Un siècle de régates dans le Golfe

Revue N°124

Au début des années 1950, les derniers sinagos de pêche et quelques unités déjà armées en plaisance disputent encore leurs régates. Decker, Vannes.

par Bernard Cadoret, Claude Maho, Gilles Millot, Yann Régent – Nichée au fond du golfe du Morbihan, la presqu’île de Séné est demeurée jusqu’à nos jours le fief d’une communauté de pêcheurs à l’identité bien marquée, les Sinagos. Leurs chaloupes, baptisées du même nom, ont pendant plus d’un siècle fréquenté les eaux de la petite mer et marquée à jamais l’histoire de la pêche à la voile sur le littoral de Bretagne-Sud. Habiles à traquer le poisson, fins manœuvriers et connaissant parfaitement le Golfe, les pêcheurs de Séné et leurs rapides bateaux ont été les principaux acteurs des nombreuses régates très populaires organisées dans la région, du milieu du XIXe siècle aux années 1950. Cet article, qui brosse un tableau complet de ces compétitions, est composé d’extraits de l’important chapitre consacré aux sinagos dans le quatrième tome d’Ar Vag, à paraître prochainement et qui traitera entre autres de la pêche dans le Morbihan.

En Bretagne, le développement de la plaisance est particulièrement précoce, aussi des régates y sont-elles très tôt organisées : en 1845 à Cancale, 1847 à Brest, 1849 à Saint-Malo, 1850 à Roscoff, 1851 à Morlaix… D’emblée, les équipages des bateaux de travail de la plupart des ports s’y engagent avec enthousiasme. Et le grand publiciste et romancier maritime Edouard Corbières, organisateur des premières joutes de Morlaix, note déjà « l’émotion [qu’elles ont fait naître] parmi nos pilotes et nos pêcheurs qui, quinze jours à l’avance, n’ont eu d’autre souci, d’autre occupation que de retailler leurs voiles, d’espalmer, de suiffer leurs bateaux ! » La politique maritime et sociale du second Empire prend très vite en compte ce mouvement. Suite à un rapport du 26 avril 1853, le ministre Jean-Etienne-Théodore Ducos, considérant, entre autres, que les courses organisées dans les ports de pêche et de commerce « entretiennent l’émulation entre les patrons, maîtres et constructeurs d’embarcations », décide d’accorder, pour encourager ces régates, des prix dits « du ministre de la Marine » consistant en médailles d’or ou d’argent et en allocutions pécuniaires.

Dès l’année suivante, en 1854, ont lieu les premières régates de Vannes. Elles se déroulent le 20 juillet sur le plan d’eau appelé baie de l’île d’Arz, ou plus communément baie de Roguédas, face à la pointe du même nom. Joutes à l’aviron et courses à la voile rythment la journée et l’une d’elles est réservée aux bateaux de pêche dits sinagos. C’est le Léopold, une petite chaloupe de deux tonneaux appartenant au patron Joseph Le Franc du village de Canivarc’h, qui remporte le premier prix d’une valeur de 60 francs offert par le ministre de la Marine.

Fin de régates à Port-Navalo vers 1890. La plupart des équipages ont débarqué pour participer aux animations à terre. On remarque la multiplicité des types d’embarcations, bateaux de travail ou de plaisance, qui ont acheminé les spectateurs venus de tout le Golfe. © coll Ar Vag.

La Société des régates de Vannes

Devant la réussite de cette première manifestation, les organisateurs reconduisent les régates en 1855. Le dimanche 9 septembre, pas moins de vingt-six sinagos se présentent sur la ligne de départ. François Le Doriol, patron de la Petite Marguerite, franchit en tête la ligne d’arrivée. Ce gaillard de trente-neuf ans, habitant le village de Langle, a une sérieuse expérience de la navigation et sait mener son bateau. Celui-ci a été construit deux années auparavant par Jean-Marie Martin, le charpentier local installé sur le prato du Goal en Kerdavid. Ses concurrents reçoivent des prix allant de 40 francs pour le second à 10 francs pour le cinquième. Les quinze suivants sont gratifiés chacun de 10 francs. Une motivation très attractive pour les pêcheurs de Séné dont beaucoup vivent alors dans un état proche du dénuement.

