Par Catherine Abéguilé-Petit – Pour l’arsenal de Brest, qui a cédé à Toulon sa position dominante, la construction des ateliers du plateau des Capucins, entamée en 1840, est porteuse de tous les espoirs. Conçue pour s’adapter à l’évolution de la flotte de guerre, cette usine à la pointe des techniques de son temps va contribuer à la réalisation de quelques-uns des plus beaux fleurons de notre Marine. Aujourd’hui désaffecté, le site se cherche une nouvelle vocation. Quant au dernier marteau-pilon à vapeur de Pontaniou, il pourrait avantageusement figurer dans l’ensemble réhabilité des Capucins.

Le port militaire de Brest en 1819, détail d’un plan extrait de l’Atlas des ports de France. Au creux d’un méandre de la Penfeld, les ateliers des Capucins surplombent les formes de Pontaniou et les grandes cales de construction. © coll Chasse-Marée

Il faut absolument visiter ces ateliers en détail pour se rendre compte des prodiges accomplis par le génie industriel du XIXe siècle, écrit Pol de Courcy*. Ces rabots sous lesquels le fer s’amincit comme du sapin en jonchant le sol de longs et brillants copeaux, ces cisailles avec lesquelles les tôles les plus épaisses se découpent comme du carton […], ces tours, ces machines à fraiser, à canneler, à buriner, à planer, puissances invisibles qu’aucune résistance ne trouble, agents dociles que la main d’un seul ouvrier lance, dirige et arrête: tout est réuni pour la glorification de la science et l’émerveillement des curieux. »

L’histoire du plateau des Capucins, depuis sa fonction religieuse jusqu’à son affecta­tion industrielle, illustre les perpétuels sou­cis d’aménagement du port et de l’arsenal de Brest. L’évolution de cet établissement témoigne de la quête incessante d’un espace difficile à conquérir, car les lieux militaire­ment stratégiques ne sont pas toujours les mieux adaptés au développement indus­triel. L’espace que l’arsenal de Lorient gagne, difficilement aussi, par l’aménagement de polders, les ingénieurs du port de Brest l’ob­tiennent d’abord en creusant la roche la « Montagne « , comme on disait alors qui enserre étroitement le port, de part et d’autre de la Penfeld . C’est à un authentique travail de forçats, au propre comme au figuré, que sont alors astreints les détenus du bagne. Plus tard, on recourra de nouveau massivement aux bagnards pour aménager le plateau des Capucins et lui donner sa configuration actuelle. Car, après de mul­tiples tâtonnements et interrogations, il s’est avéré que, pour s’étendre, l’arsenal devait désormais gagner de la hauteur…

Un hymne à la révolution industrielle

Le couvent et l’église des moines capucins de Brest, construits entre 1695 et 1712, sont achetés par l’Etat en 1789, en vue de déga­ger les abords des bassins de Pontaniou qu’ils surplombent. Un décret du 12 mars 1791 attribue les terrains à la Marine; qui recon­ vertit le couvent en caserne pour les appren­tis canonniers.

La construction des ateliers est décidée en 1840 par le ministre de la Marine, le baron Duperré, pour la mise en chantier de trois fré­gates mixtes de 450 chevaux. Les plans de l’usine sont dressés par les ingénieurs Fau­veau et Menu du Mesnil, appartenant res­pectivement à la direction des Constructions navales et à celle des Travaux hydrauliques (futurs Travaux maritimes). Loin de l’empi­risme des premiers essais sur la machine à vapeur conduits à Brest sous la Restauration, les ateliers des Capucins sont un véritable hymne à la révolution industrielle, dont ils incarnent la perfection. Cet énorme ensemble plus de deux hectares de bâtiments et de cours , élevé en granit comme les églises du pays, fait figure de cathédrale de l’industrie. Seules les colonnes de fonte qui soutiennent les halles de certains ateliers trahissent une concession nécessaire à la nouvelle archi­tecture née des progrès de la métallurgie.

