Daniel Jéhanno, le bosco du Belem

Revue N°153

Daniel Jéhanno Belem
L'un des plaisirs du bosco est de transmettre ses connaissances aux stagiaires qui ne sont pas près d'oublier la chaleur de cet excellent pédagogue. © Nicolas Millot
Par Erwan Lefilleul   « Parés pour la drisse de grand hunier volant ? Allez, tous ensemble, ho ! hisse ! » A cet ordre une quinzaine de matelots d'un jour, rangés en files, s'arc-boutent sur l'épais cordage. L 'effort à fournir est de taille, mais l'union de tous, coordonnée par le bosco, permet progressivement de hisser la lourde vergue. Encore quelques coups de reins et la voile carrée, parfaitement établie, pourra se gorger de vent. Au pied du palan de driss, Daniel Jéhanno se tient droit, la tête haute, les yeux plissés tournés vers la toile qui lentement s'élève. Le visage tanné, une épaisse chevelure broussailleuse, l'assurance de celui qui ne compte plus les milles avalés, le gaillard semble tiré d'un vieux récit d'aventures hauturières. « Tiens bon ! Tourne comme ça ! » lance-t-il soudain. Mais le répit est de courte durée. Déjà, sous ses ordres, il faut s'attacher à hisser le petit hunier fixe, les perroquets, quelques voiles d'étai, puis les cacatois... Enfin, il faudra lover et ranger chaque manœuvre. Une fois achevé ce travail, d'une complexité opaque pour un néophyte, chacun peut prendre le temps de savourer le spectacle grandiose qu'offre sous voile le Belem, dernier trois-mâts barque français. Quarante-huit stagiaires sont venus se mêler aux seize hommes d'équipage afin de s'initier, le temps d'un stage, à l'art de mener un grand voilier. La Fondation Belem propose, en effet, depuis 1986, d'embarquer des volontaires à bord de ce monument historique, construit en 1986 au chantier Dubigeon pour le compte de l'armateur Crouan. Chaque année, quelques 2000 stagiaires se succèdent ainsi à la barre, au drisse et dans la mâture. [caption id="attachment_20951" align="aligncenter" width="511"]Daniel Jéhanno Belem © Nicolas Millot[/caption] La mission pédagogique de l'équipage, composé de marins professionnels, est fondamentale. Le bosco y joue un rôle de premier plan. Chargé de la manœuvre et de l'entretien du navire, sous les ordres du capitaine, il est au contact permanent avec les apprentis matelots encadrés par ses sept gabiers instructeurs. Cette fonction exige un savoir-faire infaillible, une autorité certaine et une disponibilité de tous les instants. Depuis plus de quatorze ans, Daniel assure ce poste-clé. Intimement lié au Belem, il a été de toutes les aventures depuis le retour en France du navire et son arrivée au pied de la Tour Eiffel en 1981. Cette fidélité est à l'image de son vieil amour pour la marine à voiles. “ Je suis né en 1943, en pleine campagne, à Persquen,  près de Guéméné-sur-Scorff (Morbihan),  précise-t-il.  Un jour, je devais avoir sept ou huit ans, j'ai fait une promenade scolaire pour découvrir la mer.  J'en ai retenu uniquement ceci :  un vieux bateau avec un mât et des cordages qui pendaient. J'en suis resté bouche bée. La mer, c'était bien, mais tout de suite, les bateaux m'ont attiré.” Désormais, la passion ne le quitte plus. Dès son retour à Persquen,  il se lance dans la réalisation de maquettes, qui, au fil des années, gagneront en complexité. Bien qu'ignorant tout de la mer, Il connaît très vite le nom de toutes les voiles d'un trois-mâts carré,  grâce à une planche illustrée de son dictionnaire Larousse, apprise par cœur. A quatorze ans, il est conquis par les récits de voyage d'un cousin naviguant au commerce. Il s'inscrit alors au Centre d'apprentissage de Port-Louis, dans le but de devenir officier mécanicien. “ Le problème, explique-t-il, c'est qu'une fois mon CAP en poche, je n'avais plus envie de faire marin, car c'est la voile qui m'attirait et pas tous ces bateaux à moteur sans âme. Du coup, au grand dam de mon père, j'ai rejoint des copains à Paris, où j'ai d'abord travaillé chez Citroën, avant de devenir chauffeur de taxi.”   [caption id="attachment_20950" align="aligncenter" width="800"]Daniel Jéhanno Belem Le Belem, dernier trois-mâts barque français, en baie de Douarnenez. © Michel Thersiquel[/caption]

