Par Xavier Mével – Après deux ans de restauration (CM 161), Richard Madrange savoure enfin le plaisir de naviguer. Petite balade en baie de Goulven à bord d’un cotre de Carantec.

La silhouette râblée, les joues piquetées d’une courte barbe grise, le regard malicieux, Richard Madrange vous fait l’impression de ces hommes placides qui à tout problème trouvent solution. A l’opposé, notre photographe Michel Le Coz, lui, est plutôt d’humeur chagrine. Pour tailler le portrait de Gwenvidig en mer, il a emprunté un gros pneumatique tout neuf et l’a attelé à sa fourgonnette. Il espérait une cale de mise à l’eau et découvre un fruste chemin de ciment plongeant dans un océan de sable meuble. Pas question d’aventurer son rutilant attelage dans cette chausse-trape ! Richard, un rien narquois, s’étonne de tant d’inquiétude: en cas de pépin, on trouvera toujours des bras secourables, un quatre-quatre ami, le tracteur d’un voisin… Finalement, rien de tel ne sera nécessaire. L’engin flotte sagement au bord de l’eau, tandis que Richard, comme pour faire la nique à ce vain tracas, descend tout guilleret sa prame sur une remorque « maison » qu’il tire sans le moindre effort. « J’ai fait ça avec des tringles inox récupérées à la ferraille; ça m’a coûté cent balles! »

Trois coups de godille et le voici à couple de son cotre de Carantec, mouillé sur coffre parmi quelques canots qui se dandinent sur une mer jade. Par ce caniculaire après-midi de juillet, le mouillage de Kérurus, en Plounéour-Trez, aurait presque des allures de lagon polynésien, une bénédiction sur cette côte léonarde dont l’âpreté fait ordinairement tout le charme. Malgré la petite brise thermique qui vient de se lever, le plan d’eau reste bien abrité, protégé de presque tous les vents par une herse de roches qui, de Brignogan à Plouescat, verrouillent l’immense grève de Goulven. La mer descend et cette baie ne sera plus bientôt qu’une vaste plaine de sable. Nous disposons de deux heures et demie. Ensuite, Gwenvidig ne pourra plus regagner son corps-mort. Pas de quoi turlupiner son propriétaire: « Si on est trop tard, je mouillerai ailleurs. Ça n’a aucune importance. »

Un manque à virer est toujours possible, et ici c’est plein de cailloux!

A observer les préparatifs de l’appareillage, on devine le rituel immuable d’un marin méthodique accoutumé à naviguer en solitaire. D’abord, démarrer le petit Diesel, au cas où: « Je pars à la voile, mais jamais sans le moteur en route, prêt à être embrayé. Un manque à virer est toujours possible, et ici, c’est plein de cailloux ! Je préfère subir un quart d’heure de bruit plutôt que risquer de transformer mon bateau en bois d’alumettes ! » Une fois ôté l’étui de grand voile et choqués hale-bas, balancines et écoute, Richard soulage la bôme et le pic d’un coup d’épaule pour enlever le croissant sur lequel ils reposent. Il maille la drisse de pic sur son estrope en câble et se rend au pied du mât pour hisser. Les drisses sont libérées du râtelier de cabillots. La corne monte à l’horizontale pour réduire le frottement de l’encornat , puis elle est apiquée une fois le guindant bien étarqué. Richard plonge alors à l’intérieur pour extirper de la cabine le flèche transfilé sur sa vergue. La drisse est nouée à mi-espar, et l’écoute qui passe par une poulie gréée à l’extrémité du pic est frappée à son tour, de même que l’empointure. Le flèche s’élève doucement entre les deux balancines, au rythme alternatif du léger roulis, qui par instants l’engage dans la mauvaise voie, entravant sa montée. Richard guide l’ensemble à l’aide de l’amure. Il ne déborde pas d’affection pour cette voile, photogénique certes, mais qu’il juge un tantinet ingrate: « On me dit que le flèche fait gagner de la vitesse, mais, pour parler franchement, je n’ai pas encore pu l’observer. En fait, jusqu’à présent, je m’en sers surtout pour faire joli dans les fêtes. » Il est vrai qu’à l’époque de construction de Gwenvidig, les chantiers carantécois avaient déjà abandonné cette voile depuis belle lurette sur les cotres à corne!