Ces régates estivales attirent chaque année davantage de participants et de spectateurs. Outre les bateaux de service à l’aviron et les sinagos, viennent également s’inscrire les chaloupes et canots de pêche ou de bornage, scindés en deux catégories – moins de 7 mètres et plus de 7 mètres -, et bien sûr les premiers yachts de la région. Si chaque bateau concourt dans sa catégorie, à la fin de la journée une régate des vainqueurs, ou « course d’honneur », réunit les premiers de chaque série. Ainsi voit-on des voiliers de toutes tailles aux gréements parfois bien différents prendre le départ de cette dernière régate.

Cette diversité est au moins aussi grande parmi les embarcations de service ou de bornage qui acheminent la population des bords du Golfe venue admirer la fête : yoles à l’aviron, canots à misaine et tapecul, chaloupes, petits chasse-marée, sloups de charge, comme le signale le Courrier du 4 septembre 1856, rendant compte du « brillant succès de l’événement ». « Le matin, le port de Vannes était garni d’un grand nombre de bateaux, une véritable flottille, venus de toutes les parties de la côte du golfe du Morbihan, pour transporter au lieu des régates les curieux qui se pressaient en foule sur les quais ». Chaque année les organisateurs choisissent la date des régates en fonction des heures et coefficients de marée. Afin de permettre à un maximum de spectateurs, et notamment aux Vannetais, d’assister à ces manifestations nautiques, on fait en sorte d’avoir jusant le matin, pour descendre la rivière de Vannes avec le courant, et effectuer le chemin inverse en fin de journée avec le flot. Suite aux revers de fortune d’une famille qui en avait pris l’initiative, ces fêtes maritimes vont s’interrompre durant quelques années.

1865. Elles reprennent sous l’égide de la nouvelle Société des Régates de Vannes (SRV). Tout est organisé pour que cette manifestation du 6 août 1865 soit à la hauteur des ambitions de la jeune société. La mer est pleine au port de Vannes à 5 heures du matin, et les spectateurs sont invités par voie de presse à se rendre sur les quais avant 9 heures. L’envasement du port et le manque d’eau ne permettront plus aux bateaux d’accoster après cette heure. « S’ils sont bien inspirés, les pêcheurs de Séné et des autres lieux voisins viendront en foule prendre les personnes de Vannes qui auront choisi ce mode de transport », affirme le Journal de Vannes. Souvent regardés avec méfiance par les citadins du fait de leur particularisme accusé et de leur réputation de fraudeurs, les Sinagos saisissent volontiers cette occasion de s’assurer la considération des Vannetais et de récolter quelques sous. Et comme l’écrit le chroniqueur local, « les rouges bateaux de Séné arrivent avec le flot, remportant tout Vannes au jusant dans leurs larges flancs ». Ainsi, au jour dit, une foule d’embarcations de toutes sortes amarrées aux portes de la ville embraquent « des familles entières, avec le lest nécessaire pour passer une journée à la campagne ». Les loueurs de voitures profitent de l’occasion pour se mettre à la disposition de ceux qui ont choisi de gagner Conleau par la route.

Un aviso à hélice de la Marine impériale, le Pélican, est détaché de Lorient pour assister à la manifestation. Pavoisé, son équipage en grande tenue, le vapeur prend son mouillage sous Roguédas. La péniche garde-pêche la Souveraine mouille quant à elle à Penboc’h. Peu avant le départ de la première course, la musique de l’orphéon de Vannes pénètre dans l’enceinte des souscripteurs, aménagée sur la pointe de Penboc’h. Des tribunes y ont été édifiées, d’où l’on peut découvrir tout le parcours des régates. L’écrivain et poète Amédée de Francheville, propriétaire du château de Kergeorget en presqu’île de Rhuys, doyen des Canotiers du Morbihan et choisi de ce fait comme « amiral » des régates, est embarqué sur la Daphné, l’un des premiers yachts du Golfe appartenant à son neveu. Dans une lettre à sa femme, où il rend compte de cette journée, il note : « On  ne pouvait choisir un emplacement plus favorable, et dans toute la France, on ne pouvait trouver une seule baie aussi bien appropriée pour des régates. (…) Avant les courses, toute la baie était couverte d’une quantité énorme de barques de toutes grandeurs, de toutes formes, toutes pavoisées, et de toutes voilures, sloups, péniches, lougres, flambarts, dériveurs, clippers, sinagos, forbans du Bono, chaloupes de Groix, etc. Tout ce pêle-mêle d’embarcations, courant en tous sens et sous toutes les allures, virant, louvoyant, se croisant sans cesse, formait un spectacle des plus animés et des plus ravissants. La course des sinagos a été très jolie : près de cinquante barques à voiles rouges y ont pris part ; elles formaient une ligne d’un bon kilomètre. »