La grande originalité de l’usine des Capu­cins réside dans le fait qu’elle est bâtie sur un plateau élevé de 25 mètres au-dessus des quais. Une situation imposée par la néces­sité de trouver de l’espace pour aménager et développer de nouveaux ateliers, en dehors de l’escarpement des berges de la rivière qui confinent l’arsenal dans un étau minéral. Le sol du plateau doit être dérasé pour obtenir une grande surface uniforme. Dès le début du chantier, ce terre-plein supérieur est relié au sol en contrebas par une rampe carros­sable pour le va-et-vient des chevaux et des voitures. Mille deux cents forçats s’échinent chaque jour sur le site, « pour pousser avec activité les travaux des ateliers », nous infor­ment les ingénieurs concepteurs du projet.

Plus tard, une fois ces bâtiments achevés, des môles en maçonnerie sont construits. Ils seront équipés de grues qui, reliées aux ate­liers par un chemin de fer, vont permettre de prendre ou de déposer sur les quais tous les objets encombrants travaillés par l’usine. Des manutentions réalisées « avec autant de facilité, de rapidité et sans plus de frais que si ces ateliers étaient au niveau des quais », explique Prosper Levot, bibliothécaire de la Marine dans la seconde moitié du XIXe siècle, et observateur attentif des mutations du port.

© musée des Plans-reliefs/cl. J.Y. Guillaume/Brest métropole océane
© Les ports militaires de France
Gravure et photographie de la grue du viaduc, respectivement datées de 1867 et 1865. Mise en service en 1863, cette grue roulait sur un môle à voûte allant des ateliers à la rive de la Penfeld, en contrebas. Ses deux puissantes machines à vapeur lui permettaient de prendre en charge des pièces de 80 tonnes. © DCN Brest-Service

La grande grue à vapeur, dite aussi « grue du viaduc » car elle est placée sur un môle en maçonnerie relié au terre-plein du plateau par une arche en plein cintre de 30 mètres d’ouverture est achevée en 1863. Cet engin, réalisé sur les plans et sous la direction de l’ingénieur des Constructions navales Ger­vaize, est mû par deux machines à vapeur de 20 chevaux et peut élever une charge de 80 tonnes à une hauteur de 30 mètres en une quinzaine de minutes. A cet équipe­ment s’ajoute une autre grue à vapeur de moindre puissance, fournie par l’établisse­ment Neustadt, prévue pour la manuten­tion de charges inférieures à 6 tonnes.

Une armée de forçats pour un chantier pharaonique

L’usine doit réunir tous les ateliers nécessaires à la réalisation des grandes machines équi­pant les navires de guerre: fonderie, ajustage, montage, chaudronnerie, clouterie, méca­nique, martinets (gros marteaux à vapeur). C’est un chantier pharaonique. Afin de limi­ter la dépense, on emploie une armée de for­çats, qui ne coûtent chacun que 0,15 franc ou 0,23 franc par jour, selon qu’ils sont employés à la journée ou à la tâche, alors qu’un ouvrier libre perçoit 1,38 franc ou 1,50 franc. Néanmoins, les devis prévision­nels sont largement dépassés. Ainsi, l’atelier de clouterie, qui devait coûter 71000 francs, occasionnera une dépense de 137950 francs; et l’atelier des mécaniciens coûtera 125403 francs au lieu des 66000 francs pré­ vus par les ingénieurs.

La première tranche du chantier s’étend sur la décennie 1840-1850. Durant cette période, sont réalisés les travaux suivants: déblayage du terrain, édification des rampes et des murs de soutènement (1840-1845); construction des ateliers de fonderie, d’ajus­tage et de montage des machines à vapeur (1841-1846); construction de l’atelier de chaudronnerie (1845-1847); construction du môle et du viaduc et installation des grues (1848-18 50).

Ces réalisations sont toutefois rapidement jugées insuffisantes. En février 1841 déjà, les ingénieurs estiment qu’il faudrait pré­ voir, comme en Angleterre, des bâtiments plus vastes pour pouvoir y monter des machines à vapeur de 800 à 1000 chevaux. La surface des ateliers doit donc être prati­quement doublée. Cette extension, réalisée entre 1858 et 1864, nécessite d’importants travaux de terrassement, réalisés cette fois par l’entreprise de travaux publics brestoise Tritschler.