Richard Madrange prépare le flèche: « Bien qu’ancien régatier, je ne m’excite plus comme avant pour 3,90 mètres carrés de toile supplémentaire, soit onze pour cent de la voilure. » © Michel Le Coz

« Les voiles d’avant, et on y va ! », nous lance-t-il, comme pour calmer notre impatience. Avant toute manoeuvre, il prend soin d’enfiler son gilet de sauvetage: « La sécurité toujours ! » Syndrome Tabarly? Réflexe de solitaire? Autodiscipline d’un ancien de la Royale rompu à l’obéissance? Quel que soit le temps, Richard met sa brassière; c’est le prix à payer quand on navigue seul sur un petit voilier dénué de filières. Pour éviter de faire le zouave à l’avant, il a aussi gréé le point d’amure du foc sur un va-et-vient courant de l’étrave à l’extrémité du bout-dehors. Dans le même esprit, son mouillage est équipé d’un système de largage automatique de l’ancre. Des petits trucs qui facilitent la vie tout en évitant les accidents.

Une fois établi, le foc est vigoureusement étarqué: « Il faut le souquer dur, parce que c’est son guindant qui fait étai. » Enfin la trinquette, extirpée du capot avant, est hissée sans problème. Les voiles faseyent, comme pour manifester leur impatience. Une demi-heure après notre arrivée sur la plage, le coffre est largué. Gwenvidig s‘ébroue, bâbord amures, l’étrave pointée en direction de Plouescat, à l’Est de la grève de Goulven. Calmement, Richard règle une à une les différentes manœuvres : la bastaque au vent est raidie, les écoutes de grand voile, de trinquette et de foc sont bordées. Pas le moindre winch pour faciliter cette tâche, seulement des palans… Un palan double pour l’écoute de grand voile. Deux paires de palans simples pour les écoutes de foc et de trinquette. Cela fait une belle collection de poulies havraises: vingt-neuf pour l’ensemble du gréement ! Un choix esthétique indiscutable, mais gare aux mauvais coups quand les manœuvres battent la chamade! Et lorsque le vent est un peu flemmard, les poulies d’écoutes des voiles d’avant ont tendance à s’accrocher au gréement dormant lors des virements de bord. Peut-être serait-il judicieux de revenir à la classique solution du margouillet pour l’écoute de foc et du brin simple pour celle de trinquette.

Rien à faire pour effacer le pli insolent qui balafre ce maudit flèche

Mais Gwenvidig ne mesure que 6,50 mètres et, malgré cet accastillage un peu compliqué, Richard manoeuvre son petit cotre comme un jouet. « N’étant pas un athlète, je suis toujours étonné que l’on s’extasie de me voir manœuvrer seul ce bateau. Les voiles sont de petite surface et je les manie vraiment sans efforts. » Le nombre de gestes à accomplir pour un simple virement de bord aurait pourtant de quoi déconcerter un béotien. Le bateau lancé au plus près serré, toutes voiles bien bordées, Richard lofe en grand. Dès que le cotre est redressé, il choque la bastaque sous le vent et reprend l’autre. Quand l’étrave passe le lit du vent, avec l’aide des voiles d’avant laisées bordées à contre, il largue leurs écoutes, va à l’avant pour les aider à passer de l’autre bord et revient dans le cockpit pour les reborder une à une. Un dernier effort sur le palan de grand voile et c’est parti pour un nouveau bord!

De l’aveu de son propriétaire, Gwenvidig se manoeuvre aisément, y compris en solitaire: « Je n’ai pas le souvenir d’avoir dû faire des efforts démesurés. Grâce à la division du plan de voilure, avec un palan simple, border un foc de 6,40 mètres carrés ou une trinquette de 5,90 mètres carrés, ce n’est jamais difficile, même dans la brise. » © Michel Le Coz

Avec ce petit vent de force 3, le cotre taille sa route, imperturbable, montant jusqu’à 5 noeuds dans les surventes si l’on en croit le GPS portable. Il frémit sous les risées, gîtant doucement, avec cette langueur propre aux déplacements un peu lourds. Alors la barre vient rappeler au timonier que le bougre peut être ardent; la grand voile et le flèche, ça fait une jolie surface de toile ! Richard est aux anges. Cette pitoyable épave qu’il a mis deux ans à ressusciter dans son jardin, la voici qui fait la belle devant le photographe. La mer est bleue, la brise idéale, même le soleil est de la partie, qui fait étinceler l’accastillage en bronze amoureusement briqué ce matin avant la parade. Un détail pourtant le chiffonne : ce maudit flèche qu’il ne parvient pas à régler correctement. Rien à faire pour effacer ce pli insolent qui le balafre; s’il choque la drisse de pic, c’est la grand voile qui fait la gueule. Mais rappelez-vous, il n’est pas de problème sans solution. Et Richard en a trouvé une: « Il faudra que je rehausse le point de drisse du flèche; cela va écarter la voile du pic et je pourrai alors mieux l’étarquer. »