Après les courses des yachts vient celle des embarcations de pêche ou de service de plus de huit mètres. Le patron de Grésillonne, une grande chaloupe pontée de Groix, reçoit le premier prix et la médaille d’or à l’effigie du prince impérial offerte par la princesse Bacciocchi, qui affectionne tout particulièrement les bords du Golfe, où elle joue un rôle pionnier dans la naissance de l’ostréiculture. C’est désormais au tour des sinagos de rentrer en lice. Le prix de 100 francs est offert par le nouveau et généreux propriétaire du château de Roguédas, monsieur Panckoucke, imprimeur-éditeur de son état. Pas moins de quarante-deux équipages sont présents au départ de cette régate, tous bien décidés à en découdre sans concessions. Nul doute que le prix offert au gagnant a suscité l’intérêt des pêcheurs de Séné, lorsque l’on sait qu’un sinago coûte alors de 5 à 600 francs à la construction. C’est donc une imposante flottille qui s’élance au coup de canon. D’abord groupées, les voiles rouges s’étirent sur une longue file de plus d’un demi-mille avant de se retrouver pêle-mêle sur l’arrière du Pélican qu’il faut aller virer, et à bord duquel ont pris place les membres du jury.

Le vapeur est mouillé dans une zone déventée par la pointe de Roguédas et c’est une pagaille indescriptible de mâts et de voiles qui, se regroupant tous pour virer la marque, ne forment plus, durant quelques instants, qu’un énorme bouquet rouge posé sur la mer. Les plus habiles sortent les premiers du lot, non sans vitupérations, voire coups d’aviron ou de gaffes, adressés aux voisins immédiats. Jacques Le Franc, du village de Moustérian, passe en tête la ligne d’arrivée à bord de son sinago le Saint-Jacques et empoche le premier prix tant convoité. L’Ermite et la Jeune Louise, patrons Joseph Le Priol, de Langle, et Jean-Marie Le Franc, de Cadouarn, prennent les seconde et troisième places. Si les Sinagos, que les individualisme farouche pousse à se faire construire dès que possible leur propre bateau, sont naturellement portés à la compétition, ce résultat montre que la rivalité entre les différents villages de la presqu’île est déjà elle aussi un puissant stimulant ; elle le restera jusqu’à la fin de la voile et des régates.

1866. Devant la réussite d’une telle journée, la SRV décide de réitérer l’évènement dès l’année suivante. Le dimanche 26 août, trente-trois sinagos sont engagés dans leur série. Le départ est donné depuis la péniche la Souveraine ; tous les bateaux sont mouillés en ligne par l’arrière, voiles basses. Au signal, les mouillages sont relevés à grandes brassées, les voiles hissées à la hâte et les sinagos s’élance vent arrière pour aller doubler la pointe de Roguédas. Ils viennent ensuite virer sur l’arrière du Pélican et, naviguant au plus près pour éviter d’être drossés par le courant de flot, mettent le cap sur un chasse-marée mouillé sur l’île d’Arz. Les meilleurs parviennent à attraper la marque de parcours d’un seul bord et font route, toujours au plus près, sur la dernière bouée placée à la pointe de l’île Logoden. Le vent halant le Noroît, les concurrents suivants doivent tirer plusieurs bords afin de virer cette marque pour revenir vent arrière sur le Pélican.

