Par René Burlet et André Zysberg – La galère au travail, dans sa représentation la plus commune, c’est la galère à la rame. Voguer et ramer prenaient d’ailleurs exactement le même sens dans le langage des marins de la Méditerranée, le premier terme servant aux gens du métier. Or les galères de toutes les époques furent aussi des voiliers, et même d’étonnants voiliers, possédant et exploitant au mieux les qualités aujourd’hui oubliées ou pour le moins méconnues du gréement latin. Montrer la galère sous voile, décrire ses espars, ses agrès, analyser ses manœuvres et ses allures, donner une idée de ses possibilités et de ses limites en tant que voilier, tel est le propos que se sont fixés René Burlet et André Zysberg, (1) en s’appuyant sur des sources de première main des années 1680 à 1730, issues des dépôts d’archives de Paris, Marseille et Toulon : dessins d’époque, traités de manœuvres et de construction, journaux de bord, tous manuscrits, ignorés ou sous-exploités, qui n’avaient guère jusque-là retenu l’attention des historiens. Un article de référence qui s’intègre à la démarche du « Chasse-Marée », en fournissant une base historique indispensable à tous les amateurs de la voile latine et de l’art nautique méditerranéen.

Les galères dont nous parlons sont les galères de France au temps du Roi-Soleil. Mais celles-ci ne diffèrent pas, pour l’essentiel, des galères d’Espagne, de Malte, d’Italie, ou même de l’Empire ottoman : d’un bout à l’autre de la Méditerranée, les gens des galères s’exprimaient dans la même langue : la fameuse « lingua franca ». Les galères de la fin du XVIIe et du début du XVIII’ siècle ont retenu notre attention, car elles étaient parvenues, en un temps où leur utilité militaire devenait douteuse, à leur plus haut niveau de perfectionnement technologique. Cette dernière expression pourra laisser songeur, alors qu’il s’agissait d’un système homme-machine particulièrement odieux et archaïque, exploitant sans vergogne, au nom de l’Etat et du souverain, les ressources de l’esclavage et de la répression judiciaire pour faire marcher un bâtiment de guerre.

La Bretonne sous voiles. C’est une galère ordinaire à 51 bancs, construite à Brest entre 1752 et 1756, reformée en 1765. Le caïque (chaloupe) est sur ses chantiers, les manœuvres sont claires et bien visibles. Sur cette maquette, les voiles se trouvent entre arbres (mâts) et sartis (haubans), position qu’elles n’auraient pas prises dans la réalité. Derrière la maquette, on aperçoit une planche du traité du chevalier Barras de La Penne, sur la science des galères. © Atelier 53/Paris

La machine humaine

L’ensemble des rameurs, c’était la chiourme, composée de forçats condamnés à « servir sur les galères du roy », et de pauvres bougres, originaires de l’Empire turc et d’Afrique du Nord, achetés sur les marchés d’hommes de Livourne, Venise, Malte ou Cagliari… D’ailleurs, les officiers des galères ne considéraient pas que leurs forçats et esclaves appartenaient à l’équipage; une chiourme faisait partie du matériel, au même titre que les agrès ou l’artillerie.

Il fallait pourtant l’arranger, l’entraîner, la soigner, la ménager, afin de tirer d’elle le meilleur parti possible. Il ne suffisait pas d’enchaîner des hommes pour obtenir des galériens, ces gens de mer malgré eux. L’épreuve de la rame elle-même constituait un travail qui exigeait expérience et habileté : « Il y a plus d’adresse qu’on ne croit à voguer, écrivait Barras de La Penne, il faut qu’un rameur joue de tête ». Gouverner une chiourme nécessitait donc tout un savoir-faire, qui ne se résumait pas dans la distribution généreuse de coups de corde. C’était là le rôle du comite, notre homme disait le capitaine, personnage polyvalent, le véritable patron de la galère, qui devait posséder à fond tous les aspects de son métier, aussi bien l’art de manipuler les galériens, que celui de la navigation, tant à la rame qu’à la voile.

Ce bagne flottant n’en constituait pas moins un navire sur lequel, à l’heure du danger, s’exerçait une indéniable solidarité entre tous ceux qui vivaient à bord et risquaient, en cas de naufrage ou d’accident, selon l’expression de Jean Marteilhe, de « boire dans le même verre ». Les journaux de bord témoignent de ces périls qui abaissent la morgue des officiers de poupe. Ainsi, au cours de l’été 1696, une escadre de galères françaises accomplit une campagne de routine le long des côtes de Catalogne. Certains de ces parages sont redoutés, notamment ceux du cap Creus, toujours difficiles à doubler à cause du vent debout lorsqu’on remonte vers le golfe du Lion. La galère la plus mal armée en chiourme, l’Héroïne, est littéralement laissée sur place, ses rameurs tombant de faiblesse et de lassitude. Les matelots s’attèlent aux avirons. Et comme cela ne suffisait pas, nous dit le sous-lieutenant, « la plupart de la maistrance se mit au bout de la rame »…

L’arrière de la Minerve. A la poupe aboutit le coursie au niveau de l’espale, bordé de part et d’autre de coupées, les escales; vient ensuite le carrosse. C’est sur cet espace réduit que vit l’état-major du navire. A l’extrême arrière aboutit le timon; sur le couronnement se trouvaient les pilotes, qui grimpaient fréquemment sur le carrosse pour mieux voir. La décoration de cette maquette est très fidèle à ce qu’était la réalité. © Atelier 53/Paris

Un espace très mesuré

Avant d’entrer dans le détail du gréement, il nous faut dresser un rapide état des lieux. Vers la fin du XVII’ siècle, la galère de combat est un navire assez long (47 m), étroit (9 m d’un apostis ou plat-bord à l’autre), très bas sur l’eau (seulement 1,70 m au-dessus de la flottaison), déplaçant en pleine charge environ 350 tonnes. Tout le monde demeure en permanence sur l’unique pont, les chambres aménagées sous la couverte servant presque exclusivement à remiser les agrès, les vivres et les munitions. Le pont se divise en cinq parties : la poupe, l’espale, les bancs de nage, la conille et le tambouret. La poupe est le siège du poste de commandement. L’état-major se tient sur un quadrilatère de 14,5 pieds de long (4,78 m) et 10 pieds de large (3,3 m), recouvert d’une guérite ou berceau. Au sortir de la poupe, on débouche sur l’espale, l’entrée de la galère, qui sert également d’annexe à messieurs les officiers.

C’est à partir de l’espale que la couverte s’élargit, la distance d’un bord à l’autre passant de 3 à 9 m, au moyen de portes-en-dehors, les cols de latte et bacalas, sur lesquels reposent, à dextre et à senestre, les deux châssis longitudinaux qui supportent les bancs de la chiourme. On dénombre deux rangées de vingt-six bancs sur une galère ordinaire, et trente à trente-deux sur une réale ou patronne. Les cinq galériens enchaînés à un même banc se partagent une sorte de caisse longue de 2,30 m, large de 1,25 m, ce qui implique un entassement et une promiscuité difficilement imaginables, car le banc, poste de travail, est aussi un cadre de vie : « Mangen et caguen tout ensen », disait un poète provençal et ci-devant galérien…

Les bancs ne touchent pas l’apostis. Entre leur tête et le bordé se fixent deux planches de pin, l’aubarestière et le courroit; dont la dernière forme une sorte d’étroit parapet surplombant la mer, où se recroquevillent les soldats, qui ne sont pas mieux lotis que les forçats, à cette réserve près qu’ils ne rament pas ! Vers l’intérieur de la galère, les deux files de bancs sont séparées par le coursier ou coursie, une coupée médiane, haute de 90 cm, large de 95. C’est la seule voie de communication entre la poupe et la proue, où vont et viennent le comite et les deux sous-comités. Le coursier aboutit à la conille, qui tient lieu de gaillard d’avant. On y a édifié à chaque bord deux plates-formes rectangulaires, les rambades. C’est là que se postent la trentaine de matelots ou de mariniers, ainsi que la demi-douzaine d’ouvriers embarqués. A la conille succède le triangle du tambouret, où se coulent les gumes pour serper ou donner fonde. La proue se termine par la saillie de l’éperon.

« Il n’y a espace au monde, écrivait Hobier, où le lieu doive être plus mesuré. » Sans doute bien des bâtiments de mer connaissaient-ils ces contraintes de place, mais la galère plus que tous les autres : 450 hommes devaient cohabiter durant deux à trois mois sur une surface utile qui n’atteignait pas 400 m2… C’est assez dire que, du capitaine au dernier homme de chiourme, chacun vit à l’étroit, que les gestes seront soigneusement circonscrits et les déplacements réduits au minimum.

