L’étang du Pollet a été vidé en partie la veille pour préparer la pêche. Au petit matin, des filets sont tendus sur le bief, puis halés pour regrouper les poissons.

Dans l’Ain (Auvergne-Rhônes-Alpes), les étangs de la Dombes sont exploités depuis le XIIIe siècle par les moines, qui y élevaient des carpes pour les repas maigres du régime chrétien. Aujourd’hui, des agriculteurs pisciculteurs continuent d’exercer cette activité en commercialisant les poissons élevés en écloserie et pêchés pendant l’automne et l’hiver.

Une vingtaine d’hommes-grenouilles se saluent sur les berges de l’étang du Pollet, près de la ferme de La Roue, dans la Dombes, à l’orée d’un des 1 200 étangs de cette région située entre la Saône et l’Ain. Il est 6 h 30, c’est l’automne et les lampes éclairent la brume. « Il y a du cyclope, ce matin », peut-on entendre entre deux poignées de main. Ils ont grandi ici pour la plupart, « en traînant près des étangs avec des bottes trouées », se souvient Jean – sourire aux lèvres. Les gaillards se massent près du thou, la vanne qui contrôle le niveau du plan d’eau. « Un échafaudage industrieux et artistique », selon les écrits de l’abbé Dom Bernard Christol, qui décrit l’ouvrage issu « de l’esprit inventif et des nécessités pratiques qui excitaient l’imagination créatrice des paysans ».
Des tracteurs portent des citernes d’eau pleines sur la petite digue (la chaussée) qui n’est autre qu’un chemin bordé d’arbres. En bas de l’assemblée, l’étang est presque vide, la vase brune respire l’air libre depuis la veille. Au fond, un long chenal d’eau (un bief) traverse l’étang sec. Il s’écoule jusqu’au thou, devant lequel repose une poche d’eau plus large et plus profonde, appelée « pêcherie ». Quelques remous fendent sa paisible surface. La saison de la pêche en étang commence et le Pollet a sa réputation. « S’il n’y a pas de poisson ici, il n’y en a nulle part », estime un des habitués de cette récolte séculaire. Une procession se lance de chaque côté du bief, halant une barque remplie de filets. Dans la pénombre, la vase aspire les bottes qui glissent en laissant une ample trace de pas. Les hommes amphibies s’immergent jusqu’aux hanches et tendent des filets droits en travers du bras d’eau trouble. Chaque segment porte différentes mailles ; les plus grandes sont placées au premier rang de la pêcherie.
L’assaut commence avec ce premier filet. Rive droite, puis rive gauche ; chaque équipe avance doucement, l’une après l’autre. Un grèbe huppé, plein d’audace, attend son heure en tournant autour des filets. Seuls les lièges marquent la progression ; le reste est mouillé sous la surface. Le meneur s’assure que le piège descende bien jusqu’au fond. Les pêcheurs de la Dombes encerclent un banc dans le calme et commencent à bourser le filet contre la grève dans un murmure de bottes. Quelques nageoires apparaissent à la surface ; sans doute les plus petits réussissent même à se glisser entre les mailles des filets.

Au petit matin, des filets sont tendus sur le bief, puis halés pour regrouper les poissons.


Un pêcheur remonte sur la chaussée : « Bon, bé, café ? », propose-t-il à son voisin. Dans l’aube, la lumière blanche du jour se perd dans la bruine d’une brume épaisse. Le fond de l’étang apparaît au ras des nuages. Une table se dresse, avec des bombonnes d’arabica et une brioche au chocolat. « On a bien tiré », dit-on.
Fabien Chatelet gère l’étang du Pollet et onze autres depuis vingt ans. Il est agriculteur, éleveur et pisciculteur. Chaque année, il pêche dans une dizaine d’entre eux, tandis qu’il garde les autres pour faire pousser du soja ou de l’avoine. Les cultures profitent des sols humides et riches de ces étangs asséchés, qui donnent de quoi nourrir aux vaches et aux poissons.
Ce mode de vie semi-aquatique perdure en Dombes depuis le xiiie siècle. Il vit le jour à la croisée des chemins, entre les politiques générales d’assèchement des marais, les besoins en poissons pour les jours de carême et la vie agricole des moines chartreux, bénédictins et cisterciens. Ces simples marais d’autrefois devinrent la Dombes. Au XVe siècle, il y avait plus de 20 000 hectares d’étangs ; aujourd’hui, on en compte moins de 10 000.
« Cet été, les carpes venaient au bord se mettre le ventre à l’air », raconte Fabien Chatelet en servant à boire à son équipe venue lui prêter main-forte. Une fois l’esprit plus clair et hydraté, les Dombistes prennent quelques arvots (longues épuisettes). « C’est parti, mon Patou », lance l’un d’entre eux. Le chuintement des imperméables suit la cadence. Les brochets et les sandres sortent les premiers. Malgré leur place de choix dans la chaîne alimentaire, les carnassiers sont plus sensibles au manque d’oxygène. « Il y a du monde là-dedans », « c’est trop gros », « c’est trop petit », « envoyez le poisson »… Les galets roulent sous les pieds des assidus chargés de caisses. Pleines, elles partent vers la balance, puis sont vidées dans les cuves. Les captures gagnent l’eau riche en oxygène des réservoirs. L’effervescence des eaux poissonneuses égaye les cigognes qui rappliquent et mesurent leur chance à distance. « On en aura bientôt plus qu’en Alsace », lance un camarade de pêche en regardant les oiseaux qui tournent au-dessus des têtes.