Les pêcheurs sinagos embarquent volontiers des passagers pour les amener aux régates. C’est le cas de Jean-Marie Morice, patron du Margarita construit en 1901 et armé en plaisance après 1922 à l’île de Boëdic. © coll Ar Vag.

Julien Boquet, de Moustérian, patron du Père-Julien, passe en tête la ligne d’arrivée, suivi de Jacques Le Franc et de son Saint-Jacques, vainqueur l’année précédente. Julien Bocquet empoche ainsi le premier prix de 100 francs et la médaille d’argent à l’effigie du prince impérial. Décidément, les pêcheurs du village de Moustérian sont de sacrés régatiers ! Bretagne, à Jean-Pierre Le Priol, prend la troisième place. Ce dernier aura le malheur de se noyer quelques années plus tard avec son matelot Mérian lors du naufrage de leur bateau, jeté à la côte au cours d’une violente tempête alors qu’ils se rendaient à la drague des huîtres dans la rivière de Pénerf. Pourtant, de tels accidents sont assez rares dans la flottille.

Après la course des Sinagos vient celle des grandes chaloupes, un type encore représenté à cette époque dans le Golfe, mais seuls cinq bateaux s’y sont inscrits. « Nous aurions voulu voir engagées dans cette course beaucoup de ces excellentes embarcations qui, chaque jour, partent, d’Houat, d’Hoëdic, de Belle-Ile et de Groix, pour aller affronter les plus rudes coups de mer », écrit le chroniqueur du journal local. Le patron Abel Riguidel, d’Arradon, remporte le premier prix et la médaille d’or à bord de l’Elisa.

1867. Le 28 juillet, une quarantaine de sinagos se sont inscrits pour les régates de la SRV. À terre, une tribune de soixante mètres de longueur et dressée sur un terrain appartenant à l’institution Saint François Xavier, près de Roguédas – une relation durable s’établira entre ce fameux collège vannetais et les sinagos, qui assureront, soixante-dix années durant, les promenades scolaires annuelles de ses élèves. Les souscripteurs qui désirent accéder à cette tribune doivent s’acquitter d’une somme minimum de 5 francs. Mathurin Danet, à bord de la Rose remporte la régate et Patern Le Divellec, patron de la Vengance, se classe second. Ce dernier renoue avec la seconde place quelques semaines plus tard, lors des régates disputées cette fois à La Trinité-sur-Mer. Les organisateurs locaux n’ont pas déterminé de série pour les bateaux de pêche, encore trop peu nombreux à s’inscrire, et c’est Abel Riguidel, à bord de sa chaloupe Elisa, qui remporte le premier prix. Patern Le Divellec n’en a que plus de mérite à terminer second lorsque l’on sait qu’Elisa est un bateau plus grand et plus toilé que le sien. Il en va de même pour le troisième, un forban du Bono construit la nuit précédente chez Kergosien à Auray et long de 7,76 mètres pour 2,46 mètres de bau, la Sainte Anne, patron Corvec. Ainsi les trois premières places sont-elles partagées entre les principaux types de bateaux de pêche du Golfe du Morbihan.

1868-69. Patern Le Divellec va confirmer ses qualités de fin de manœuvrier en remportant les régates de Vannes, le 2 août. La rencontre sera d’ailleurs âprement disputée, puisque pas moins de quarante-sept sinagos sont présents. Vengeance finit en tête, et remporte les cent francs du premier prix ainsi que la médaille d’argent offerte par la princesse Bacciocchi. Patern Le Divellec renoue avec la victoire deux semaines plus tard en gagnant les régates de La Trinité-sur-Mer.