Quarante galères dans le port de Marseille

« Il n’y a point de puissance qui marque mieux la grandeur d’un prince que celle des galères, écrivait Colbert le grand patron des finances royales et de la marine et lui donne plus de réputation parmi les étrangers. » Lors de l’avènement du Roi-Soleil, il y avait six galères à flot. Cette flotte compte vingt unités en 1670, trente en 1680 et atteint son apogée en 1695-1700 avec quarante bâtiments sur lesquels s’empilaient 12 000 hommes de chiourme. Marseille, où l’on avait construit un formidable arsenal qui bordait le fond du bassin et une bonne partie de la Rive neuve, constituait le port d’attache des galères de France. Un Marseillais sur six était un galérien en casaque rouge…

Il y eut même des galères sur les côtes de l’Atlantique, de la Manche et de la mer du Nord. En 1690, une escadre de quinze galères fut bâtie à Rochefort et armée avec des équipages et chiourmes venus de Provence par le canal du Languedoc. Ces galères du Ponant, qui devaient rejoindre l’armée navale commandée par Tourville, ratèrent le rendez-vous avec les vaisseaux et la bataille de Béveziers se déroula sans elles. Six d’entre elles reprirent du service en 1694, affectées à Saint-Malo, Brest et Bordeaux. On les employa encore en mer du Nord en les abritant à Dunkerque, avec pour mission de s’attaquer aux bâtiments de commerce, de pêche et aux petits corsaires anglo-hollandais.

A quoi servirent les galères ? Ces fragiles « demoiselles » que raillait Duquesne ne pouvaient l’emporter sur les navires de haut bord dotés d’une si forte artillerie. Heureusement pour leurs équipages et au grand dam de leurs officiers, les galères de Louis XIV ne furent jamais engagées en première ligne dans un combat naval. Voilà une flotte pour le prestige sans doute, mais le maintien et le rétablissement des galères ont aussi obéi à d’indéniables nécessités tactiques. A la fois garde-côtes, navires de débarquement et auxiliaires, elles sont devenues les bâtiments à tout faire d’une guerre navale dont les épisodes décisifs se déroulaient encore à proximité du rivage.

Fallait-il pour autant entretenir quarante galères ? Une vingtaine aurait suffi, mais la boulimie de gloire en décida autrement… Réduite à quinze unités après le règne du Roi-Soleil, dont la moitié était à peine capable de prendre la mer, cette flotte déclina rapidement. Elle disparut après l’ordonnance de 1748, qui réunissait le corps des galères à celui de la marine, même si, chaque été, une ou deux survivantes de cette époque héroïque arpentèrent en compagnie d’un chébec le littoral provençal jusqu’à la fin du XVIII’ siècle.

L’équipage

Vers 1690, l’équipage d’une galère bordant une palamente de cinquante-deux rames compte environ 450 hommes : quatre officiers de poupe (et leurs valets, maître d’hôtel, cuisinier), une vingtaine de sous-officiers et gens de maistrance, quatre ouvriers embarqués (un charpentier, un rémolat, un calfat, un barillat), quatre timoniers, trois aides-canonniers, trente mariniers de rambade (les matelots du gaillard d’avant), quarante-cinq mariniers de rame, six proyers ou mousses, quatre-vingts soldats et deux-cent-soixante hommes de chiourme. A raison de cinq hommes par banc de nage en excluant le banc désarmé pour laisser la place au fougon ou fourneau il faut au moins deux-cent-cinquante-cinq rameurs.

Celui qui empoigne l’extrémité ou maintenen de l’aviron et accomplit l’effort le plus rude, s’appelle le vogue-avant : c’est le chef du banc, qui entraîne les autres. A son côté se trouve l’apostis à ne pas confondre avec le plat-bord de la galère, également nommé apostais, puis le tiercerol, le quarterol et le quinterol. Les mariniers de rame, autrefois bonevoglie, servent de rameurs auxiliaires, font la manœuvre du caicq ou annexe, l’aiguade, la corvée de bois.

La chiourme comprend des esclaves et des forçats. Les premiers s’achètent à Livourne, Malte, Majorque, Cagliari ou Venise. On parle des Turcs, même si nombre d’entre eux viennent plutôt d’Afrique du Nord : corsaires barbaresques, simples pêcheurs, pèlerins en route vers La Mecque, tous les hommes robustes sont bons pour la rame, capturés par les corsaires chrétiens ou par les galères du duc de Toscane. Les forçats sont les criminels condamnés « à servir sur les galères du roi ». C’est par dizaines de milliers que ces misérables marqués au fer rouge sur l’épaule avec les lettres « GAL » se succédèrent sur les bancs des galères de France : 60 000 entre 1680 et 1748, d’après le fichier informatique qui a été constitué à partir de leurs registres d’inscription ou matricules.

Corvée d’eau. Les galères devaient faire escale fréquemment afin de se procurer l’eau nécessaire pour désaltérer la chiourme (gravure de Cornelis Waal. 1592-1667). © Musée de la Marine

Le vol d’une chemise séchant sur une haie, le larcin d’un pot de miel ou d’une botte de poireaux, la contrebande de sel ou faux saunage ainsi que la contrebande de tabac conduisaient alors un homme aux galères. Il y avait de tout parmi ceux qui étaient attachés à la chaîne pour aller manger des fèves à Marseille : des assassins, des brigands de grand chemin, des gens qui avaient volé pour manger. D’autres, comme les forçats protestants, n’avaient été punis que parce qu’ils voulaient demeurer fidèles à leur foi. Il y avait surtout des soldats condamnés pour désertion : près d’un forçat sur deux au temps du Roi-Soleil était un déserteur.

Les campagnes duraient deux à trois mois, rarement plus. Comparé aux expéditions des vaisseaux de l’océan, le temps de navigation des galères apparaît très court. Les partances des escadres s’échelonnent du printemps à l’automne. Leurs escales sont fréquentes et se prolongent tant que les conditions météorologiques demeurent défavorables. Sur les cinquante jours d’une campagne, trente au moins s’écoulent au mouillage ou à l’abri d’un port. Les trois quarts de l’année, l’existence quotidienne de la chiourme s’écoule donc à Marseille.

Les galériens sans métier demeurent confinés à bord, où ils tricotent des bas de coton; les débrouillards et ceux qui possèdent une qualification s’emploient en ville sous la surveillance des gardes-chiourmes ou, tout bonnement, de leurs patrons qui viennent les chercher le marin à la galère et les y ramènent le soir…

La Minerve, galère ordinaire. Maquette réalisée par le constructeur Pic, en 1746. Bien que le répertoire naval ne comporte pas de galère ainsi nommée, le modèle représente un type de navire ayant existé. La tente est installée comme elle pouvait l’être, au port, par une belle journée ensoleillée, les deux voiles relevées. Abaissée, elle porte sur des étais bien visibles, les cabris. © Atelier 53/Paris

La galère, un voilier

Des arbres massifs

La galère du XVII’ siècle possède deux mâts, deux arbres dans la langue des gens de mer du Levant; l’arbre de mestre est son grand mât et l‘arbre de trinquet son mât de misaine. Ils se situent en position très avancée. Planté à cinquante-cinq pieds de la proue et à quatre-vingt cinq pieds de la poupe, l’arbre de mestre s’érige dans l’axe longitudinal du navire; celui du trinquet se trouve décalé latéralement, à dextre ou à senestre (deux positions possibles), afin de libérer l’axe de tir du canon de coursier, mais aussi pour faciliter la manœuvre du gréement de chaque arbre. De forme cylindro-conique, les mâts de galère ont leur base façonnée à huit pans et leur tête cylindrique. Ce ne sont pas des mâts d’assemblage, mais de respectables fûts de pin. L’arbre de mestre a un diamètre de 50 cm au fort et de 35 au sommet, pour une longueur de 23 m. Il est coiffé d’un calcet de noyer au moyen d’un écart en sifflet.

Le trinquet se monte de façon identique, mais avec des dimensions moindres : 17 m de long et des diamètres légèrement inférieurs à ceux de la mestre. Les masses des éléments de mâture apparaissent en harmonie avec leurs dimensions : l’arbre de mestre pèse 1 800 kg avec un calcet de 300 kg à lui seul, l’arbre de trinquet environ 900 kg. Chaque calcet est équipé de deux forts réas, les couillons du calcet, disait-on familièrement dans la marine des galères… Ces arbres sont rabattables en arrière, au prix de manœuvres délicates, qui se réalisent néanmoins avec les seules ressources du navire. Les galères n’étant pas dotées d’un cabestan, tout le remuement des espars et de la mâture s’effectuait à la « vapeur de chiourme ».