Notre nouveau cap, au Nord-Ouest, nous fait raser la roche de Goueltoc, puis celle d’Enizan, un caillou chaulé au guano par un cormoran solitaire qui se sèche les ailes dans la position du prêtre disant Oremus. Plus loin, devant l’étrave, émerge Gaouloc, qui prolonge la pointe de Beg ar C’hoas. Tournicotant autour de nous comme une abeille au-dessus d’un pot de confiture, Michel mitraille. Mais la marée n’attend pas. Il est déjà temps de rentrer. Parvenus à proximité de Gaouloc, nous virons de bord et les écoutes sont choquées pour un grand bord de largue. Gwenvidig donne là toute sa puissance. En revanche, avec cette brise évanescente, il se traîne un peu au vent arrière. Obéissant à nos injonctions, Richard met les voiles en ciseaux. Le cotre aussitôt ralentit; faute d’être tangonnés, le foc et la trinquette se déventent.

Comme il en a l’habitude, Richard démarre le Diesel avant d’arriver au mouillage. Utile précaution car, distrait par le harcèlement du pneumatique qui lui mord les talons, il rate sa prise de coffre à la voile et doit s’y reprendre au moteur. C’est toujours quand on est observé qu’on loupe ses manœuvres!

Le rituel de l’appareillage se répète alors à l’envers. Le foc, la trinquette, le flèche sont amenés et rangés à l’intérieur. La grand voile à son tour descend, avec une petite anicroche : le pic refuse obstinément de rejoindre la bôme; sa drisse s’est coincée en entraînant dans sa poulie l’étamine du pavillon breton arboré en tête de mât. Il faudra mettre le Gwen ha du en berne pour la libérer. Une fois le gréement en ordre, Richard remet en place les trois petits panneaux de chêne des cloisons du cockpit, masquant ainsi, à l’avant le contact du moteur et le support du compas de route, à bâbord la pompe de cale, et à tribord la commande d’embrayage. C’est à ce genre de détails que l’on juge la qualité d’une restauration. Tandis que Michel photographie les emménagements, le propriétaire nous raconte les plaisirs ordinaires qu’il savoure à bord de son cotre.

« Si je sors juste pour deux ou trois heures, comme aujourd’hui, je me contente de tirer un bord au large, souvent vers Plouescat, et je pêche à la traîne, du maquereau bien sûr, du lieu aussi, et parfois du bar. Quand je pars pour une marée entière, je quitte le mouillage le matin avec le jusant et je reviens le soir avec le flot. Dans ce cas, j’aime bien aller au Corréjou, à l’Est de l’île Vierge. Je mouille vers midi dans l’avant-port, qui reste à flot en vives-eaux, je me fais mon repas, une petite sieste et retour avant la nuit. Il m’arrive aussi d’aller jusqu’à l’Aber-Wrach. Ça fait quatre heures de route. On a juste le temps d’aller boire un pot à terre et de revenir. Souvent, je fais l’aller à la voile au portant et le retour au moteur, faute de temps pour tirer des bords. »

Flatté par les éloges que suscite immanquablement son voilier, Richard se réjouit surtout de son comportement à la mer. « Jusqu’à force 3, il est parfaitement équilibré, ce qui est bien agréable quand on navigue en solitaire. Je peux lâcher la barre sans problème et vaquer à mes occupations. Au-delà, il se révèle assez ardent, mais jusqu’à force 4, je garde toute la toile, à part le flèche que j’utilise peu. A force 5, j’amène le foc, et je prends un ris dans la grand voile. Je prends mon ris sans difficulté en mettant le bateau à la cape, une allure qu’il tient très bien. J’amène la voile, je grée la bosse de ris, je rehisse et le tour est joué. Au début je prenais mon ris directement avec les garcettes. Mais c’est comme ça que j’ai déchiré la voile, alors, depuis, je me méfie… Une fois la voilure réduite, la barre redevient douce et le bateau ne mouille pas du tout. »

Tandis que Richard nous parle avec gourmandise de sa prochaine croisière (lire encadré page 69), un sloup à corne noir passe la pointe de la Croix. Richard s’interrompt un moment pour pianoter un numéro sur son portable. « Allô! Marc? Tu peux venir mouiller à 30 mètres de nous. Près du voilier blanc en plastique. Tu vois? Si, si! il y a encore assez d’eau. » Quelques minutes plus tard, alors que la quille de Gwenvidig racle déjà le sable, An Tri Vreur vient poser son ancre à l’endroit indiqué. Le sloup goémonier récemment restauré par Marc Sellier est venu de Plouguerneau pour participer à la petite fête du goémon organisée à Plounéour-Trez le week-end prochain. Il y retrouvera son cousin Karreg Hir et le Gwenvidig sera également de la partie « pour une petite animation ».

