D’Edgar Allan Poe, traduit par Charles Baudelaire, illustré par Marion Zylberman – Parvenu à la cime d’une montage des Lofoten surpomblant un chaos d’îlots noirs frangés d’écume, le pêcheur qui s’exprime dans cette nouvelle – extraite des Histoires extraordinaires traduites par Baudelaire en 1856 – raconte à un étranger la tragédie qu’elle a vécue dans ce décor dantesque…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

IL Y A MAINTENANT TROIS ANS moins quelques jours qu’arriva ce que je vais vous raconter. C’était le 10 juillet 18.., un jour que les gens de ce pays n’oublieront jamais, car ce fut un jour où souffla la plus horrible tempête qui soit jamais tombée de la calotte des cieux. Cependant, toute la matinée et même fort avant dans l’après-midi, nous avions eu une jolie brise bien faite du sud-ouest, le soleil était superbe, si bien que le plus vieux loup de mer n’aurait pas pu prévoir ce qui allait arriver.

« Nous étions passés tous les trois, mes deux frères et moi, à travers les îles à deux heures de l’après-midi environ, et nous eûmes bientôt chargé le semaque de fort beau poisson, qui – nous l’avions remarqué tous trois – était plus abondant ce jour-là que nous ne l’avions jamais vu. Il était juste sept heures à ma montre quand nous levâmes l’ancre pour retourner chez nous, de manière à faire le plus dangereux du Strom dans l’intervalle des eaux tranquilles, que nous savions avoir lieu à huit heures.

« Nous partîmes avec une bonne brise à tribord, et pendant quelque temps nous filâmes très rondement, sans songer le moins du monde au danger ; car, en réalité, nous ne voyions pas la moindre cause d’appréhension. Tout à coup nous fûmes masqués par une saute de vent qui venait de Helseggen. Cela était tout à fait extraordinaire – c’était une chose qui ne nous était jamais arrivée – et je commençais à être un peu inquiet, sans savoir exactement pourquoi. Nous fîmes arriver au vent, mais nous ne pûmes jamais fendre les remous, et j’étais sur le point de proposer de retourner au mouillage, quand, regardant à l’arrière, nous vîmes tout l’horizon enveloppé d’un nuage singulier, couleur de cuivre, qui montait avec la plus étonnante vélocité. En même temps, la brise qui nous avait pris en tête tomba, et, surpris alors par un calme plat, nous dérivâmes à la merci de tous les courants. Mais cet état de choses ne dura pas assez longtemps pour nous donner le temps d’y réfléchir. En moins d’une minute, la tempête était sur nous, une minute après, le ciel était entièrement chargé, et il devint soudain si noir qu’avec les embruns qui nous sautaient aux yeux nous ne pouvions plus nous voir l’un l’autre à bord.

« Vouloir décrire un pareil coup de vent, ce serait folie. Le plus vieux marin de Norvège n’en a jamais essuyé de pareil. Nous avions amené toute la toile avant que le coup de vent ne nous surprît ; mais dès la première rafale, nos deux mâts vinrent par-dessus bord, comme s’ils avaient été sciés par le pied, le grand mât emportant avec lui mon plus jeune frère qui s’y était accroché par prudence.

© Marion Zylberman

« Notre bateau était bien le plus léger joujou qui eût jamais glissé sur la mer. […] Pendant quelques instants nous fûmes littéralement ensevelis sous l’eau. […] À peine avais-je lâché la misaine que je m’étais jeté sur le pont à plat ventre, les pieds contre l’étroit plat-bord de l’avant, et les mains accrochées à un boulon, auprès du mât de misaine. […] Alors notre petit bateau donna de lui-même une secousse, juste comme un chien qui sort de l’eau, et se leva en partie au-dessus de la mer. Je m’efforçai alors de secouer de mon mieux la stupeur qui m’avait envahi et de recouvrer suffisamment mes esprits pour voir ce qu’il y avait à faire, quand je sentis quelqu’un qui me saisissait par le bras. C’était mon frère aîné, et mon cœur en sauta de joie, car je le croyais parti par-dessus bord ; mais, un moment après, toute cette joie se changea en horreur, quand, appliquant sa bouche à mon oreille, il vociféra ce simple mot : Le Moskoe-Strom! […]