Si l’arbre de mestre repose sur la quille même, ce n’est pas le cas du trinquet dont le pied se fixe beaucoup plus haut, contre les bittes du château de proue ou rambade; il était impossible de monter autrement le trinquet sans bouleverser la structure du navire. L’arbre de mestre vient buter sur un madrier vertical, la chelamyde, et se bloque sur le coursier à l’aide de deux clés, deux demi-colliers d’orme, dont l’un, côté poupe, est amovible ou levadice. Jusqu’à la fin du XIX’ siècle, ce système subsistera en Méditerranée sur des embarcations où des démâtages fréquents se révélaient nécessaires.

De gigantesques antennes

A chaque arbre correspond une antenne, dont les proportions représentent également un très bel échantillonnage. Ces deux antennes se taillent en bois de pin et se composent, comme sur tous les bâtiments à gréement latin, d’une partie inférieure ou quart et d’une partie supérieure ou penne. Au trinquet comme à mestre, elles offrent quelques particularités propres aux galères. La liaison du quart et de la penne, ou engina-dure, est réalisée sur deux pièces cylindriques (avec méplat longitudinal) de même diamètre. Penne et quart pèsent sensiblement le même poids, ce qui réduit le déséquilibre à l’élément de position, mais nécessitera une balancine sur le haut bout de l’antenne. Le quart se lie au-dessus de la penne, l’enginadure n’occupant d’ailleurs qu’un peu moins du tiers de chacune de ces deux branches. Tout ceci se modifiera ultérieurement sur les chébecs, où cette liaison sera très longue.

Le montage quart sur penne représente un point essentiel du gréement. Il est assuré par un cordage, une sagle de onze millimètres de diamètre. Il en faut cent vingt brasses (près de deux cents mètres) par antenne, distribués en douze ligatures sur la penne et de douze ligatures sur le quart. Sur chaque douzaine de ligatures, deux seulement servent à l’assemblage proprement dit, les dix autres maintiennent en raison des renforts, ou lapasses, taillés ordinairement dans des morceaux de rame, de section dégressive, l’un au-dessus du quart, l’autre au-dessous de la penne. Les ligatures de l’enginadure reviennent également embrasser les lapasses.

Ce que l’on voulait éviter, avec cette façon un peu grossière, c’est un changement brutal de section, lorsqu’on passait de l’enginadure (section double) au quart ou à la penne (section simple). Cette précaution se retrouvera à bord des chébecs, mais les renforts seront intégrés à chacun des espars, d’une manière différente d’ailleurs et aussi plus rationnelle. Il fallait donc faire voile avec deux antennes qui ne mesuraient pas moins de quarante mètres, espigon compris. Il s’agit là d’une pièce amovible, qui s’ajoute au haut de l’antenne quand on établit les voiles majeures. Cette rallonge se fixe avec trois estropes, dont deux demeurent à poste sur l’espigon et la troisième sur l’extrémité de la penne, dispositif que l’on remarque sur quelques gravures ou dessins d’époque. Les antennes possèdent des poids en rapport avec leurs impressionnantes proportions : celle de mestre atteint 1 600 kg, celle de trinquet approche la tonne. Nous n’avons ici affaire qu’aux galères ordinaires, celles des capitaines; que dire alors des antennes de la réale la galère du général de flotte ou de celle de la patronne la galère du lieutenant-général dont l’envergure atteignait quarante-cinq mètres, et qui pesaient respectivement 2 500 kg et 1 300 kg… Les mâts de ces gigantesques perches étaient d’ailleurs conçus à leur échelle.

Galère réale à quai. Antennes levées et étendards à poste, elle semble parée à recevoir la visite d’un personnage de qualité. A l’avant, du côté de la conille, un panache de fumée indique que le canon vient d’être tiré. Ce bateau très finement décoré a été dessiné par Sbonsky de Passebon, lieutenant d’une des galères du Roi, qui a laissé un grand nombre de plans et de représentations de galères. © Musée de la Marine

Le gréement

Malgré leur taille et leur masse, surprenantes sur ces navires relativement légers et étroits, les mâts doivent être bridés à chaque bord et les antennes impérativement contrôlées. Imaginez le danger potentiel que représentait une antenne de quarante mètres de long et pesant plus d’une tonne, si elle se trouvait par malheur brutalement libérée au-dessus des 260 galériens terrorisés et cloués sur place par la chute de ce formidable espar… Des dispositifs de sécurité sont donc établis. Le montage caractéristique du gréement de galère est constitué par l’association ganse-ginçonneau. La ganse est une boucle épissurée, généralement fourrée, le ginçonneau est le cabillot des Ponantais.

Ce système possède l’avantage essentiel de permettre des désaccouplements très rapides. Dans la mâture d’une galère, le côté boucle se situe toujours sur la partie mobile, celle dont on risquerait éventuellement de perdre le contrôle, car un cabillot bringuebalant dans une telle situation pourrait causer des blessures graves, tandis que la boucle de chanvre assommerait seulement les maladroits… La seule exception à cette règle est celle des bagots d’oste et d’orle qui soutiennent les palans de garde et d’amure, mais ceux-ci sont situés au ras du pont et ceux-là à plus de trente mètres en l’air. Un autre principe consiste à doubler les manœuvres; l’effort est toujours partagé en deux, et on préférera deux poulies accolées à une poulie unique. Cette division donne aussi la ressource, quand les manœuvres sont prolongées de poupe à proue, le long des bancs de la chiourme, de faire travailler simultanément chaque bord.

Les haubans

En galère, ce sont les sartis. Il en faut douze à l’arbre de mestre et huit à celui de trinquet, de 45 mm de diamètre chacun. Les sartis du grand mât s’établissent de part st d’autre d’un plan perpendiculaire à la coque et passant par l’arbre : on aura trois paires de haubans en avant, les sartis prouyers, et trois paires en arrière, les sartis poupiers. A l’arbre de trinquet, au contraire, les quatre paires de haubans se situent vers l’arrière du mât; en outre, à cause du désaxement de celui-ci, ils sont de longueur inégale. L’arbre est taillé « en dents » sous le calcet (sur vingt-quatre pouces à mestre et seize au trinquet) afin de recevoir les sartis. On commence par enfiler les haubans les plus éloignés du mât, dont les ganses sont alternées pour éviter tout chevauchement. Les sartis sont saisis au-dessous de leur ligature par la ceinturette (de dix-huit millimètres de diamètre et près de trente mètres de long) qui les bloque en quinconce contre l’arbre sur une hauteur de neuf pouces. A leur extrémité inférieure, ils sont munis également d’une ganse, où va prendre un palan de tension, le couladoux, qui comporte deux poulies violon. La poulie supérieure se relie au sartis par une estrope et un cabillot; la poulie inférieure est jointe par une estrope à une ganche de fer qui joue le rôle de cadène. Il existe autant de couladoux que de sartis. On choisit pour les équiper un cordage déjà fait, qui ne s’allongera plus, de trente millimètres de diamètre.

L’arbre de mestre et son antenne. On voit de près la disposition des sartis (haubans), six de chaque bord raidis par des couladoux, moufles auxquels ils sont reliés par le système ganse-guinçonneau. Les couladoux sont liés à la coque par des chaînes de fer à croc et à cadène. En haut de l’arbre, on remarque les poulies des palans de carnal et de carnalette. Les palans à droite de la photo sont ceux des ostes de trinquet. On distingue aussi le palan d’angui remarquable par la longueur de ses brins. © Atelier 53/Paris

Le point faible du haubanage des galères se trouve aux estropes qui assujettissent les couladoux aux sartis. Elles sont prises dans un brin de fort échantillonnage (trente-cinq millimètres de diamètre), que les comites ou maîtres d’équipage surveillent avec une très grande attention, les changeant fréquemment. Les sartis appartiennent au gréement dormant. Il n’y a rien pourtant de moins « dormant » que ces haubans de galères, que l’équipage molle et bande à la demande, selon la direction du vent et la position des voiles. Le dispositif alliant ganse et quinçonneau rend ces sartis faciles à libérer. On ne s’en prive pas, quand les sartis prouyers qui gênent les manœuvres de l’antenne sont passés derrière elle, puis raidis en-dessous.