Difficile d’imaginer que ce cotre pimpant est déjà cinquantenaire. Richard Madrange consacre pourtant peu de temps à l’entretenir: « Trois à quatre jours par an « tranquillic » à bichonner son bateau, c’est vraiment pas la mer à boire, surtout en mars, quand on ne rêve pas encore d’améliorer son bronzage sur la plage. » © Michel Le Coz

Notre photographe est rassuré: avec le renfort de cet équipage Marc, son fils et un ami  et à l’aide d’un long bout attelé à la fourgonnette, la remorque chargée de son lourd pneumatique remontera la plage en deux temps trois mouvements. La mer s’est désormais retirée, laissant Gwenvidig au sec, appuyé sur la hanche. « Au début, je béquillais, nous confie Richard, mais quand il y avait du clapot, ça forçait un peu sur les boulons. J’en ai parlé à Gerd et il m’a répondu: « Pourquoi tu béquilles? Le Carantec a du flanc! » » A chaque problème sa solution.

Le patron à sa table à cartes. « Pour la navigation, j’utilise un compas de route amovible qui peut faire compas de relèvement, et un GPS portable. En plus des cartes, je consulte les guides côtiers et l’Almanach du marin breton. En croisière, je note toutes les heures sur mon journal de bord le point, le cap et la vitesse sur le fond, et toutes les deux heures je reporte ma position sur la carte. Par beau temps je monte la carte sur le banc du cockpit et tout se fait à l’extérieur. » © Michel Le Coz

Force 6 aux Héaux de Bréhat Bréhat, été 2003.

Bréhat, été 2003. J’ai prévu de rallier Perros-Guirec pour y passer la nuit. Départ à 9 heures. Bonne brise d’Ouest-Nord-Ouest, mer légèrement moutonneuse, un beau ciel bleu. Des dériveurs et catamarans de sport croisent entre la côte et l’île, tout le monde au rappel pour de longs bords à pleine vitesse. C’est très beau. Par précaution, je suis sous grand voile avec un ris, trinquette et foc. La sortie vers le large côté Est de l’île se fait grand largue jusqu’à la balise cardinale de Men-Garo. Ensuite, un long bord de largue pour bien dépasser le plateau des Sirlots. On marche à fond et dans les risées, faut pas mollir sur la barre pour éviter de lofer. Vers 1 heure, le phare des Héaux est à bâbord avant dans le 300 et le courant est portant pour Perros-Guirec. Je prends un cap au près pour arrondir le platier sans aller trop au large, ce qui rallongerait la route. Le vent forcit et le ciel se couvre. A la gîte, les passavants sont dans l’eau. Dans les risées, Gwenvidig devient assez ardent et le foc a tendance à faseyer brutalement. La mer grossit et au tangage le bout-dehors plonge parfois dans les vagues. Tout en me sentant en parfaite sécurité, je sens que le bateau est à sa limite et qu’il va falloir faire quelque chose, au moins amener le foc et peut-être prendre un deuxième ris… Le flemmard que je suis se dit qu’avec un peu de chance les grains passeront à côté. Hélas! il n’en est rien et il me faut bientôt batailler, à genoux sur le pont, pour amener un foc fou furieux qui joue au chalut des grands fonds, avec en prime une déchirure au point d’écoute. Une fois la voilure réduite, le cotre, redevenu maniable, étale les grains sans problème. Vers 15 heures, le vilain est passé, le foc est renvoyé et les ris largués. Finalement j’ai fait escale à Port-Blanc. Richard Madrange

« Richard a fait un travail exceptionnel »

Avant de restaurer son cotre, Richard Madrange a fait appel à Gerd Löhmann, charpentier de marine et architecte naval, à qui nous avons demandé de faire le bilan de cette collaboration.