Au fil des ans, les yachtsmen de la SRV étoffent leur programme et organisent à partir de 1868, des régates dites “d’essai” qui ont lieu le lundi de la Pentecôte à Boëdic. Là encore, ce sont de véritables cortèges de bateaux, les plus grands remorquant les plus petits, qui, musique en tête, quittent le port de Vannes en début de journée. Les spectateurs, munis  de leurs paniers de victuailles, s’embarquent volontiers à bord des passeurs et des nombreux borneurs du Golf afin de rejoindre, le temps d’une journée de fête, la petite île de Boëdic réputée pour l’abondance de ses fraises sauvages. Quelles que soient les conditions météorologiques, le spectacle est garanti grâce à la participation des sinagos. Ainsi, lorsqu’à la Pentecôte 1869, les organisateurs se trouvent dans l’obligation d’annuler les régates du fait d’un vent trop violent, les pêcheurs de Séné n’hésitent pas à envoyer la toile pour aller doubler les îles Logoden. Ils reviennent virer devant la pointe de l’île sous les acclamations de spectateurs.

Le temps sera plus clément lors des régates de La Trinité-sur-Mer du dimanche 8 août. Patern Le Divellec se classe seconde de la course des sinagos derrière la Jeune Marie-Vincente à Julien Jacob. Dans la série des grands bateaux de pêche, pour une fois Abel Riguidel manque de réussite puisque il casse le mât de taillevent de sa chaloupe Elisa. Comme à l’habitude, après la fête sur le plan d’eau les festivités se poursuivent à terre avec mât de cocagne, courses en sac ou aux canards et autres divertissements qui se prolongent tard dans la soirée. L’arrivée des cinquante sinagos en course se fait sans trop de surprise puisque c’est encore la Vengeance qui gagne la régate et Patern Le Divellec empoche à nouveau le premier prix.

 

Naufrages aux régates

A partir de 1871, des régates sont organisées à Locmariaquer, auxquelles s’inscrivent également les forbans du Bono qui sont là “dans leurs eaux”, à l’ouvert de la rivière d’Auray. Bien qu’ils ne soient pas classés dans la même série que les sinagos, leur présence ajoutée à celle des bateaux de Séné ne peut qu’assurer la qualité du spectacle, et les forbans participeront désormais à la plupart des régates de la région. Bon nombre de visiteurs viennent d’Auray pour assister à cette première édition qui manque de se terminer par un drame. À la fin de la journée, une chaloupe chargée de dix-huit passagers revenant d’assister aux régates chavire dans la rivière, à la hauteur du château de Plessis Kaër, alors qu’elle regagne Saint-Goustan. Tous heureusement pourront être retirés de l’eau sains et saufs, malgré la présence à bord de femmes et d’enfants.

Afin de gagner encore en vitesse aux allures portantes, certains patrons de sinagos n’hésitent pas à tangonner un foc en travers au grand largue. Ils mettent par ailleurs un point d’honneur à ne pas réduire la toile, même par forte brise, impressionnant ainsi les amateurs. “Le spectacle de ces bateaux, écrit le chroniqueur du journal Le Yacht, portant tout haut malgré la brise très lourde à ce moment et donnant à chaque instant des gîtes inquiétants, est bien fait pour attirer l’attention des spectateurs qui suivent les courses avec le plus grand intérêt”. Pourtant, malgré la légendaire habileté des marins de Séné, un drame va endeuiller une journée, qui s’annonçait sous les meilleurs auspices. Au cours des régates de Vannes organisées le 6 juillet 1873, deux sinagos vraisemblablement trop toilés chavirent lors d’un virement de bord et coulent. Peu évolutifs du fait de leur faible “différence” de tirant d’eau entre l’avant et l’arrière et de leur quête d’étambot réduite, c’est à cet instant – et aussi par vent et mer de l’arrière – que ces bateaux sont les plus vulnérables.

La Provençale, patron Joachim Le Floch de Cadouarn, est au nombre des sinagos naufragés. Pierre Le Floch, patron du Harpon, se porte au secours des trois membres d’équipage qui tentent de se maintenir à la surface de l’eau ; malheureusement, il ne peut sauver à temps François Le Doriol, un jeune matelot de 26 ans. Le commissaire du quartier, chargé de l’enquête, écrira dans son rapport : “Il résulte que c’est à la voilure trop considérable qu’avait mise le patron Le Floch sur son embarcation et aux écoutes amarrées qu’il y a lieu d’attribuer ce malheur. Les chaloupes de Séné, déjà considérablement voilées avec leur voilure ordinaire, ne sont pas disposées à recevoir plus de toile surtout pour naviguer vent arrière, allure qui ne convient du reste pas à ce genre d’embarcation. Il eut été plus prudent d’interdire aux patrons de ces bateaux l’emploi d’une troisième voile placée en ciseau.”