Les poulies

Elles comportent, soit des réas ou rouets de fonte à quatre rayons, réservés aux emplois les plus durs, soit des réas en bois pour les travaux les moins intensifs et les moins fréquents. Leur caisse montre autant d’yeux qu’elle compte de réas. On distinguait sur les galères deux familles de poulies. Les plus fortes, appelées tailles, atteignent un poids considérable, comme celle de prodon qui-dépasse gaillardement les 200 kg… Elles possèdent deux à quatre rouets. Leur estrope passe toujours dans la caisse à travers un trou percé en plein bois, sans l’embrasser. On les renforce souvent avec des bandes de fer qui les encerclent.

Les massaprès et bousseaux sont des poulies à un seul rouet. Leur caisse s’arrondit pour éviter le racage. L’estrope en fait le tour, le plus souvent, ou bien traverse la caisse, mais à l’opposé de la boucle de liaison. Certaines poulies se désignent selon leur usage. On trouve ainsi les pastègues, qui sont des massaprès utilisés seulement en renvoi d’un brin sortant d’un moufle : il y avait les pastègues ouvertes (genre de poulies galoches) ou fermées. Mentionnons également les bigottes, qui sont des moques, blocs de bois sans réas, percés au centre et cannelés extérieurement pour l’estrope.

Le contrôle de l’antenne

Il associe trois éléments : le support d’antenne, le contrôle du quart et celui de la penne, qui varient sensiblement d’un arbre à l’autre. Commençons par l’antenne de mestre. Elle est saisie au milieu de l’enginadure par deux itagues, que l’on appelle ici les amans. Il s’agit de deux cordages confectionnés dans le chanvre de premier brin, de près de quatre-vingts millimètres de diamètre et de trente mètres de long. Chaque aman prend l’antenne par une boucle avec un tour mort, une boucle dans un sens, l’autre en sens contraire. Les amans passent dans les yeux du calcet qui se situent à l’avant du mât, coulissent ensuite dans les rouets, d’où ils ressortent par les yeux de l’arrière pour se fixer aux tailles guinderesses. Ces fortes poulies, qui servent à guinder l’antenne, sont fixées l’une à l’autre par une bande de fer.

On hisse et on abaisse l’antenne grâce à un moufle dont les brins sont les vettes. Celles-ci, partant des tailles guinderesses, viennent tourner sur les poulies du moisselas qui sont encastrées dans la paroi du coursier, puis filent vers la poupe, jusqu’à l’espale, où deux pastègues assurent leur retour, un brin vif courant le long de chaque bord. C’est ce qu’on appelle esprolonger les vettes, de telle façon qu’à dextre et à senestre, la chiourme des vingt-quatre bancs (deux fois douze) situés de l’arbre de mestre à la poupe tire sur chaque bout. Les vertes s’abossent ensuite aux deux bancs qui se trouvent au niveau du grand mât.

Le montage de l’antenne de trinquet apparaît un peu différent. On voit également deux amans, de soixante millimètres de diamètre, mais leur fixation sur l’enginadure n’est pas la même qu’à mestre. Un cordage spécial, de même section, la polome, terminé par deux ganses, fait quatre tours de l’enginadure. Chaque brin d’aman prend une de ces ganses en doublin, un petit cordage assurant la ligature. Il suffit donc de couper ce petit cordage pour libérer rapidement l’antenne, tout, en assurant l’intégrité des amans et de la polome. Le gréement est ensuite identique, à ceci près que la taille guinderesse est unique. Les brins du moufle de trinquet sont nommés les issons, qui se prolongent jusqu’au sixième banc de proue, où ils trouvent les pastègues de retour.

Pour éviter que les antennes ne s’écartent de leur mât au roulis, et les brisent au retour, un palan les serre contre l’arbre. Il s’agit d’un cordage double, de trente-deux millimètres de diamètre, le cap de trosse, muni de vingt-cinq pommes de racage ou patres, grosses comme des « boules de mail », et terminé par une bigotte où passe le doublin en retour. Cette trosse est abondamment suiffée. Elle embrasse à la fois l’arbre et les deux amans. C’est sur sa boucle terminale que vient s’accrocher le palan d’anguis possédant deux poulies violon et un brin de vingt-cinq millimètres de diamètre. Ce système représente la drosse que nous connaissons dans le gréement latin.

Il existe deux palans d’anguis, un à chaque bord. Outre leur usage spécifique, ils s’emploient à bien d’autres services, comme le chargement des barriques de vin. Lors des manœuvres d’antenne, comme il faut bien mollet ce palan d’anguis, on installe donc une garde, le bastardin. C’est la fausse trosse des bateaux catalans. On la fait avec un cordage de vingt-six millimètres, d’une longueur de trois brasses, qui reçoit onze boules, également appelées patres, et se referme sur lui-même autour de l’arbre et des amans. On le serre de telle façon qu’il soit « presque juste au mast à deux brasses au-dessus de la clef », ce qui conduit à un jeu n’excédant pas quinze centimètres quand l’antenne se trouve guindée au plus haut, a toucher le calcet.

Manœuvres proprement dites

Il reste à contrôler le jeu des antennes au quart et à la penne. Palans d’amure et palans de garde diffèrent quelque peu selon les arbres. On s’occupera d’abord du gréement de l’antenne de mestre. Côté quart, nous avons trois manœuvres. A un pied de l’extrémité, un long et fort cordage (quarante mètres et quarante millimètres de diamètre) prend dans une saignée semi-torique; c’est le mouton, dont le brin unique servira à maintenir l’antenne contre le mât lorsqu’on fait le quart, comme disent les comites de galère, opération qui consiste à muder ou changer l’antenne de bord. Il s’attache autour de l’arbre.

A huit pieds du bout du quart, se trouvent les bragots. C’est un cordage double de quarante-cinq millimètres de diamètre, qui se lie au quart en deux parties inégaies s’achevant toutes demi par des guinçonneaux; la plus grande a une longueur de dix brasses, la plus petite de trois. Le bragot court s’accroche à une manœuvre, la cargue d’avant, au moyen d’une estrope terminée par une ganse, partie supérieure d’un moufle doté d’une poulie violon. La cargue d’avant de la mestre aboutit au premier banc de proue. Il s’installe un moufle de ce type à chaque bord, et dès que l’antenne se mude ou passe de l’autre côté du mât, on change de cargue d’avant. Ce palan permet de régler l’incidence verticale de l’antenne.

Lorsqu’il est raidi « cargue la mestre », ordonne le comite, le nez du quart se busque vers la couverte.

La branche longue du bragot aboutit par un système ganse et guinçonneau à l’orse à poupe, avec laquelle se contrôle le débattement latéral du quart. Un massaprès est au bout de son estrope; celle-ci conduit le brin vers une pastègue qui le renvoie à son tour. Le bout fixe du moufle se situe au sixième banc en partant de la poupe, son retour s’effectuant quasiment au niveau de l’espale, presque à l’arrière du navire. Cette manœuvre, qui est à orse longue, court à l’extérieur des filarets ou bastingage. Elle existe là encore en double exemplaire; autrement dit, on change également d’orse à poupe quand on change de bord.

La penne se contrôle à l’aide de deux ostes fixées symétriquement aux deux branches égales d’un bragot, qui prend lui-même à onze pieds de l’extrémité supérieure de l’antenne. Ces bragots ont dix mètres de long avec un diamètre de trente-cinq millimètres. A leurs guinçonneaux respectifs se croche, au moyen d’une ganse, un massaprès qui renverra vers une pastègue la cime de l’oste. Ces manœuvres jumelles ont leur point fixe au sixième banc de poupe et leur retour au quatrième. Contrairement aux usages ultérieurs, ces deux ostes se mettent du même côté de la voile, comme en témoignent les dessins d’époque. C’était probablement le seul moyen d’éviter d’effarantes complications lorsqu’on changeait l’antenne de bord.

Passons aux manœuvres de l’antenne de trinquet. On trouve successivement :

– à un pied-et-demi du bas-bout de l’antenne, le départ de la cargue d’avant;

– à un demi-pied au-dessus, le départ des deux carguettes symétriques;

– à quatre pieds plus haut encore, les deux bragots égaux d’orse à poupe.

A l’encontre de, ce qui se passe à mestre, toutes ces manœuvres sont à poste en permanence. On ne les lie d’ailleurs pas avec le système ganse-guinçonneau, mais au moyen de pommes bloquées dans des boucles avec un petit filin (le merlin), ce qui rend leur démontage beaucoup plus long. La cargue d’avant (quarante mètres de long et quarante millimètres de diamètre) se prolonge jusqu’au milieu de l’éperon, où elle coulisse dans un massaprès de fonte pour revenir, dans l’axe de la galère, se fixer le long du coursier, au troisième banc de proue.