Les poissons sont regroupés dans le filet, c’est l’effervescence pour les récupérer à l’arvot.

« Ce qui fait un bon étang, c'est le pisciculteur. »


Le métier se professionnalise
La bouche en O de la carpe donne des airs de contemplative à la reine de l’étang. Elles se mélangent aux tanches, gardons, rotengles et autres poissons blancs dans les coups d’arvot qui essaient, avec soin, d’opérer un premier tri en piochant par étage dans la boule de poissons. Les caisses arrivent sur une gruyère (table de tri) confectionnée par Sébastien Grand, pisciculteur et écloseur, qui a amélioré le design du plan de travail classique pour que tout le monde soit mieux installé et que les poissons circulent avec un peu d’eau. Les carpes donnent « le coup de queue furieux et apeuré de la bestiole », comme disait l’abbé Dom Bernard Christol, décrivant la prise séculaire des ermites de la Dombes. Au-dessus des rangées de bottes, des rangées de mains passent en revue des poissons au cuir brillant. Chaque prise pèse son poids, rejoint sa cuve. « Oh, il y a du gros ! », entend-on au passage d’une carpe cuir de 14 kilos. Malgré ce qu’elle impose de respect et d’admiration, ce calibre n’est pas celui qui est le mieux vendu : les poissons de 1 à 3 kilos sont plus recherchés. La coopérative venue avec son camion-vivier ne revend que des poissons vivants, destinés pour moitié aux ateliers de transformation de la région. Ces derniers cuisinent la carpe, le sandre et le brochet. L’autre moitié intéresse les sociétés et fédérations de pêche qui repeuplent des cours d’eau de l’Hexagone et de quelques pays limitrophes.


L’élevage des poissons se professionnalise et « les rendements sont meilleurs », explique Jules Blanc, chargé de mission au sein de l’Association de promotion du poisson des étangs de la Dombes. « Les surfaces exploitées ont augmenté depuis 2014, mais la filière est en légère baisse depuis l’arrêt de certains pisciculteurs amateurs. Et puis, les volumes fluctuent à cause du climat. » L’année 2023 a été historiquement mauvaise à cause de la sécheresse. « Il n’en faudrait pas beaucoup, des comme ça », s’inquiète Fabien Chatelet. Les pisciculteurs sont de plus en plus vigilants face à l’écoulement de l’eau, d’un étang à l’autre, et aux précipitations. « Ce qui fait un bon étang, c’est le pisciculteur », assure-t-il. Au fil du temps, il a relevé le niveau de l’étang du Pollet en reconstruisant la chaussée. Il a aussi creusé la pêcherie pour qu’elle soit un peu plus profonde. Chaque année, il filtre l’eau qui arrive des étangs supérieurs pour limiter les feuilles, les perches soleil et les poissons-chats friands d’œufs de carpes.
Les étangs gèlent moins longtemps qu’autrefois et les poissons se portent mieux, mais les cormorans aussi. Ces derniers tendent à s’installer à l’année dans la région où chacun d’entre eux ingère 500 grammes de poisson par jour. Traditionnellement, après le dernier coup de pêche, la progéniture de l’année (les alevins) repartait dans l’étang, de l’autre côté des filets, mais les pisciculteurs comme Fabien Chatelet utilisent désormais un bassin-clos pour la protéger des oiseaux. Puis, printemps comme été, ils repeuplent les étangs avec des petits poissons d’écloserie et de bassins-clos.


4 tonnes de poissons et des sourires
Les caisses ont raison des pêcheurs qui ralentissent. Les cuves repartent comme elles sont venues (enfin presque), sur des remorques, à l’arrière des tracteurs. Les pêcheurs claquent leur portière d’utilitaire blanc et roulent vers la ferme avec leur part. Fabien Chatelet leur réserve un repas. « J’essaie de conserver cette ambiance conviviale », explique-t-il. Les coups de filets ont été fructueux, au Pollet, cette année : plus de 4 tonnes de poissons et des sourires satisfaits. La journée se termine.
La vie dans la Dombes, l’agriculture et la nature seront commentées dans la joie de la récolte. Cette pêche séculaire reste familiale et elle perdure par la passion des pêcheurs à la ligne, des amateurs de bonne chère, des collègues et des amis. ◼ Camille Lin.