Un taxi dans les vergues

Loin de la mer, Daniel ne laisse pas pour autant ses premières amours. Il dévore tous les ouvrages sur les grands voiliers, retient les moindres détails, réalise même dans son taxi, pendant les attentes, des bonnets-turcs, des épissures, des pattes à cosses… “Tout ce qui était technique me plaisait. Je savais comment était foutus une voile, le système des amures, des écoutes, des cargues, comment fonctionnaient les drisses, les vergues. Le drame, c'était de vivre cela seulement en rêve. Je me disais, presque à en pleurer :  si au moins, une fois dans ma vie, je pouvais monter dans une mature, aller sur une vergue et paumoyer la toile ! Car lire ce n'était pas suffisant !” La bonne fortune survient par le biais d'un encart paru dans une revue nautique proposant d'embarquer à bord du brick-goélette Phoenix. L'occasion est trop belle, Daniel s'en saisit et peut enfin réaliser son rêve depuis si longtemps refoulé. A ces dix jours de large, succèdent ensuite un stage sur le trois-mâts barque Marquès, puis une transatlantique au départ de Halifax sur le Sørlandet. Mais c'est à Paris, en septembre 1981, qu’à lieu la rencontre  décisive, qu'il bouleversera à sa vie. Le Belem est de retour en France, après plus de soixante années sous différents pavillons étrangers. “Le Belem, je le connaissais déjà de nom, car depuis quelques années on parlait de son possible rachat par la France. Il y eu même une souscription, à laquelle j'ai modestement participé,  Il est arrivé sur la scène sans mature, il n'était vraiment pas beau. Très vite, j'ai rejoint les bénévoles en profitant de mes moments libres et en aménageant mon temps de travail. Les travaux ont ainsi duré quatre ans. En juin 1985, un mois avant le grand départ, le commandant Jean Randier me proposa d'embarquer pour trois mois. Je tombais des nues, il voulait que je sois bosco !” Sans imaginer qu'un jour sa passion pourrait se muer en une véritable profession, Daniel accepte la proposition, mais en qualité de second maître. Il effectue ainsi la première campagne du Belem, marquée par un travail acharné dans la mâture, par l'envoi émouvant des premières voiles, ainsi que par l'arrivée triomphale à Nantes, l'ancien port d'attache du temps des voyages vers les Amériques. A l'issue de ces trois mois  inoubliables, Jean Randier lui propose cette fois-ci de rempiler pour une année entière. Daniel hésite un temps, craignant de perdre sa place de taxi parisien. Il finit toutefois par accepter. En fait, il ne posera jamais plus son sac à terre. De toutes ces années passées à bord du fameux trois-mâts barque, Daniel  retire une expérience monumentale. Il ne compte plus les voyages, les coups de chien propres à faire culer le navire, les folles bordées, les hivernage entièrement consacrés à l'entretien du délicat centenaire. Toutes ces interventions et les moindres travaux confiés au gabier sont d'ailleurs consignés sur un cahier mis à jour chaque soir. Mémoire technique du Belem, ce cahier ne quitte pas le bord et est confié à Patrice Caherec, le second maître d'équipage, lorsque Daniel part en congé. A cinquante-neuf ans, ce dernier représente ainsi fièrement la veille lignée - ô combien menacée ! - des boscos des grands voiliers français. En mer, la majeure partie de son travail n’a guère changé depuis les défuntes épopées commerciales. Il est toujours responsable des matelots et dirige la manœuvre. Même si l’outillage a bien évolué, il faut encore épisser et fourrer les câbles, enverguer les voiles à l’aide de palans, peser sur les drisses et les écoutes en proscrivant l’usage des guindeaux électriques… “C’est un travail très intéressant et gratifiant, reconnaît-il, comme hisser à poste par les moyens du bord des vergues posées sur le quai. Le gréement, c'est là que je me sens le mieux. J’aime bien être actif, avoir plein de bouts et de toile autour de moi, grimper dans la mature. J'ai d'ailleurs refusé d'être nommé lieutenant par équivalence. Je préfère vraiment la vie du gaillard à celle de l'arrière !” [caption id="attachment_20947" align="aligncenter" width="416"]Daniel Jéhanno Belem Daniel Jéhanno, l'ancien chauffeur de taxi parisien, n'imaginait pas que sa passion des grands voiliers ferait de lui le bosco du Belem. © Nicolas Millot[/caption]