Détail de l’arbre de trinquet. On remarque bien comment se fixent les sartis sur le calcet. Le palan de carnal est monté, par contre, à proue, la gourdinière n’est pas à poste, on ne voit que sa poulie estropée. © Atelier 53/Paris

Longues de trente-cinq mètres chacune et d’un diamètre de trente millimètres, les deux carguettes, une à chaque bord, passent dans une pastègue clouée sur la rambade, puis se prolongent à l’extérieur des bancs. Elles jouent le rôle de mouton pour l’antenne de trinquet. Les deux cargues ‘d’avant se fixent à leurs bragots (ceux-ci longs de sept mètres et de quarante millimètres de diamètre) par l’estrope d’une poulie où circule une cime de près de trente mètres de long et de vingt-cinq millimètres de diamètre. Le point fixe se fait sur l’apostis ou plat-bord, à la hauteur du huitième banc de proue, par l’intermédiaire d’un crochet de fer, le ringuot, le retour s’effectuant au neuvième banc avec une galoche (poulie coupée).

On retrouve à la penne de trinquet, les deux ostes avec leurs bragots, qui se situent à environ six mètres de l’extrémité de l’antenne. Ces bragots font dix mètres de long pour quarante millimètres de diamètre. Les ostes (de vingt-cinq millimètres de diamètre) possèdent leur point fixe au sixième banc de proue et leur retour au septième. Enfin, n’oublions pas de coiffer l’antenne de trinquet avec son bonnet, peau de mouton retournée enveloppant l’extrémité de la penne, afin d’éviter toute déchirure des voiles de mestre lors des manœuvres.

Les manœuvres annexes

Chaque mât possède un équipement complémentaire. L’arbre de mestre porte deux palans auxiliaires : le cantal et la carnalette. Le camai de mestre est un moufle monté avec un cordage de vingt-cinq millimètres de diamètre et soixante mètres de long. Sa poulie supérieure est estropée à travers un trou du calcet percé au-dessus des yeux, perpendiculairement à l’axe du navire. Ce moufle se situe à tribord, côté poupe; il possède une poulie mobile où l’effort s’exercera. Le retour du bras actif s’effectue au pied du mât, par une pastègue qui s’y trouve fixée.

A l’autre bord et côté proue, se monte un palan identique, la carnalette, qui ne semble pas à poste en permanence, que l’on frappait sans doute à la demande. On retrouvera le carnal sur les chébecs. Les usages de ces deux palans apparaissent nombreux. Ensemble, ils maintiennent la grande tente de cotonnine par les fortes chaleurs , le carnal prenant à poupe, la carnalette à proue. Le carnal sert aussi de cargue-fond aux voiles de mestre, la carnalette de cargue-point à celles de trinquet. Vu sa position à poupe, il est également probable que le palan de cama! s’utilisait encore comme contre-étai de mestre lorsqu’on allait au largue et au vent arrière.

Détail de la rambade. Earbre de trinquet présente une section octogonale; derrière, se trouve la taille guinderesse de trinquet, poulie à deux yeux où les brins des amans traversent le haut de la caisse. © Atelier 53/Paris

Cette gravure est extraite de l’album Dessins de galères, fait aux armes de Colbert. Ce travail semble inachevé car les cartouches sont vides de toute mention. Le navire représenté est une galère ordinaire avec sa voilure maximale (grand trinquet et maraboutin, espigon à poste) ce qui était une combinaison assez peu utilisée. On remarque sur les voiles les palans de camai, et à l’avant du trinquet, la gourdinière et les embrouilles, utilisables comme cargue-fonds.

L’arbre de trinquet a son palan de carnal, mais point de carnalette. Celle-ci est remplacée par la gourdinière, sorte de cargue-fond des voiles de trinquet à brins multiples. On la monte en trois doubles passant au travers d’une bigotte à trois trous. Cette bigotte se fixe sur une cime par le bon vieux système ganse et guinçonneau qui passe dans une poulie estropée au calcet de trinquet, de la même manière que le carnal à mestre, à cette réserve près que l’estrope se tient ici à proue et non à poupe. I:ensemble de la gourdinière et de ses embrouilles s’emploie exclusivement pour réduire la surface de la voile du trinquet, en carguant la partie comprise entre l’arbre et le quart.

Le prodon : un palan exceptionnel

Il reste à évoquer le palan magistral de la galère : le prodon. Il constitue le plus gros palan du bord, qui ne sert qu’à des travaux exceptionnels ; arborer la mâture, abatttre en carène, etc. Comme le système des vettes, le moufle s’arme en double, avec deux brins de traction. Sa partie supérieure comprend une taille de quatre yeux, sorte de double poulie violon, la partie inférieure deux poulies violon séparées, à deux yeux chacune. Les estropes de ces poulies pèsent cinquante kilos pièce, pour un diamètre de quatre-vingt-dix millimètres; la grosse taille de tête va chercher (avec son estrope) dans les deux cents kilos, la paire de poulies basses en pesant à peu près autant…

On arme sur ces tailles respectables deux jambes de prodon, de quatre-vingt-dix brasses de long (cent quarante mètres), de quarante-cinq millimètres de diamètre et pesant chacune deux cent soixante-quatre kilos… On comprend que ce palan qui, une fois entièrement équipé atteignait gaillardement la tonne, ne se montait qu’à la demande. Ses cimes prolongées sur toute la longueur utile du bâtiment, de la conille à l’espale, d’un bord à l’autre, il ne fallait pas moins de deux cent-soixante paires de bras, ceux de la chiourme, pour le mettre en action.

© Musée de la Marine

Les voiles

A ces espars géants correspondent des voiles à leur mesure, d’une taille extraordinaire, les plus grandes voiles latines qui aient jamais paru en Méditerranée. Celles que nous connaissons ordinairement forment un angle droit au point libre, et leur plus grand côté se fixe à l’antenne. Selon le langage des galères, la ralingue d’envergure est l’antennal, la ralingue de chute (celle qui est sensiblement verticale) est la balume et la ralingue de fond, le gratiou. Leur tissu de cotonnine s’assemble en laizes ou fez de 0,50 m de largeur, selon une technique bien particulière de découpe et de montage, qui permet d’économiser un maximum de toile tout en donnant à la voile sa forme caractéristique.

A l’angle inférieur, libre, se trouve une ganse fourrée; au point supérieur, le féridou de penne, le plus haut des rabans d’envergure ou matafions, à l’angle bas de l’antennal, le féridou de quart. La voile comporte une bande de ris avec ses tiercerols ou garcettes. Son gratiou montre des pattes où viennent prendre le palan de camal pour la mestre et les embrouilles de la gourdinière au trinquet. La ralingue de chute, la balume, possède également sa patte où s’arrime le gourdin, sorte de hale-bas permettant de rentrer à bord, quand on abaisse l’antenne, le gigantesque ventre de la voile, afin d’éviter que la toile n’aille à l’eau. Une brasse de gourdin sert aussi à châtier la chiourme quand le capitaine ordonne une « bastonnade » sur le coursier…

Les voiles latines des galères ont leurs particularités. Elles sont d’abord presque isocèles, entendons par là que la longueur de la balume atteint presque celle de l’antennal, ce qui donne un profil de voile très pointu. Cette disposition implique un point de quart très élevé au-dessus du pont quand la voile est en position ordinaire. C’est bien sûr le but recherché, car on ne souhaite pas que le gratiou balaie le coursier et, au-dessus des bancs, les têtes de la chiourme; il fallait aussi pouvoir ramer ou voguer sous voile… Leur angle au sommet est de 4Y pour celles de mestre et de 40° au trinquet. La voile d’une galère apparaît aussi très en avant. Ceci s’explique par la nécessité de contrôler l’écoute et le gratiou de la plus grande voile de mestre en dehors de la poupe, et de faciliter l’opération d’envergue.