Dessin de Jules Noël montrant les bagnards à la peine sur le chantier des Capucins. © Service historique de la défense, Vincennes

L’ensemble des bâtiments des Capucins, en y associant les forges de Bordenave, qui com­prennent quarante feux et ont été établies en contrebas, dans l’arsenal, pour desservir l’atelier des machines revient à 9 millions de francs, qui peuvent être décomposés ainsi: 2 millions de francs pour la rampe, les murs de soutènement, les escaliers et les môles avec leurs grues; 1200000 francs pour la première partie des ateliers, construite avant 1845; 2 millions de francs pour la seconde partie construite de 1858 à 1864; 200000 francs pour les installations faites sur les fonds de l’entretien; 4 mil­lions de francs pour l’outillage des ateliers; 200000 francs pour le chemin de fer et 300000 francs pour les forges de Bordenave.

Trois grandes halles parallèles bâties en pierres de taille

Les témoignages croisés des ingénieurs en charge du projet puis de l’agrandissement des ateliers, et de Prosper Levot, bibliothé­caire du port de Brest, qui établit lui aussi un descriptif détaillé des bâtiments, nous permettent de connaître avec précision la configuration et l’équipement de l’usine des Capucins en 1865. Un site industriel méticuleusement agencé pour permettre une coordination parfaite des différentes tâches nécessaires à la construction navale.

L’établissement est composé de trois grandes halles parallèles, larges de 16 mètres, longues de 150 mètres, et orientées du Sud-Ouest au Nord-Est. Elles sont séparées les unes des autres par des bâtiments de moindre hauteur appelés « annexes » et aménagés en cours. Ces halles abritent les ateliers de fon­derie, d’ajustage et de montage. A l’Est de la halle de montage, des édifices plus vastes sont destinés à la grosse fonderie en charge des pièces les plus importantes.

Le projet des ingénieurs Fauveau et Menu du Mesnil pour l’usine des Capucins. © Service historique de la défense, Brest

« Ce qui frappe tout d’abord le visiteur, observe Prosper Levot, c’est, d’une part, un grand luxe de solidité résultant de la grande épaisseur des murs et de l’abondance de la pierre de taille, d’autre part, la symétrie parfaite des formes et des dimensions. » Un luxe de construction qui, selon le bibliothécaire de la Marine, n’a pas été sans soulever bien des critiques de la part de la population bres­toise, inquiète de voir ainsi dilapider les deniers publics. Cependant, observe Levot, il est beaucoup plus économique de faire construire en pierres de taille et en moellons à Brest, où ces matériaux sont facilement disponibles sans transports laborieux et coû­teux, plutôt qu’avec les nouveaux matériaux de la révolution industrielle, dont on a déjà éprouvé la difficulté de mise en œuvre lors de la réalisation de différents travaux por­tuaires. En outre, l’arsenal utilise déjà une grande quantité de métal pour la construc­tion navale.

Faisant habilement l’économie des poteaux de fonte que l’on se plaît alors à employer dans d’autres usines, les solides murs de l’éta­blissement des Capucins permettent de disposer de vastes espaces qu’aucun support intempestif ne vient encombrer. Les ateliers peuvent ainsi être remodelés à volonté en fonction des besoins ou de l’évolution de l’outillage. Dans le même esprit, les toitures des ateliers sont de facture traditionnelle, avec des charpentes en bois du Nord, raidies avec des tirants de fer et couvertes d’ardoises. En revanche, par crainte des incendies, les annexes de la fonderie sont couvertes en fer et en tôle.

L’atelier de la grosse chaudronnerie est des­tiné à la réparation et, éventuellement, à la construction des chaudières des bâtiments à vapeur. « La Marine demande générale­ment à l’industrie les chaudières et les machines dont elle a besoin et qu’il ne lui reste plus ensuite qu’à entretenir, remarque Prosper Levot. Cependant, il est important que ses ateliers soient en état de faire des constructions, d’abord pour qu’elle puisse, dans un cas urgent, se rendre indépendante de l’industrie, ensuite afin qu’il y ait tou­jours, sur les chantiers, une construction en train pour compenser les irrégularités des travaux d’entretien et occuper les ouvriers quand ces travaux viennent à chômer. »

La chaudronnerie occupe les bâtiments annexes situés à l’Est de la halle de montage. L’atelier proprement dit est un bâtiment rec­tangulaire de 97 mètres sur 47 mètres, dont la toiture est soutenue par des colonnes de fonte espacées de 10 mètres. Le bâtiment est adossé par un de ses côtés à la halle de mon­tage, l’autre côté donnant sur une esplanade où se trouvent les dépôts de charbon. Cette façade est percée de neuf portes cintrées dont trois donnent passage à des voies fer­rées qui pénètrent de 30 mètres à l’intérieur de l’atelier et communiquent avec le réseau extérieur. Le long de ces voies sont disposés les chantiers les supports destinés à rece­voir les chaudières en construction ou en réparation. L’atelier peut ainsi contenir qua­rante à cinquante corps de chaudières de 120 chevaux.