Quant au second bateau naufragé, il s’agit de la Couronne, patron Pierre Le Doriol. L’accident a lieu près de la pointe de Béluré, à l’île d’Arz. Patern Le Roy qui est à la barre du Pandore, se trouve non loin de là et n’hésite pas à se précipiter tout habillé à la mer. Il parvient à sauver le patron, le matelot et le jeune mousse qui constituent l’équipage de la Couronne, aucun de ces derniers ne sachant nager. Le Roy n’en n’est d’ailleurs pas à son coup d’essai puisqu’il est déjà titulaire d’une médaille de sauvetage. Les organisateurs décident d’attribuer le reliquat disponible de leurs ressources aux patrons naufragés et à la mère de François Le Doriol.

Julien Jacob et sa Jeune Marie-Vincente gagnent la course, tandis que la Vengeance s’adjuge la seconde place. L’année suivante, l’ordre d’arrivée des sinagos lors des régates de Vannes et inversé, Paterne Le Divellec remporte le premier prix. D’ailleurs en 1876 devant la Provence à Pierre Morice et Jeune Marie-Vincente. On peut dire que les patrons Le Divellec et Jacob ont marqué de leur empreinte les régates de sinagos les deux décennies.

Le parcours des régates dites de Vannes en 1876. Départ et arrivées s’effectuent devant la pointe de Penboc’h d’où l’ensemble du plan d’est est bien visible. Archives nationale de Paris

La fête des voiles rouges

Le succès des régates s’affirme chaque année davantage. Aux bateaux de travail viennent s’ajouter les yachts de toutes tailles dont le nombre augmente avec le développement de la navigation de plaisance. Ces manifestations deviennent un véritable événement local. Devant la multitude de spectateurs qui se rendent aux régates, les fermiers de la pointe de Penboc’h mettent une partie de leurs terrains à disposition pour garer les voitures à chevaux et rafraîchir les animaux.

Charles Varey, le rédacteur en chef de la très sérieuse Correspondance Scientifique , assiste aux régates de 1877 et confie ses impression au journal Le Yacht. Comme celles-ci s’inspirent largement des articles publiés auparavant par les chroniqueurs du Journal de Vannes, nous donnons ici un amalgame de plusieurs textes pour éviter les redites, notamment dans la description homérique des départs.

« Maintenant, gare dessous ! Qu’on fasse place aux sinagos ! Les Sinagos sont frondeurs et indisciplinés. Le commissaire chargé des départs ne parvient qu’à grand peine à mettre un peu d’ordre. L’appareillage a plutôt l’air d’un branle-bas de combat suivi d’abordage que du départ pacifique d’une course nautique. Figurez-vous une cinquantaine de bateaux aux voiles rouges avec leurs équipages à l’allure décidée, composés d’hommes, de femmes ou d’enfants, peu importe. Le nombre des concurrents ne permet pas de les inscrire. Ils doivent se ranger sur une seule ligne, une ligne parfaitement droite où aucun tirage au sort n’attribue de place à quiconque. Mais ils sont trop nombreux. Chacun cherche la meilleure place. Quel brouhaha, quel pêle-mêle ! On se bouscule, on se heurte, on s’aborde, on s’adresse à bout portant, en langue bretonne, les exclamations et les jurons les plus énergiques. Heureux encore, lorsque les coups de gaffe ne sont pas de la partie et ne tombent pas drus comme grêle au moment de l’appareillage. Il n’y vont pas de main morte, les marins de Séné !  On ne peut rien voir de plus amusant… Le départ une fois donné, voilà les oiseaux rouges qui s’envolent. Ce ne seront pas eux qui feront fausse route, habitués qu’ils sont depuis l’enfance à la navigation dans le Morbihan ! La même scène se reproduit pourtant au moment du virage sous le vent du Pélican. Peu à peu cependant, chaque embarcation sortie de cette cohue se débrouille et l’on voit bientôt toutes ces voiles rouges échelonnées en une longue file le long de la côte de l’Île d’Arz, où elles produisent un effet très pittoresque. »