A l’angle libre de la voile, vient s’accrocher le guinçonneau de l’escote. Il s’agit d’une écoute double : comme bien d’autres manœuvres, on en dispose une à chaque bord. On la fait avec un cordage de vingt brasses (plus de 30 m) qui se tourne au niveau de l’ espale sur une bitte pour la voile de mestre et souvent autour du grand mât pour la voile de trinquet. Compte tenu de la surface des voiles (voir plus loin), il est impossible de tirer sur l’écoute directement; aussi se sert-on d’un palan auxiliaire monté en dérivation, si bien appelé le casse-escote. Il s’équipe avec deux massaprès à deux yeux et une cime de 30 mm de diamètre. Faut-il ajouter que ce palan est l’objet d’une surveillance vigilante ? D’autant qu’il sert aussi à serper ou relever les fers de la galère…

La voile de trinquet. Elle est établie comme la voile de mestre. L’escote est frappée au niveau de l’arbre de mestre. Le quart est tenu en position par ses trois niveaux de manœuvre, la cargue d’avant, l’orse à poupe et les deux carguettes. Les deux ostes sont du même bord, au vent de la voile. Sur la voile elle-même, on remarque bien la bande de ris et ses tiercerolles (garcettes) et le point d’écoute sur l ‘espale. Concernant l’arbre de mestre, on peut voir que le palan de carnalette sert d’étai. © Atelier 53/Paris

Il faut choisir entre trois voiles latines à chaque mât, sachant qu’il ne peut s’en monter qu’une seule par antenne. De la plus grande à la plus petite, on distingue, à mestre : le maraboutin (dont la taille exige l’adjonction, au bout de la penne, de l’espion), la misaine, la voilette ou bouffette; et au trinquet : le grand trinquet, le petit trinquet et le trinquetin. Ce sont les voiles ordinaires. Si la galère fuit ou prend la cape, on peut armer à mestre une voile carrée, le fréou, dont le montage suscitait d’ailleurs de vives controverses parmi les officiers des galères. L’arbre de trinquet peut également supporter un foc, le polacron, qui se fixe sur l’éperon. Enfin, à partir des années 1690, les galères de France, qui ont servi sur les côtes du Ponant, expérimenteront un artimon, qui sera adopté peu à peu en Méditerranée, et se retrouvera entre autres sur les galères de Malte. Doté d’une voile triangulaire, à peu près de la taille d’un polacron, le mât d’artimon se plantait sur l’espale, face à la tenaille ou entrée du berceau de poupe.

Cette planche très détaillée figure dans le traité de Barras de La Penne. Elle fut reprise par l’amiral Pâris pour un de ses ouvrages. Cette galère porte trois fanaux, mais ce n’est ni une patronne, ni une réale.

Toutes ces voiles se fixent sur l’antenne grâce à leurs matafions et aux féridous de quart et de penne. Leur position par rapport au bout de quart se repère très soigneusement. Au trinquet, ces repères sont marqués sur l’antenne, dont le quart se trouve au-dessus de l’éperon. A mestre, on situe ce point par rapport au banc qui se trouve en face, peut-être parce que le vogue-avant ou premier rameur de ce banc faisait son affaire dudit féridou.

Au trinquet, la voile majeure part à un pied de l’extrémité du quart; à mestre, au contraire, le maraboutin s’assujettit au niveau des bragots (soit à huit pieds de l’extrémité du quart) afin de dégager le mouton et les bragots lors des manœuvres délicates que nécessitent les prises de quart. A chaque voile correspond une hauteur de l’antenne par rapport au calcet. Pour les voiles majeures, l’antenne se monte à toucher le calcet; pour les voiles plus petites, elle s’abaisse au fur et à mesure, tandis qu’elle s’incline vers l’horizontale afin de rester manœuvrable sans estropier l’équipage. Le tableau ci-dessous indique les positions des différentes voiles sur leur antenne.

Une voilure d’utilisation difficile

A l’exception du petit trinquet qui demeurait éventuellement jonqué à son antenne, aucune de ces voiles ne restait carguée à poste après usage. La voilure d’une galère apparaît d’autant plus gigantesque et difficile, dangereuse à manipuler, qu’il s’agit de surfaces non fractionnables. La réduction de la toile, voile en l’air, aurait exigé que les mariniers se promènent le long de l’antenne, exercice funambulesque, qui ne se pratiquait qu’exceptionnellement, et occasionnait des accidents : « Il y en a, écrit un comite, qui sont tombés dans la galère où ils se sont tués et ont tué les forçats sur lesquels ils tombaient »… Prendre des ris supposait donc qu’on amène l’antenne sur le coursier à hauteur d’homme, et même le comite le plus obtus comprenait qu’il valait mieux dans ce cas changer de voile.

Parlons chiffres. Nous avons retenu quelques associations de voiles au trinquet et à la mestre :

– surface maximale, y compris les voiles auxiliaires : 875 m2;

– surface minimale, voiles latines exclusi-vement : 394 m2;

– surface en fuite, avec fréou : 167 m2.

Pour une réale ou une patronne, nous aurions respectivement les surfaces suivantes : 1 239 m2, 548 m2 et 221 m2. Il va sans dire qu’il faut attendre les cotres géants de la fin du XIX’ siècle pour voir réaliser de pareilles surfaces. La comparaison entre la voilure d’une galère et celle d’un vaisseau approximativement de la même époque ne manque pas d’intérêt. Nous avons pris le Protecteur, bâtiment de soixante-quatre canons, construit vers 1760. Le phare complet du grand mât, divisé en trois voiles, montre une surface totale de 694 m2, soit 272 m2 pour la grand voile, 317 m2 pour le hunier et 105 m2 pour le perroquet. Un vaisseau de soixante-quatre canons possédait donc un grand phare comparable au seul maraboutin d’une réale ! Mais ce phare était déjà divisé lui-même en trois surfaces secondaires, si bien que le grand hunier équivaut à la superficie d’une misaine de galère ordinaire.

Détail de la rambade. Le remarquable travail du maquettiste apparaît ici dans toute sa force. Les coudaloux sont fixés à l’apostis; au-dessous se trouvent les mantelets des paresanis. La liaison est assurée par des guinçonneaux de fer. © Atelier 53/Paris

L’art de combiner les voiles

Tout l’art de la navigation, sur un tel bâtiment, consiste à choisir la meilleure combinaison de voiles possible, et à la modifier au moment opportun. La voilure maximale ne s’établit que par très beau temps. Elle est probablement peu utilisée. La lecture d’une douzaine de journaux de bord, tenus vers le début du XVIII’ siècle par un officier des galères de France, montre que l’association du maraboutin et du grand trinquet demeurait exceptionnelle. Un comite avisé lui préférait l’alliance de la misaine, la voile moyenne de mestre, avec le grand trinquet.

Si le vent s’élève, on n’attendra pas pour ôter le grand trinquet et lui substituer le petit trinquet. La manœuvre simultanée des deux antennes, que les comites évoquent pourtant dans leurs écrits, ne semble pas réalisable. On ne change donc qu’une seule voile à la fois, toujours la plus grande • d’abord, tandis que l’autre demeure en l’air pour porter la galère. Si le vent fraîchit encore, la misaine sera remplacée par la bouffette, l’antenne de proue conservant son petit trinquet. Ces deux dernières voiles, la troisième de mestre et la seconde ou moyenne de trinquet, représentaient la combinaison la moins risquée et par là même la plus courante.

En cas de mauvais temps, ou plutôt de très forte brise, au lieu de recourir au trinquetin, on préférait jonquer le petit trinquet et marcher exclusivement avec la bouffette. Et quand la mer grossit, que les vagues menacent de défoncer la rambade, et que le pont, sur ce navire si bas de bord, se trouve balayé en permanence par l’eau et les embruns, il ne reste plus qu’à gagner un abri le plus vite possible, comme on peut, et souvent peu glorieusement, afin d’attendre au mouillage que le temps se raccommode…

Les manoeuvres

Le feve rem

Supposons, dirait le sieur Masse qui fut comite réal, une galère voguant avant tout depuis une heure, et comme une bonne brise se lève peu à peu, le capitaine qui décide de marcher à la voile. Le comite a déjà prévenu en bas le mousse de la chambre aux agrès, afin que les voiles soient débarrassées de leur étui ou mantelet. « Notre homme, commande le capitaine, avertissez que nous allons faire voile. » Le comite siffle le leve rem. La chiourme cesse alors de voguer et entrave l’extrémité de chaque aviron avec son estrope ou fourneladou.

Sur la rambade, les mariniers qui ont peut-être interrompu un petit somme ou bien une partie de cartes, se tiennent parés aux manœuvres. « Arme les ostes, les orses et le devant », ordonne le sous-comite de proue, qui termine son affaire en sifflant le casse trinquet. A ce dernier signal, les vogues-avants et les apostis (le premier et le second rameur) des trois ou quatre bancs les plus proches de l’arbre de mestre, côté proue, empoignent l’écoute de trinquet et la tendent violemment.