Les apprentis forgerons dans l’atelier de chaudronnerie, en 1937. © DCN Brest-services
Au tournant du XIX, siècle, le cuirassé Le Hoche passe le pont de Recouvrance. A l’arrière-plan, l’usine des Capucins avec ses trois halles et leurs annexes. © Roger-Viollet

Seize autels de forge équipés chacun d’une cheminée

Au-delà du chemin de fer, parallèlement à la façade, sont établis seize autels de forge équipés chacun d’une cheminée. Sur l’un des côtés de la halle de montage et sur les deux côtés en retour, ce qui représente un linéaire de 80 mètres, sont disposées qua­rante-trois machines-outils. Cet ensemble, d’une valeur de 150000 francs permet de percer, buriner et cintrer le métal. Il est ali­menté, tout comme les souffleries des forges, par deux machines à vapeur de 20 chevaux placées dans les angles. Un four à réchauf­fer les tôles, d’un tout nouveau modèle, complète ces installations.

Dans les bâtiments voisins se trouvent les dépendances de la chaudronnerie, qui com­ prennent un local destiné au travail du cuivre, contenant quatre autels de forge et quelques machines outils, une salle à tracer pour les épures des chaudières, une remise, une salle affectée aux dessinateurs et un magasin de matières premières conservant principalement des tôles et des fers laminés. La surface occupée par la grosse chaudron­nerie, en y comprenant les magasins et dépendances, est de près d’un hectare. Trois cents hommes composent ordinairement le personnel de cet atelier, mais cet effectif peut être augmenté d’une centaine d’ouvriers en cas de nécessité.

L’atelier des machines comprend les deux halles d’ajustage et de montage, qui corres­pondent à des subdivisions de l’atelier, ainsi que des bâtiments annexes contigus. L’en­semble, en y comprenant les cours inté­rieures, couvre une superficie d’un hectare et 20 ares. « A leur sortie des forges ou de la fonderie, explique Prosper Levot, les pièces de machines, préalablement tracées à la halle de montage, sont envoyées à l’ajustage, où elles sont tournées, rabotées, burinées, etc., en un mot ajustées suivant les besoins. Une fois que tous les organes d’une machine ont été ainsi préparés isolément, il faut, pour les vérifier, faire le montage préalable de la machine avant de l’envoyer sur le navire auquel elle est destinée. » Longue de 150 mètres pour 16 mètres de largeur, avec des murs d’une hauteur de 13 mètres, la halle de montage est dénuée de tout étage de planchers ou division intermédiaire: tout l’espace, du sol à la toiture, doit être dispo­nible pour l’assemblage des énormes pièces de machines.

L’outillage comprend un chariot destiné à transporter et à manœuvrer les lourdes pièces (arbres de couche, cylindres, bielles, volants…) qui doivent être assemblées avec une grande précision avant de procéder au montage de la machine. Ce chariot, d’un poids de 61 tonnes et d’une capacité de charge de 40 tonnes, traverse toute la largeur de l’atelier sur des rails fixés aux murs laté­raux à 11 mètres du sol. Son déplacement et l’élévation des charges se font grâce aux machines de l’ajustage qui transmettent le mouvement par l’intermédiaire d’une corde sans fin. Deux autres chariots, de 12 tonnes chacun, mus à bras, servent au déplacement des charges de moins de 3 tonnes. L’extrémité Sud de l’atelier est occupée par les machines-outils destinées au rabotage et au tournage. Enfin, une ligne de chemin de fer, courant sur toute la longueur de l’atelier, met celui-ci en communication avec le réseau extérieur.

