés pour la pêche, sont au cœur de l’activité portuaire, dont ils constituent un corps emblématique.