En quelques secondes, les joncs qui retiennent la voile pliée contre son antenne se rompent et libèrent la toile, qui se déploie et se gonfle. Il se trouvait déjà une voile enverguée à proue, car c’était l’usage de conserver toujours le petit trinquet en sauvegarde. Ce passage très rapide de la propulsion à rames vers la propulsion à voile permettait de se sortir sans dommages de situations épineuses, quand la chiourme seule n’aurait pu étaler.

Pendant ce temps, on a donné du mou aux sartis sous le vent du trinquet, ceux-ci se trouvant bandés sous la voile, et on a repris le mou de la balume afin d’éviter que la toile n’aille à l’eau. Ceci suppose de l’expérience et de la dextérité de la part de ceux qui sont aux manœuvres, les mariniers comme les hommes de chiourme, ainsi qu’une excellente coordination. Lorsque l’antenne surplombe la rambade, le plus dur est accompli. Il ne reste plus qu’à abaisser tout-à-fait en carguant le devant, et à finir d’étouffer la voile au plus vite en souquant sur ses gourdinières.

Il fallait pressentir l’évolution du temps et choisir la meilleure combinaison pour changer de voile le moins souvent possible. Avec un vent très variable, cette économie de manœuvre est quasiment irréalisable, et l’on doit répéter sur les deux mâts, au cours de la journée et parfois même de la nuit, le va-et-vient de l’antenne du calcet au coursier. Amener et hisser à plusieurs reprises des espars (antenne, plus voile, plus cordages et poulies) qui pèsent plus de 2,5 tonnes à mestre et 1,4 tonne au trinquet, représentait un travail épuisant, dont les galériens supportaient la plus lourde part. « Il est certain, écrit le comite Masse, que rien ne fatigue plus une chiourme que de faire amener vos antennes si souvent… et qu’elle aimerait mieux voguer avant tout que d’être obligée d’hisser cinq ou six fois vos antennes de mestre et de trinquet. »

Manoeuvres pour hisser

« Amène la mestre », siffle le comite. Il faut d’abord abattre l’antenne, tandis que la voile du grand mât est tirée de sa soute et prolongée sur le coursier, dont elle occupe presque toute la longueur, s’il s’agit d’un maraboutin, et au moins les deux-tiers quand on a choisi la misaine. Les galériens ne croisent pas les bras. Ce sont les forçats de la bande qui filent les vettes de mestre en les retenant à force de bras. D’autres mollent le palan d’anguis et cueillent le batardin, afin de desserrer les trosses qui autrement empêcheraient l’antenne de coulisser le long du mât; et d’autres encore, toujours des hommes de chiourme, recouvrent ou chagnent les ostes, pour incliner doucement la penne vers la poupe, au fur et à mesure de l’abattée de l’antenne. Lorsque celle-ci est amenée à hauteur d’homme et dans l’axe du navire, on l’immobilise. Alors, les vogues-avants et apostis de chaque banc posent leur pied sur le coursier où ils nouent la voile à l’antenne avec les matafions qu’ils tiennent à la main.

Dans le même temps, les galériens qui sont postés vis-à-vis les sartis bloquent les couladoux au vent, tandis que ceux qui se trouvent sous le vent décrochent les palan-quinets et tiennent les sartis à bout de bras. N’oublions pas que la voile s’envergue à une antenne dont la penne se trouve prise entre les haubans et le mât, du côté sous le vent. On touche là au problème crucial du haubanage sur les bâtiments à gréement latin car, de toute évidence, aucune voile ne pourrait prendre son creux dans ces conditions. Sur les galères à main-d’œuvre abondante, la chiourme à poste passe les sartis sous le vent derrière l’antenne les sartis poupiers en particulier, qu’elle retend sous la voile dès que l’espar est en place.

Quand tout est paré, le comite jette un dernier coup d’œil, « car on s’en prend toujours à lui lorsque la manœuvre qu’on va exécuter ne va pas bien. » Puis il ordonne : « Arme vettes, hisse tout d’un temps. » Au coup de sifflet, tous les forçats de la bande droite et de la bande senestre, depuis l’arbre de mestre jusqu’à l’espale, tirent sur les vettes pour monter l’antenne. La voile se dégourdit. Ceux qui gardent l’écoute ne rêvent pas, car à la moindre distraction ou faiblesse de leur part, le vent emporte la voile… et chavire la galère !

Amener la voile

Abattre une antenne, lorsque celle-ci ne porte pas de voile, représente une opération importante, mais sans difficulté particulière : on doit moller les vettes et le palan d’anguis. Si la voile est en l’air, la manœuvre devient plus délicate et se complique. Voyons comment les choses se pas-. sent du côté du trinquet. On abaisse d’abord l’antenne à tailles et trosses, soit environ à mi-mât, lorsque se Croisent le long de l’arbre les trosses qui descendent et les tailles guinderesses qui remontent. Le jeu consiste ensuite à ramener très prudemment l’antenne vers l’axe de la galère, en surveillant étroitement la voile, de telle façon que la penne de trinquet passe en douceur sous le quart de mestre.

Autre gravure de l’album Dessins de galères. La galère vogue en avant toute; comme il se doit à l’entrée d’un port, un pilote à l’arrière observe le paysage à la longue vue. L’antenne de mestre est à sec de toile. Derrière, certaines galères portent encore leurs voiles. © Musée de la Marine

Changer l’antenne de bord ou « faire le quart »

« La voile ne s’oriente bien, écrit Jurien de la Gravière, et ne produit son effet utile que lorsque l’antenne est sous le vent du mât. » C’était ce que les gens du métier appelaient naviguer à la bonne main. Sans cela, la voile donne un très mauvais rendement : plaquée contre l’arbre, elle s’use au racage et son antenne travaille dans des conditions plus que défavorables. Changer de bord impliquait donc une rotation de l’antenne autour de son arbre. On disait muder ou faire le quart, la seconde expression, plus imagée, signifiant qu’il fallait empoigner le quart pour mener à bien l’opération. Celle-ci ne portait pas trop à conséquence sur un petit bâtiment latin. Il en allait autrement sur les galères, vu la taille des espars, et aussi parce que la présence des sartis compliquait sensiblement la manœuvre. Muder l’antenne de mestre implique un ensemble de mouvements complexes.

Il s’agit d’un travail lourd, nécessitant une série d’actions très coordonnées sur presque tout le gréement, et mobilisant successivement près d’une centaine d’hommes. Tout cela devait s’exécuter le plus vite possible. Selon Masse, faire le quart de la mestre avec une chiourme bien entraînée demandait environ une demi-heure. Côté trinquet, où nous retrouvons les mariniers de rambade, les opérations apparaissent moins longues, car l’on mudait presque toujours avec la voile en place, ce qui dispensait donc de hisser l’antenne à deux reprises, l’une pour muder, l’autre pour enverguer. Il fallait néanmoins faire passer la voile d’un bord à l’autre, ce qui n’avait rien d’aisé…

Cette économie d’effort pouvait-elle également s’appliquer à l’antenne du grand mât ? Le Capitaine de Fontette n’expliquait-il pas, dans son savant traité de manœuvres, comment « faire le quart de mestre à la voile » ? Toutefois le point de vue du comite en cette matière, celui du contremaître, semble nettement plus circonspect. Quand l’équipage et la chiourme sont trop fatigués pour faire le quart, à mestre comme à trinquet, alors qu’un changement de cap demanderait que les antennes soient mudées pour quelques milles seulement, les capitaines se résignent à naviguer avec les espars à la mauvaise main, ce que les gens de galère appelaient aussi faire voile à la française, car les galères des âutres Etats, et celles de Malte au premier chef, mettaient un point d’honneur à toujours marcher avec leurs antennes sous le vent du mât.

Les allures

Marcher au plus près

« L’on sait par expérience qu’une galère ne peut aller à la voile pour son plus près qu’à cinq aires de vent; encore faut-il que le vent soit maniable, mer belle et beau temps. » Ces remarques, extraites des écrits du sieur Masse, définissent les capacités d’une galère de l’extrême fin du XVII’ siècle à remonter au vent. Elles ne sont pas du tout négligeables; elles apparaissent même meilleures que les performances des vaisseaux à voilure carrée. Le comite Masse a beau jouer les modestes, une galère qui marche jusqu’à cinq aires ou quarts possède tout de même la liberté de choisir vingt-deux des trente-deux caps de la rose des vents…

On remonte au vent en jouant sur l’inclinaison du bord d’attaque de la voile. Par vent contraire, à moins six-sept aires ou quarts, on tend la cargue d’avant et le palan d’écoute, tandis que l’orse à poupe reste mollée : « cargue et casse », ordonne le comite. Le nez de l’antenne se rabat vers le pont, et la voile prend le vent en hauteur, là où il est le plus fort, l’antenne guindée au maximum, la ralingue du gratiou touchant l’arbre. Lorsque le timonier pince trop le vent, et que la voilure commente à fassayer, le comite lui crie « porte », afin qu’il fasse porter et s’écarte un peu du lit du vent.