© Service historique de la défense, Brest
L’outillage en 1860 avec, de haut en bas, une machine à tailler les engrenages coniques, une machine à percer les cornières et une machine à poinçonner les tôles.© Service historique de la défense, Brest

 

Travaux de rénovation de l’atelier de chaudronnerie, vers 1930. © Service historique de la défense, Brest

Le marteau-pilon de Pontaniou

© Yves Berrier

Par Bernard André* – L’arsenal de Brest possède le dernier marteau-pilon conçu pour fonctionner à la vapeur encore en usage en France, si ce n’est en Europe… il est installé dans le bâtiment de la forge de Pontaniou, au pied du plateau des Capucins, au bord des célèbres formes en cours de rénovation. Ce remarquable outil a été commandé par le ministère de la Marine et des Colonies le 28 septembre 1866 aux Etablissements Schneider & Cie établis au Creusot (Saône-et-Loire). Arborant le numéro de série 125, il fut livré courant 1867, vraisemblablement par voie fluviale puis maritime, via la Saône et le Rhône.

Ce marteau-pilon est d’abord installé en amont de la Penfeld, à la forge de la Villeneuve, haut lieu de la métallurgie lourde de l’arsenal à l’époque. Mais entre les deux guerres, l’atelier de la Villeneuve changeant d’affectation, il est transféré à Pontaniou. C’est sans doute à cette occasion qu’il sera adapté à l’air comprimé en remplacement de la vapeur. Le 30 juin 2005, en service continu depuis près de cent quarante ans, il a forgé sa dernière pièce à chaud; ce soir­ là partait en retraite l’un des trois serveurs, dont toute la carrière avait été consacrée au forgeage. Malgré l’apparente simplicité de son fonctionnement, il faut des années d’apprentissage et de connivence aux trois ouvriers que requiert ce vénérable outil.

Une figure emblématique de la grosse métallurgie

Le marteau pilon à vapeur est mis au point par François Bourdon, ingénieur chez Schneider, qui en dépose le brevet le 30 juillet 1841. L’invention est capitale au moment où l’on assiste au développement des grandes machines marines, principalement produites par les sites Schneider du Creusot et de Châlon-sur-Saône. En effet, les martinets hydrauliques ou à vapeur utilisés jusqu’alors dont le marteau, soulevé par un arbre à cames, retombe par sa propre masse sur la pièce à forger ne sont pas assez puissants pour façonner les nouvelles pièces de grandes dimensions requises, et notamment les arbres d’hélice.

Les premiers marteaux-pilons construits au Creusot ont une puissance de 2 tonnes. Celle-ci ne cesse ensuite de s’accroître, jusqu’à dépasser les 100 tonnes, performance atteinte par le célèbre marteau-pilon installé à la fin du XIXe siècle au Creusot, qui orne depuis 1970 l’entrée de cette ville. Emblème de la grosse métallurgie jusqu’aux années 1950, le marteau-pilon sera alors remplacé par la presse hydraulique, capable de fournir une puissance de plusieurs centaines de tonnes.

Une machine puissante, brutale, mais d’une incroyable précision

Le marteau-pilon livré à Brest en 1867 a une puissance de 8 tonnes elle sera réduite à 6 tonnes lors de son adaptation à l’air comprimé. Cet outil haut de 7 mètres est servi par deux équipements à sa mesure: un four et une grue. L’acier des pièces à forger doit en effet être porté à 1300 degrés Beaucoup plus récent que le marteau, le dernier four de Pontaniou, chauffé au gaz, vient d’être démoli car il ne répondait plus aux normes de sécurité. Quant à la grue, qui prend la pièce dans le four et la présente sur l’enclume du marteau, il s’agit d’une grue-portique tournante installée à Pontaniou entre les deux guerres. Dotée d’une série d’engrenages démultiplicateurs, elle possède aujourd’hui une valeur patrimoniale aussi forte que le marteau.