Richard m’a demandé de lui dessiner le plan de pont (barrotage et aménagement), le plan de voilure et une esquisse des emménagements intérieurs. J’ai relevé sur la coque nue le profil (tonture, étrave, quille, râblure, tableau…), le livet en vue de dessus, la section au maître-couple, ainsi que le profil du safran. Tous ces points relevés ont été reportés sur un papier millimétré pour éviter les oublis et mettre en évidence les erreurs éventuelles. Ensuite, j’ai relevé la position et les sections des membrures, des serres et du lest. Puis j’ai repéré la place des anciennes cadènes et de l’emplanture de mât. J’ai rentré toutes ces informations dans mon ordinateur pour lisser les points relevés et reconstituer sans creux ni bosses le profil de coque, le livet, la maîtresse section, etc.  bien sûr, j’aurais pu faire de même, à plus grande échelle, sur ma planche à dessin.

J’ai fait plusieurs esquisses du plan de pont en tenant compte de la structure existante, de l’ergonomie et des desiderata de Richard. Il voulait un rouf suffisamment bas pour rester discret, mais qui laisse une hauteur sous barrots lui permettant de se tenir assis à l’intérieur. Quant au cockpit, il le désirait autovideur, ce qui imposait une hauteur minimale au-dessus de la flottaison. Quand nous nous sommes mis d’accord sur un plan d’ensemble, j’ai calculé les sections des barrots et l’épaisseur du pont, j’ai dessiné les violons, les renforts , courbes et remplissages en cohérence avec le plan de voilure , j’ai défini la géométrie du rouf, du cockpit, des capots, des bittes, etc.

Pour le plan de voilure, j’ai fait une estimation du déplacement et de la stabilité et j’ai déterminé le centre de dérive et la surface de voilure, en fonction du programme de navigation envisagé. Avec ces données j’ai esquissé plusieurs plans de voilure possibles, en prenant en considération la structure de la coque, la tradition et l’esthétique des cotres de Carantec, mais aussi les souhaits de Richard, qui voulait un gréement adapté à la navigation en solitaire avec une grand voile très apiquée et donc un flèche de surface réduite. Quand nous nous sommes mis d’accord sur les grandes lignes, j’ai fignolé le plan définitif en veillant à équilibrer les surfaces par rapport au centre de dérive. Je savais que les formes de la carène allaient rendre le bateau ardent à la gîte; c’est l’inconvénient des coques larges et plates, qui imposent de réduire assez tôt la grand voile. Pour compenser ce travers, j’ai un peu avancé le centre de voilure par rapport à la norme habituelle sur ce type de bateaux. Mais peut-être ne suis-je pas allé assez loin dans ce sens, car la grand voile dont la bôme est très longue constitue un puissant bras de levier.

Pour le gréement, j’ai arrêté la position des points de drisses et d’écoutes, celle des cadènes et du capelage des haubans, et j’ai calculé les sections des espars. Sur ce dernier point, Richard a fait une petite erreur d’interprétation c’est la seule faute qu’il ait commise  dans la lecture du plan de voilure, qui n’était pas coté. Il a relevé la section du pied de mât à celle de la tête de mât, et il a réalisé un cône régulier, alors que cet espar ne doit commencer à s’affiner qu’à partir du capelage des haubans. Du coup son mât est trop faible et a tendance à prendre du flèche.

En conclusion, je pense que notre collaboration a été très fructueuse. Quand un amateur doit reconstituer un bateau traditionnel aussi mal en point que l’était Gwenvidig, la meilleure chose à faire c’est de consulter un professionnel. Tellement de projets de cette nature se terminent mal! Avec Richard, cela s’est très bien passé. On était sur la même longueur d’onde, ce qui a facilité notre coopération. Il a scrupuleusement respecté mes plans  à quelques détails près  et s’est donné les moyens de réussir la restauration, en ne lésinant pas sur la qualité, mais aussi en se documentant sur les règles de l’art. Pour un amateur, il a vraiment accompli un travail exceptionnel. ■ Gard Löhmann

L’accastillage est esthétique, robuste et conçu pour la facilité de manoeuvre. L’ancre peut être balancée sans danger grâce à un mousqueton frappé sur la chaîne. Un va-et-vient permet classiquement d’amener le point d’amure du foc à l’extrémité du bout-dehors. L’encornat et son patin sont fourrés de cuir. Chaque manoeuvre a son cabillot sur les deux râteliers au pied du mât. Sur les cloisons du cockpit, des panneaux amovibles occultent les commandes du moteur et de la pompe de cale. © Michel Le Coz