Notons en passant la mention de la présence des femmes au sein des équipages de régate, rarement attestée dans les comptes rendus, alors qu’elles participent activement à la pêche à bord des sinagos. Cela constitue une originalité remarquable au sein des communautés maritimes en Europe du Nord-Ouest, où l’admission des femmes à bord fait généralement l’objet d’un tabou bien enraciné. A la même époque, une tentative d’interdiction de leur embarquement à la pêche – elles sont en général l’unique matelot du patron – suscite une vigoureuse protestation du maire de Séné : « La défense que M. le commissaire de l’Inscription maritime de Vannes vient de faire aux pêcheurs de Séné d’embarquer leurs femmes ou leurs filles aura pour résultat inévitable d’empêcher plus  de deux cents femmes de gagner leur vie et, par conséquent, de les réduire à la mendicité. »

Sensible à des détails qui ne frappent pas les observateurs locaux, le journaliste parisien décrit, avec un dédain et un étonnement tout citadin, le déroulement de la fête à terre. « Les buffets en plein air sont très nombreux, écrit-il. Depuis le matin, on se gorge de sardines frites, qui répandent partout une odeur indescriptible ; on fait honneur aux pâtés de charcuterie dont l’aspect – également indescriptible – vous aurait, à jamais, dégoûté du produit du compagnon de saint Antoine.

« Tout est fini. Le retour des régates n’est pas moins curieux peut-être que l’arrivée. Toutes les îles du golfe du Morbihan ont fourni des spectateurs, et surtout des spectatrices. Les bateaux se remplissent d’hommes et de femmes, ornés de leur costume national. On a bu des quantités incalculables de pichets de cidre, on est gai, on chante. Aussi le retour est-il agrémenté de ces chansons bretonnes, au rythme particulier, traînant, monotone, sur un ton mineur, comme tous les chants rustiques ? »

 

Les courses à l’aviron

Dès l’origine des régates, en 1854, la journée s’achève avec les courses à l’aviron. Des séries sont organisées pour les baleinières de l’Etat, embarquées sur les pataches des Douanes et les avisos de la Royale, d’autres pour les annexes des yachts ; les embarcations de services et canots de caboteurs, si nombreux sur le Golfe, ont bien sûr leur catégorie. Et il arrive que des visiteurs viennent pimenter l’ordinaire. En 1856, l’équipage d’un brick allemand, le Robert Pul – en réparation depuis plusieurs mois au chantier Dupuy de Conleau, après s’être échoué sur le Meut Braz (le Mouton, principal écueil du Golfe, en plein courant, bien connu des plaisanciers actuels) – s’inscrit avec l’embarcation du bord. Les gars de la mer du Nord font bonne figure puisqu’ils se classent seconds dans leur série. Les plates des passeurs du Golfe, si caractéristiques avec leur curieuse forme évasée et leur longs avirons croisés,

cousins de ceux des curraghs et des dornas, s’alignent elles aussi. Mais la principale course de plates est celle qui oppose les petites annexes de 11 pieds à museau carré (moj-plad) « dans lesquelles les vaillants Sinagos, armés soit de leur longue perche en guise de pagaie, se promettent encore de faire des prodiges » (Conleau, 1878). L’enquête orale et l’iconographie confirment effectivement l’usage de ces deux types de propulsion sur les moj-plad.

Des séries de courses de plates sont réservées aux femmes – toutes de Séné -, et leurs départs sont tout aussi truculents que ceux des sinagos. Rien d’étonnant, si l’on songe que nombre de ces femmes rament chaque jour de longues heures dans le Golfe, soit à bord des sinagos – un proverbe local ne dit-il pas : Sinago, boteu plad, lak e verb da ruancat (le Sinago aux sabots plats met sa femme aux avirons) ? -, soit en plate, à la recherche des blancs de palourdes. Au début du siècle, pour corser le spectacle, les organisateurs proposeront même une course de plates « avec obstacles » qui ne doit pas manquer de péripéties. Enfin, les courses à la godille, dites « des mousses », sont réservées aux jeunes âgés de moins de 16 ans ; elles sont cependant dotées d’un prix de 20 francs et d’un second de 10 francs.