Ce marteau est actionné par un simple levier qui commande l’ouverture de la vapeur ou de l’air comprimé; guidé par une grande tige coulissante, il s’abat violemment sur la pièce à forger, puis remonte doucement. Son serveur multiplie ainsi les coups de pilon, tant que la pièce est encore à bonne température. Les gestes sont précis, la communication entre les ouvriers se faisant par de simples regards. Le bruit est mat, les vibrations peu sensibles sur place, même si elles sont ressenties dans tous les ateliers des Capucins… Comment l’ensemble résiste-t-il à une telle puissance? L’enclume, non solidaire du marteau-pilon, repose sur un étagement d’environ 2 mètres de pièces de bois entrecroisées, sous le sol, qui sont destinées à absorber les chocs. Machine puissante, brutale même, elle est aussi d’une incroyable précision et d’une grande finesse. Son serveur peut ainsi exiger d’elle un léger coup de finition, simplement en réglant l’ouverture de l’air comprimé au moyen de son levier. Question de savoir-faire!

Les dernières pièces importantes forgées par ce marteau-pilon étaient destinées au porte-avions Charles-de-Gaulle. Depuis, il n’est plus guère utilisé que pour détordre des jas d’ancres. Autant dire qu’il est en préretraite. Quel avenir réserve la DCN de Brest à cet ensemble patrimonial unique? A défaut de pouvoir demeurer in situ, il est permis d’espérer qu’un accord pourra être passé avec la communauté urbaine, afin que ce marteau-pilon, avec sa grue-portique et ses râteliers d’outils, puisse être remonté sur le site des Capucins. Il témoignerait ainsi de cette époque révolue où ses coups de semonce ponctuaient la vie d’un arsenal bourdonnant d’activité.

© Yves Berrier
© Yves Berrier
© Yves Berrier
© Yves Berrier

Ces photos ont été prises à l’occasion d’une démonstration, car le marteau-pilon de Pontaniou, construit au Creusot en 1861, ne forge plus l’acier chauffé à blanc, son four vient d’être détruit et les engrenages de sa grue ne tournent plus guère que pour poser des jas tordus sur l’enclume.

Deux cents machines-outils pour tourner, buriner, tarauder le métal

La grande halle centrale et ses annexes, qui s’étendent de part et d’autre, sont occupées par l’ajustage. Cette halle est de mêmes dimensions que celle du montage, mais elle est divisée dans sa largeur par une rangée de colonnes, qui, montant jusqu’à la toiture, supportent deux étages de planchers. Le tra­vail d’ajustage exige un grand nombre de machines pour tourner, buriner, tarauder le métal… Cette section en compte deux cents, réparties entre le rez-de-chaussée et le pre­mier étage de la halle, ainsi que les annexes entre cette halle et celle du montage . Les machines-outils les plus importantes, desti­nées au travail des grosses pièces le tour­nage des arbres d’hélice par exemple , sont groupées le long des colonnes dans la par­ tie centrale de la halle.

L’ensemble des appareils est actionné par deux machines motrices à cylindres verti­caux de 48 chevaux chacune, qui transmet­ tent le mouvement sur 200 mètres au moyen d’un système d’arbres de couche à grande vitesse dont l’ensemble présente un développement de plus de 500 mètres. Ces deux machines et leur chaudière sont logées, l’une au Nord et l’autre au Sud des ateliers, dans de grandes fosses de 5 mètres de profondeur couvertes d’une toiture en fer et en verre dépassant à peine le niveau du sol. Cette disposition permet de ne pas com­ promettre l’éclairage des bâtiments.

Chacune de ces deux chambres souterraines est pourvue de deux citernes d’une capa­cité de 786 mètres cubes pour celle du Sud et de 576 mètres cubes pour celle du Nord­ dans lesquelles sont recueillies les eaux plu­viales, qui, filtrées, servent à l’alimentation des chaudières. Les bâtiments de l’ajustage, où travaillent huit cents ouvriers, sont eux aussi sillonnés par des voies ferrées qui les relient au réseau extérieur.

L’atelier de fonderie, d’une superficie de 3600 mètres carrés, occupe la troisième grande halle. Son outillage fixe est consti­tué de huit fours, servis par huit grues char­gées de transférer dans les moules le métal en fusion. Logés dans les annexes, les fours sont alignés le long de la grande halle, où débouchent les trous de coulée. Ainsi, les grues placées dans cette halle peuvent-elles venir prendre la fonte dans les poches pour la verser dans les moules.