Chacun d’ailleurs possède ses recettes, un savoir-faire professionnel. « Pour bien orienter vos voiles lorsqu’on a envie de naviguer de cette manière, conseille Masse, et de les mettre à leur véritable centre le plus tôt et le plus juste, c’est de les faire carguer et casser autant que vous pourrez; après cela, vous faites moller un bon pied votre devant et autant votre escote. Alors votre voile est dans son véritable centre pour aller au plus près et avec un petit vent léger sans voguer. Il faut donc, pour courir de l’avant, que vos voiles portent toujours à plein, car si vous faites trinquer vos voiles, vous n’allez qu’à la dérive et vous êtes sujet à prendre le vent devant. »

On pouvait aussi ramer ou voguer sous voile. L’action de la palamente on désignait ainsi l’ensemble des rames réduisait sensiblement la dérive. « Il suffit d’un effort de vogue minime, aisé à soutenir pendant des heures, sans fatigue, pour pouvoir faire une route importante avec un vent qui laisserait le bateau sur place sans cela. » Cette remarque de F. Beaudouin, qui concerne de très petits bâtiments latins, vaut également pour les galères. Même si on ne ramait jamais sans fatigue à bord des galères, et de surcroît durant plusieurs heures, voguer sous voile apparaît comme la meilleure façon de cheminer par vent contraire, celle qui combine judicieusement la propulsion à la voile et à la rame. On y gagnait un quart, ce qui permettait de marcher au plus près jusqu’à quatre aires : avec un tel cap, la galère était sans rivale.

Vent de travers, largue et vent en poupe

Si le vent vient de travers, le jeu consiste à libérer progressivement l’antenne. « Molle le devant et hale l’orse », siffle le comite. Au commandement, à• mestre comme à trinquet, les hommes qui ont la main sur la cargue d’avant détendent son palan et libèrent peu à peu le câble qui bridait le bas-bout de l’antenne. Celui-ci relève donc le nez, tandis qu’à la penne l’on recouvre doucement les ostes. Au fur et à mesure que la cargue d’avant se molle, on tire sur l’orse à poupe, de telle façon que l’antenne s’oriente obliquement par rapport à l’axe du navire; dans le même temps, on donne du mou à chaque écoute.

Galère patronne portant l’étendard du chef d’escadre, croquée par Sbonsky de Passebon. Là aussi, toute la toile est hissée. Le caïque est à poste, on voit la fumée du fougon sur lequel on cuisinait. Un événement doit se préparer, car pilote et officiers semblent s’agiter sur le tendelet, à poupe. © Musée de la Marine

Si le vent tire vers le largue, il faut laisser filer davantage le devant et l’écoute, alors que l’orse à poupe se hale à proportion. Lorsque le vent arrive en poupe, l’antenne se dispose perpendiculairement à l’arbre, à mi-chemin de chaque bord, quart d’un côté, penne de l’autre, tous deux à la même hauteur, en aile de gabian. Courir de cette façon ne représentait pas toujours l’allure la plus favorable. On risquait de prendre le vent à la penne, si une brusque saute de brise emportait la voile de mestre, mal contrôlée, qui venait alors coiffer le mât, situation fort périlleuse qui risquait d’entraîner la perte du navire. L’allure vent en poupe impliquait un autre inconvénient, nettement moins grave que le précédent : si les deux antennes étaient de même bord, la voile de mestre dérobait le vent à celle de trinquet. On y remédiait en mudant l’antenne de trinquet, ce qui s’appelait marcher en oreille de lièvre ou encore espase et poigneau.

Des galères du Roi-Soleil aux derniers chébecs des années 1920

Contrairement aux idées reçues, la galère apparaît bien comme un navire à propulsion mixte les journaux de bord en témoignent, qui naviguait autant et plus à la voile qu’à la rame. Les dimensions gigantesques de ses antennes et de ses voiles, qui auraient constitué un terrible handicap et un non sens avec un équipage trop peu nombreux, constituaient un formidable atout à bord d’un navire où la main-d’œuvre était abondante, corvéable à merci, et ne pouvait pas disparaître à la première escale… Lorsqu’il reçoit l’ordre de faire voile, le comite, outre les trente mariniers, dispose d’un équipage de 260 matelots en casaque rouge : les forçats et les esclaves. Ce sont les galériens qui servent les cordages, les antennes et les voiles, à l’arbre de mestre d’abord, où aucun matelot libre ne se trouve posté, et même au niveau du trinquet pour tout ce qui demeure hors de portée de ceux du gaillard d’avant.

La Réale de France. Le Royaume de France arma plus de dix réales en quelque 150 ans. Ce bateau est une belle représentation de la grandeur et de la magnificence du souverain : brocart d’or, étendards, sculptures réalisées par des maîtres… mais la chiourme « pue » autant que celle des galères ordinaires. © Atelier 53/Paris
Trois galères voguent, la première établit son trinquet. Le grouillement humain, la taille des espars, les étendards flottant au vent, tout contribue à créer l’impression de puissance. © Musée de la Marine

La seule répartition de l’espace à bord d’une galère, où les bancs de nage occupent plus des trois-quarts de la superficie du pont, suggère qu’on ne pouvait pas manœuvrer à la voile sans faire appel à la chiourme. Même si les Barras de la Penne, Fontette et Masse avaient négligé de nous signaler cet aspect essentiel de la galère sous voile, l’observation des maquettes d’époque nous montre que les câbles et les palans sont disposés et prolongés de telle manière qu’ils se trouvent à portée de main des hommes enchaînés à leur banc. Le recours aux rameurs pour le matelotage est tellement ancré dans les habitudes, que le nom même des cordages s’accompagne toujours de la désignation des bancs où ils aboutissent; même le point de quart des voiles de mestre se définit par le banc en face duquel il se trouve.

Faire voile sur une galère n’en demeurait pas moins un travail lourd, complexe, impliquant de multiples contraintes. L’utilisation simultanée de deux voiles de grande surface posait un problème épineux quand il fallait rapidement réduire la toile sans cargues. En outre, dès que le vent forcissait, la taille même des espars constituait un réel danger, car leur contrôle devenait assez hasardeux. La navigation à voile sur les galères est cependant exemplaire, car ce type de navire porta sans aucun doute les plus fortes voiles latines qui aient jamais été enverguées. D’autres bâtiments latins ont existé : chébecs, pinques, felouques, tartanes, mais avec des voiles et des espars de dimensions plus réduites.

C’est le problème des effectifs qui causa la disparition progressive des grandes voiles latines dans la flotte de commerce et de pêche, et ce, malgré leurs indéniables qualités. Il faudra cependant attendre les années 1920-1925, pour voir le dernier chébec latin de Majorque, le Corazon de Jesus, déposer son rôle : un patron, quatre hommes d’équipage, sans oublier le chien du bord… Il restait l’ultime représentant d’une grande famille de navires qui régnèrent en Méditerranée durant des siècles.

 

Orientation bibliographique : R.C. Anderson, Oared figbting chips, Londres, 1962. E. Jurien de la Gravière, Les derniers jours de la marine d rame, Paris, 1885. P.W. Bamford, Fighting chips and prisons (Me mediterranean galleys of France in the age of Louis XIV), Minneapo• lis, 1973. J. Marteilhe, Mémoires d’un protestant condamné aux galères de France pour cause de religion, Rotterdam, 1757 (réédité au Mer. cure de France sous le titre Mémoires d’un galérien du RoiSoleil, Paris, 1983). R. Butler et A. Zysberg, Le travail de la rame sur les galères de France vers la fin du XVI? siècle, Neptunia, ri* 164, décembre 1986. A. Zysberg, Les galériens. Vies et destins de 60 000 foirals sur les galères de France (1680.1748), à paraître aux éditions du Seuil.

André Zysberg : Docteur ès lettres. Chargé de recherche au C.N.R.S. René Burlet : Ingénieur. Docteur en ergonomie et écologie à l’Uni-versité Paris I.