« Je tirai ma montre de mon gousset. Elle ne marchait pas. Je regardai le cadran au clair de lune, et je fondis en larmes en la jetant au loin dans l’Océan. Elle s’était arrêtée à sept heures ! Nous avions laissé passer le répit de la marée, et le tourbillon du Strom était dans sa pleine furie ! […]

« Moins de deux minutes après, nous sentîmes tout à coup la vague s’apaiser, et nous fûmes enveloppés d’écume. Le bateau fit un brusque demi-tour par bâbord, et partit dans cette nouvelle direction comme la foudre. Au même instant, le rugissement de l’eau se perdit dans une espèce de clameur aiguë, un son tel que vous pouvez le concevoir en imaginant les sou-papes de plusieurs milliers de steamers lâchant à la fois leur vapeur. Nous étions alors dans la ceinture moutonneuse qui cercle toujours le tourbillon ; et je croyais naturellement qu’en une se-conde nous allions plonger dans le gouffre, au fond duquel nous ne pouvions pas voir distinctement, en raison de la prodigieuse vélocité avec laquelle nous y étions entraînés. Le bateau ne semblait pas plonger dans l’eau, mais la raser, comme une bulle d’air qui voltige sur la surface de la lame. Nous avions le tourbillon à tribord, et à bâbord se dressait le vaste Océan que nous venions de quitter. Il s’élevait comme un mur gigantesque se tordant entre nous et l’horizon. […]

« Combien de fois fîmes-nous le tour de cette ceinture, il m’est impossible de le dire. Nous courûmes tout autour, pendant une heure à peu près ; nous volions plutôt que nous flottions, et nous nous rapprochions toujours de plus en plus du centre du tourbillon, et toujours plus près, toujours plus près de son épouvantable arête intérieure.

« Pendant tout ce temps, je n’avais pas lâché le boulon. Mon frère était à l’arrière, se tenant à une petite barrique vide, solidement attachée sous l’échauguette, derrière l’habitacle ; c’était le seul objet du bord qui n’eût pas été balayé quand le coup de temps nous avait surpris.

« Comme nous approchions de la margelle de ce puits mouvant, il lâcha le baril et tâcha de saisir l’anneau, que, dans l’a-go-nie de sa terreur, il s’efforçait d’arracher de mes mains, et qui n’était pas assez large pour nous donner sûrement prise à tous deux. Je n’ai jamais éprouvé de douleur plus profonde que quand je le vis tenter une pareille action, quoique je visse bien qu’alors il était insensé et que la pure frayeur en avait fait un fou furieux.

« Néanmoins, je ne cherchai pas à lui disputer la place. Je savais bien qu’il importait fort peu à qui appartiendrait l’anneau ; je lui laissai le boulon, et m’en allai au baril de l’arrière. Il n’y avait pas grande difficulté à opérer cette manœuvre ; car le semaque filait en rond avec assez d’aplomb et assez droit sur sa quille, poussé quelquefois çà et là par les immenses houles et les bouillonnements du tourbillon. À peine m’étais-je arrangé dans ma nouvelle position que nous donnâmes une violente embardée à tribord, et que nous piquâmes la tête la première dans l’abîme. Je murmurai une rapide prière à Dieu, et je pensai que tout était fini.

« Comme je subissais l’effet douloureusement nauséabond de la descente, je m’étais instinctivement cramponné au baril avec plus d’énergie, et j’avais fermé les yeux. Pendant quelques se-condes je n’osai pas les ouvrir, m’attendant à une destruction instantanée et m’étonnant de ne pas déjà en être aux angoisses suprêmes de l’immersion. Mais les secondes s’écoulaient ; je vivais encore. La sensation de chute avait cessé, et le mouvement du navire ressemblait beaucoup à ce qu’il était déjà, quand nous étions pris dans la ceinture d’écume, à l’exception que maintenant nous donnions davantage de la bande. Je repris courage et regardai une fois encore le tableau. […]

« Je m’aperçus que notre barque n’était pas le seul objet qui fût tombé dans l’étreinte du tourbillon. Au-dessus et au-dessous de nous, on voyait des débris de navires, de gros morceaux de charpente, des troncs d’arbres, ainsi que bon nombre d’articles plus petits, tels que des pièces de mobilier, des malles brisées, des barils et des douves. […]

