Au terme de dix années de chantier, le baleinier San Juan a été mis à l’eau le 7 novembre dernier par l’association Albaola à Pasaia (Pays basque). Sa traversée de l’Atlantique sur les traces de son ancêtre est prévue en 2027.

Un flash. L’espace d’une fraction de seconde, je suis au XVIe siècle. Sous mes yeux, les artefacts modernes ont disparu tandis que le baleinier San Juan progresse en douceur et au portant vers le fond de la ria, ses voiles établies et ses marins s’affairant… Quand la vision s’estompe, le San Juan, 28 mètres de long, est toujours là mais désormais dans la fraîcheur de son neuvage, flottant 1 mètre trop haut et sans aucun espar ni voile, tiré par un remorqueur… Pourtant, la réalité est aussi belle que l’apparition tant le moment est d’une incroyable émotion. Elle ravive une grande culture maritime et rappelle la passion de celles et ceux qui ont cherché et bataillé pour documenter et faire renaître les baleiniers basques.

La boucle se boucle, entamée dans les années 1970 quand Selma Huxley identifie un naufrage à Red Bay au Canada. Les archéologues de Parcs Canada y retrouveront l’épave très bien conservée du San Juan, coulé là en 1565, et y mèneront des fouilles à partir de 1978, dirigées par Robert Grenier. La compagne de celui-ci, Caroline Marchand, contemple le navire reconstruit à l’identique grâce aux travaux de l’archéologue canadien, qui n’a pas pu se déplacer à Pasaia à cause d’une maladie. Des élus sont présents, l’ambassadeur d’Espagne au Canada, le représentant du Premier ministre canadien… Stephen Augustine aussi, le chef héréditaire des Mi’kmaq qui, au XVIe siècle, étaient en relation avec les pêcheurs basques venus travailler sur leurs côtes.

Caroline Marchand durant son discours. En arrière-plan, l’image de Robert Grenier, son compagnon et parrain du San Juan.

Laurier à l’étrave, cidre sur la carène

Xabi Agote, président d’Albaola, accroche à l’étrave du laurier, Caroline Marchand répand du cidre sur la carène, puis Stephen Augustine baptise le San Juan tandis que sonnent les cornes de brume et résonne l’irrintzi, le cri de joie du peuple basque. Le baleinier aura pris son temps pour descendre le long de ses rails, nous permettent cependant d’apprécier le moment, de se remémorer toutes les étapes de cette incroyable histoire. Il y a 25 ans, je rencontrais Xabi de retour des États-Unis avec la traînière Ameriketatik qu’il y avait construite. Il évoquait alors déjà son souhait de redonner vie au patrimoine maritime du Pays basque, observant avec envie ce qui se passait en France à cette époque. Albaola naîtra bientôt, petite association devenue grande et surtout exemplaire par son dynamisme, ses projets, ses méthodes… et le bonheur et la passion qu’elle génère.

Maintenir la flamme allumée par le San Juan

Onze ans près le début du chantier du San Juan, la cérémonie de son lancement est fidèle à Albaola, avec 300 invités, des chants, des danses, des moments forts comme lorsque la petite Alaia Agote remet à Caroline Marchand le laurier du baptême, ou que le forgeron Pablo Avellaneda donne à Xabi la cadène d’amure de misaine, achevée en ouverture de l’événement…
Le San Juan désormais à l’eau, reste à fabriquer ses mâts et ses voiles, ses ancres, les cinq baleinières qu’il embarquera, les tonneaux – réalisés « façon XVIe » par l’école de tonnellerie de Bordeaux –, les chaudrons en cuivre… En 2027, il pourra alors traverser vers le Canada, dans les mêmes conditions qu’en 1565 – vêtements de l’équipage compris. Seul un GPS détonnera, Xabi estimant que « nous avons perdu l’instinct des marins de l’époque qui leur permettait de naviguer dans la brume près des côtes ». Le San Juan devrait rester une année au Canada avant de revenir… puis d’entreprendre d’autres voyages pour « maintenir la flamme allumée ».

Le chef Mi’kmaq Stephen Augustine salue Xabi Agote, président d’Albaola, à l’issue de son discours.

Bientôt, le thonier Ozentziyo le remplacera dans le chantier pour y être restauré. «  Ce n’est pas la construction du San Juan qui était difficile, précise Xabi, mais celle d’Albaola et la sensibilisation au patrimoine maritime basque. Maintenant que nous avons cet outil, ainsi qu’une reconnaissance, tout sera plus facile, y compris faire renaître de nouveaux navires du patrimoine. » Une goélette du XIXe siècle serait en projet…

Une riche culture maritime

Le jour décline, la fête se poursuit à l’Itsas Kultur Faktoria et le San Juan progresse vers le port à couple de son remorqueur et accompagné de la flottille d’Albaola. Des rameurs le croisent, des plaisanciers aussi, tandis que des navires de commerce sont en opération à quai, que les marins de senneurs ramendent les filets en face des navires de servitude… Plus que jamais, Pasaia s’impose comme le fantastique havre d’une riche culture maritime. Gwendal Jaffry

Publié dans Le Chasse-Marée 348 – Décembre 2025-Janvier 2026