La fonderie dispose de deux fours Wilkin­son fours cylindriques utilisés pour la seconde fusion du métal d’une capacité de 4500 kilos, de quatre petits fours d’une capa­ cité de 2500 kilos, et de deux grands fours à réverbère fours en briques réfractaires où la chaleur du foyer, réfléchie par la voûte, amène le métal disposé sur la sole à l’état liquide . Ces derniers, d’une capacité de 10 tonnes, sont les plus grands fours de l’époque. Sur les huit grues montées sur pivot, quatre peuvent soulever des charges de 25 à 30 tonnes, les quatre autres ayant une capacité de charge limitée à 22 tonnes. L’atelier possède en outre deux petites grues ordinaires destinées aux opérations de fusion et un important outillage mobile pour la confection des châssis de moulage et des poches en tôle servant au transport du métal.

Avec ses cent trente ouvriers, dont trois mili­taires, divisés en cinq brigades dirigées cha­cune par un aide contremaître, l’atelier de fonderie est en mesure de confectionner des pièces de 20 tonnes et il produit ordinairement 45 tonnes de fonte par mois, un résul­tat qui peut être triplé en cas de besoin.

En janvier 1847, l’arsenal de Brest emploie plus de six mille ouvriers

Au XIXe siècle, la plus importante des direc­tions de l’arsenal est celle des Constructions navales, dont relève le site des Capucins. Ce dernier peut mobiliser, suivant les périodes, de soixante-dix à quatre-vingts pourcent des effectifs ouvriers et des dotations bud­gétaires. Certaines années, quand l’activité bat son plein, le personnel peut croître de cinquante, voire de cent pourcent. Il faut cependant relever que la majorité des ouvriers recrutés en supplément sont embauchés « à l’entreprise », c’est-à-dire qu’ils sont rémunérés à la tâche et non à la jour­née, ce qui est particulièrement avantageux pour l’administration du port.

En janvier 1847, l’arsenal emploie 6064 ouvriers, dont 3977 pour la seule direc­tion des Constructions navales, 642 pour celle des Travaux hydrauliques, 491 pour celle des Mouvements du port, 445 pour l’Artillerie, 284 pour les Subsistances et 225 pour le Magasin général. Les ouvriers des Constructions navales ont un salaire moyen de 1,36 franc par jour. Bien qu’ils soient par­ fois considérés comme des privilégiés, leur emploi n’en est pas moins des plus aléa­toires, car en réalité, seuls les « maîtres de l’art » (les maîtres « entretenus ») sont assurés d’échapper aux compressions de personnel des jours sans travail et aux soldes impayées par défaut de finances.

Usine des Capucins après les bombardements de 1944. © DCN Brest-services

 

Un tour de 22 mètres en 1963. Au fil des ans, l’usine ne cesse de se moderniser. © DCN Brest-services

L’appel des ouvriers est fait chaque jour en treize points différents de l’arsenal cinq du côté de Brest et huit du côté de Recou­vrance , par escouades de cinq cents hommes au maximum afin de limiter la durée du rassemblement. Le temps de tra­vail quotidien est fixé par le Conseil du port. A la fin de la monarchie de Juillet, il varie, suivant les saisons, de sept heures et demie à onze heures et demie. La journée est cou­pée d’une pause repas d’une demi-heure de novembre à mars et d’une heure d’avril à octobre. En période d’armement intensif, les ouvriers peuvent toutefois être appelés à tra­vailler « hors cloche », y compris le dimanche.

La formation du personnel doit aussi s’adap­ter aux besoins de la construction navale. La traditionnelle transmission du savoir au sein de la famille s’estompe peu à peu, les nouveaux ouvriers du fer étant désormais instruits dans des écoles techniques. La for­mation des jeunes commence à l’école d’en­seignement mutuel, créée à Brest en 1817. Les élèves les plus méritants sont admis ensuite, avec ceux de Cherbourg et de Lorient, à l’école de maistrance, ouverte à Brest en 1820, où ils apprennent notamment le dessin technique et la technologie des machin es à vapeur. La formation dis­ pensée par l’école de maistrance est si réputée que nombre de ses impétrants sont recrutés par l’industrie privée, qui les rému­nère plus généreusement que l’Etat. Pour remédier à cette fuite intempestive de main­ d’œuvre, la direction des Constructions navales de Brest impose, dès 1826, aux can­didats de s’engager à servir la Marine pen­dant dix années au moins après leur sortie de l’établissement.