« Je fis aussi trois observations importantes : la première, que – règle générale –, plus les corps étaient gros, plus leur descente était rapide ; la seconde, que, deux masses étant données, d’une égale étendue, l’une sphérique et l’autre de n’importe quelle autre forme, la supériorité de vitesse dans la descente était pour la sphère ; la troisième, que, de deux masses d’un volume égal, l’une cylindrique et l’autre de n’importe quelle autre forme, le cylindre était absorbé le plus lentement. […]

© Marion Zylberman

« Je n’hésitai pas plus longtemps sur ce que j’avais à faire. Je résolus de m’attacher avec confiance à la barrique que je tenais toujours embrassée, de larguer le câble qui la retenait à la cage, et de me jeter avec à la mer. Je m’efforçai d’attirer par signes l’attention de mon frère sur les barils flottants auprès desquels nous passions, et je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui faire comprendre ce que j’allais tenter. Je crus à la longue qu’il avait deviné mon dessein ; mais, qu’il l’eût ou ne l’eût pas saisi, il secoua la tête avec désespoir et refusa de quitter sa place près du boulon. Il m’était impossible de m’emparer de lui ; la conjoncture ne permettait pas de délai. Ainsi, avec une amère angoisse, je l’abandonnai à sa destinée ; je m’attachai moi-même à la barrique avec le câble qui l’amarrait à l’échauguette, et, sans hésiter un moment de plus, je me précipitai avec dans la mer. Le résultat fut précisément ce que j’espérais. […]

« Il s’était écoulé une heure environ depuis que j’avais quitté le bord du semaque, quand, étant descendu à une vaste distance au-dessous de moi, il fit coup sur coup trois ou quatre tours précipités, et, emportant mon frère bien-aimé, piqua de l’avant, décidément et pour toujours, dans le chaos d’écume. Le baril auquel j’étais attaché nageait presque à moitié chemin de la distance qui séparait le fond du gouffre de l’endroit où je m’étais précipité par-dessus bord, quand un grand changement eut lieu dans le caractère du tourbillon. La pente des parois du vaste entonnoir se fit de moins en moins escarpée. Les évolutions du tourbillon devinrent graduellement de moins en moins ra-pides. Peu à peu l’écume et l’arc-en-ciel disparurent, et le fond du gouffre sembla s’élever lentement.

« Le ciel était clair, le vent était tombé, et la pleine lune se couchait radieusement à l’ouest, quand je me retrouvai à la surface de l’Océan juste en vue de la côte de Lofoden et au-dessus de l’endroit où était naguère le tourbillon du Moskoe-Strom. […]

 

Edgar Allan Poe (1809-1849) naît à Boston de parents comédiens. Suite à leur décès, il est adopté à trois ans par un négociant en tabac. La famille vit cinq ans en Angleterre, où l’enfant entame de brillantes études, poursuivies à Baltimore. Brouillé avec son père adoptif qui hait sa vie de patachon, il doit subvenir à ses besoins, hésitant entre armée et poésie. Finalement, il jette son uniforme aux orties en espérant vivre de sa plume. Il est alors hébergé chez une tante dont il épousera la fille encore adolescente. Journaliste, il se distingue par ses critiques littéraires souvent acerbes. Il publie aussi des vers et de la prose, sans grand succès, à l’image des Aventures d’Arthur Gordon Pym (1838) qui inaugurent pourtant le genre du roman maritime. Révélé en France par Baudelaire, le traducteur inspiré des Histoires extraordinaires, il sera longtemps considéré dans son pays comme un écrivain dont l’alcoolisme a gâché le talent. Sa fin misérable dans un ruisseau de Baltimore, à l’âge de quarante ans, aura nourri cette mauvaise réputation.

Marion Zylberman, née à Nantes en 1957, fait les beaux-arts à Bourges, mais plaque cet enseignement, trop théorique à son goût, pour aller peindre au soleil de Provence. Pérégrine insatiable, elle ne cesse de changer d’adresse : Normandie, Bretagne, Corse, Norvège, Égypte, Taïwan, Thaïlande, Inde… Navigatrice, elle explore en famille Irlande, Écosse, Norvège, Canaries… Dans le pennti qu’elle s’est choisi au pied du phare d’Eckmühl s’entassent une foule de carnets et dessins qui racontent les pluies, les vagues ou les oiseaux…