Pédagogue attachant

L’autre fonction du bosco, à laquelle Daniel tient particulièrement, est celle de formateur. Sur le Belem, il faut à la fois prendre en main les nouveaux matelots, tous issus de la marine marchande, et encadrer les stagiaires, dont le passage à bord est souvent très court. “ Au niveau du contact humain, on est aux premières loges. On voit toutes sortes de gens, tous les milieux sociaux. J’aime voir du monde défiler et leur montrer ce que moi j'ai longtemps voulu découvrir. On les fait participer à la manœuvre, à tous les aspects de la vie du bord : laver le pont, fourbir les cuivre, prendre la barre, crocher dedans quand il faut… Sauf rares exceptions, tous en gardent de bons souvenirs.” Les témoignages des stagiaires sont éloquents. Dans l'ensemble, tous reconnaissent en Daniel son charisme et sa disponibilité permanente. Personnage de roman, ami, estime, complicité, patience, les mots se bousculent pour tenter de brosser ses traits de caractère. Pour Sylvie - quinze stages à son actif - c'est quelqu'un qui, sans en avoir l'air, sait t'écouter. À partir du moment où il voit que tu aimes la mer et le bateau, tu l'intéresses. Il te donne alors sa confiance et te fait réaliser des choses qui te paraissaient infaisables. Il est du coup très attachant.” Pour Eva - dix-neuf stages -, son regard est impressionnant. Il voit tout, ses yeux sont partout, dans les gréements, sur les matelots, sur les stagiaires. On peut avoir avec lui une confiance hors-norme.” Loin de rechercher les flatteries, qu'il préfère tenir à bout de gaffe, Daniel trouve dans ces rencontres un plaisir inaltérable à partager son amour des grands voiliers, en particulier du Belem. Pour ce navire, il éprouve un attachement viscéral, que vingt années d'engagement ont façonné, vingt années couronnées par la rencontre d'une stagiaire, Emmanuelle, qui deviendra sa femme. Il aime le plaisir simple d'être en mer et de sentir le trois-mâts vivre, de préférence quand le vent donne de la voix et que la mer se creuse. Bien qu'il ne connaisse pas de moments préférés, il apprécie particulièrement de grimper dans les enfléchures au petit matin, histoire d'aller faire un tour là-haut et de voir comment s'est passé la nuit. Dans la mâture son aisance est totale, malgré les trente-quatre mètres de tirant d'air. Un matelot se souvient d'une fameuse nuit marquée par un violent grain qui fit prendre au navire une gîte un peu trop accentuée. Il fallut tirer des bannettes les gabiers hors quart pour aller serrer la misaine. Sur ses ordres, chacun dû enfiler un harnais désormais obligatoire avant de se lancer à l'assaut d'un mât chahuté par un vent fou. Là-haut, alors que tous se tenaient fermement à la main courante, Daniel était debout sur la vergue, une seule main pour lui, affairé à surveiller le travail ainsi que la sécurité de ses matelots. Un grand souvenir de marin ! Octobre 2001, à l'occasion du dernier stage de la saison, une grande fête est organisée en l’honneur de ce “maître d’école de la mer”. Alors que le Belem embouque le chenal de Saint-Nazaire, apparaît au vent la Recouvrance. A sa grande surprise, Daniel est interpellé de la goélette par une douzaine de gaillards, le saluant par de bons vieux chants de marins. Tous sont d’anciens stagiaires et ont affrété spécialement le navire brestois en son honneur. Sur le quai, d’autres stagiaires l’attendent, ainsi que d’anciens matelots et appelés du contingent qui eurent la chance de torcher la toile sous ses ordres.  A l’occasion du grand repas qui suit, organisé par la jeunes Association des amis du bosco du Belem, un cadeau de taille l’attend : un stage à bord d’un grand voilier avec en point d’orgue un passage du cap Horn. Son rêve le plus fou, devenir pigeon du Cap, va pourvoir être exaucé !

Sac à terre

Bien que la passion soit restée intacte, l'heure de poser le sac à terre se fait malheureusement proche. Par la faute d'un règlement maritime, Daniel devra bientôt passer la main à Patrice et laisser derrière lui ce trois-mâts barque qu'il a tant bichonné. Pour autant, ses rêves et ses projets garderont un goût salé. Il pourra notamment pleinement profiter de la Marine, un canot à misaine construit en 1936 à Pont-l'Abbé qu'il a acheté en 1986. « En retraite, je pourrai naviguer un peu plus avec lui, participer aux rassemblements de bateaux traditionnels et surtout emmener mes deux jeunes enfants pour qu'ils y fassent leurs premières armes. Et puis, j'irai faire des stages sur des grands voiliers, il y a encore tant de choses à apprendre ! Je suivrai peut-être aussi la construction de l'Hermione, voire d'autres navires. » L'histoire d'amour semble bien loin d'être finie ! Mais avant d'aller fouler d'autres ponts, il tient à effectuer un dernier voyage à bord du vieux trois-mâts. Ce printemps, ils se sont élancés ensemble pour une grande traversée, renouant avec les lignes commerciales d'antan et les escales colorées de Belém, Ma Capa, Saint-Pierre... Cet ultime voyage accompli, Daniel empruntera une dernière fois la coupée, certainement avec une pointe au cœur. Mais une petite flamme brillera toujours dans les yeux de celui qui a pu « réaliser son rêve de gosse. » [caption id="attachment_20948" align="aligncenter" width="747"]Daniel Jéhanno Belem Quand sonnera l'heure de la retraite, le Morbihannais ne pourra plus jouer les funambules sur les vergues du trois- mâts barque. Il se consolera en naviguant à bord de la Marine, son canot à misaine. © Nicolas Millot[/caption]  

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