L’école de maistrance ne parvient cependant pas à répondre aux besoins des différentes directions de l’arsenal. Dès la Restauration, on assiste au recrutement d’ouvriers spécia­lisés venus des régions françaises les plus avancées dans le domaine de la métallurgie. Jean-Baptiste Grand montagne, né à Bains, dans les Vosges, entre ainsi en 1822 aux forges de la Villeneuve, annexe de l’arsenal et ancêtre des ateliers des Capucins, avec tout un contingent d’ouvriers, dont plu­sieurs membres de sa famille, formés dans les établissements sidérurgiques du Niver­nais. Vingt-six ans plus tard, Michel Magot, originaire de Hayange, en Moselle, est recruté comme ouvrier fondeur par la direction des Constructions navales de Brest.

Parfois aussi, la formation aux nouveaux métiers se fait dans un établissement spé­cialisé de la Marine. C’est ainsi que Mathieu­ Pierre Magueur, né à Brest en 1806, qui exerce d’abord le métier de canotier puis d’ouvrier forgeron, est envoyé en formation pendant un an aux forges de la Chaussade, à Guérigny. A son retour à Brest, en 1836, il aura le statut de contremaître forgeron.

Le plateau des Capucins aujourd’hui. Vidée de ses machines, désertée par ses ouvriers, l’usine n’est plus qu’une immense friche industrielle… en plein cœur de Brest. © DCN Brest-services

 

© Marine nationale

Ne pas faire table rase du passé de cette friche industrielle

A en voir aujourd’hui les façades intactes, on pourrait croire que les ateliers brestois ont traversé sans encombre les perturbations des x1xe et XXe siècles. Il n’en est rien: en 1944, la ville de Brest est littéralement rasée par les bombardements, et des grandes halles de l’arsenal, seuls subsistent les murs, déci­dément bien solides…

Suivant le parti architectural de leurs pré­décesseurs, les reconstructeurs des ateliers développent eux aussi un espace constitué de halles et d’arcades, hautes et petites, qui peut être agrandi presque à l’infini pour répondre aux besoins de la production. Les nouveaux ateliers de l’après-guerre sont presque identiques à ceux du XIXe siècle. Ils ne rompent en rien l’harmonie de l’en­semble, même si leur construction en béton armé témoigne de la mise en œuvre d’un nouveau matériau dans l’arsenal.

Cependant, dès l’aube du XXe siècle, le besoin s’était fait sentir de sortir l’arsenal des limites trop étroites de la Penfeld. En 1910 com­mençait la construction de deux grands bas­sins à Laninon. L’arsenal, en s’étendant, s’éloignait de son cœur historique. La pré­sence des ateliers à proximité de la Penfeld ne s’imposait plus. En mai 2003, la direction des Constructions navales quitte définitive­ment le plateau des Capucins. Depuis lors, les grands ateliers, où fut élaboré l’équipe­ment de pointe de la Marine française des XIXe et XXe siècles, sont déserts. Une grande page de l’histoire de Brest est tournée. D’ar­senal, le port est devenu base navale. La rétrocession de cette friche industrielle à Brest métropole océane (BMO) est actuellement en pourparlers. Mais l’agglomération a déjà (le 28 septembre 2005) confié au cabinet Bruno Portier le soin de réfléchir à la réalisation sur ce site d’un nouveau quartier urbain.

Quel sera le sort du plateau des Capucins? Les architectes et urbanistes en charge de ce projet ne devront surtout pas oublier que la mémoire ouvrière est au centre de la thé­matique de ce site à réinventer. Puissent les bâtisseurs d’aujourd’hui s’inscrire dans la lignée des ingénieurs et ouvriers du XIXe siècle et de tous ceux qui au fil du temps ont su y mettre en œuvre les tech­nologies de pointe de leur époque, tout en respectant celles de leurs prédécesseurs. Le plateau des Capucins serait sans âme si l’on renonçait à y évoquer toutes ces expériences humaines conjuguées.

* Pol de Courcy, évocation des ateliers de 1’Etat d’Indret et de Brest, dans De Nantes à Brest, à Saint-Nazaire et à Rennes, coll. des guides Joanne, Hachette, Paris, 1865.

Bernard André* : Secrétaire général du CILAC, association nationale pour le patrimoine industriel