L’engouement du public pour les fêtes nautiques est tel, qu’à partir de l’année 1878, la Société nautique de Vannes décide d’organiser pour la première fois les régates de Conleau, qui se dérouleront le lundi de Pentecôte en remplacement des régates d’essais de Boëdic. Le nouveau bassin vient d’être inauguré et Monsieur Rouillé, le propriétaire de l’Île, a mis son domaine à la disposition des organisateurs. Bien évidemment, la grande attraction de ces manifestations reste la présence des pêcheurs de Séné et de leurs bateaux. Les régates de Conleau n’ont pas de budget et les organisateurs comptent sur la recette des entrées qui sera distribuée en prix aux courses des sinagos. Ils seront sans doute satisfaits, puisque plus de mille personnes viendront assister à cette première édition. Quant aux régates de Vannes, annoncées le 28 juillet, devant le nombre important de concurrents qui se présentent, les organisateurs ne pourront inscrire tout le monde. Peu importe, tout le monde prendra le départ !

Les régates d’avirons se dérouelent généralement pendant ou après les courses des grands bateaux. les annexes de yachtes croisent ici les moj-plad des Sinagos. coll Pierre-Yves Dagault

Les prix

Les prix accordés par le ministère de la Marine ne le sont plus désormais sous forme de numéraire mais d’instruments de bord ou d’engins de pêche. Ainsi, les gagnants reçoivent-ils jumelles, baromètres et, plus tard, filets de pêche. Lorsque François Le Franc, patron de la Provence, remporte devant la Vengeance les régates de Vannes en 1879, il est ainsi gratifié d’un chalut d’une valeur de 95 francs. Précisons que ces nouvelles dispositions vont dans le sens des souhaits de l’administration quant à l’orientation futur de l’activité des pêcheurs de Séné. La plupart d’entre eux pratiquent leur industrie essentiellement dans le Golfe et répugnent à en sortir. Devant la diminution de la ressource, l’autorité maritime tente d’encourager les Sinagos – sans grand succès d’ailleurs – à pratiquer la chalut à perche en baie de Quiberon. Il faudra attendre la fin du siècle pour que les mentalités changent et que cette activité se généralise chez les marins de certains villages de la presqu’île de Séné. Mais ces dotations bien intentionnées ne soulèvent pas l’enthousiasme des pêcheurs.

De 1877, le commissaire du quartier fait d’ailleurs remarquer au préfet maritime de Lorient que le président de la Société des régates préférerait comme genre d’encouragement une médaille en argent et une allocation de 200 francs aux instruments nautiques accordés par la Marine. En effet, « les marins apprécient généralement fort peu les longues-vues, jumelles et baromètres qu’ils obtiennent comme récompenses aux régates et dont ils se débarrassent à vil prix, dans l’ignorance où ils sont de la valeur de ces instruments ». A Vannes, les premiers prix en numéraire et les médailles offertes par le ministère de la Marine sont désormais attribués aux grands yachts de course, les instruments étant réservés aux petites et moyennes séries de plaisance. Quant aux sommes d’argent autrefois destinées aux bateaux de travail, elles doivent désormais  être remise … par des donateurs privés : les grands propriétaires riverains, les députés locaux, puis des yachtsmen éminents de la SRV comme MM. Normand ou Flye Sainte-Marie dont la généreuse dotation permettra, vers 1900, la mise sur pied d’une seconde épreuve pour les sinagos au cours de la journée de régates.

En dépit de cette évolution de la politique du ministère, les commissaires du quartier ne perdent cependant pas de vue les intérêts de la population maritime. En 1881 des dissensions agitent les membres de la Société nautique de Vannes au point que les régates sont annulées. Devant la déception des pêcheurs, le commissaire de l’Inscription maritime du quartier écrit à son supérieur : « Mon intention, Monsieur le commissaire général, est de faire des courses aux pêcheurs de Séné sous mon unique direction avec la commission des syndicats des gens de mer. Avec les 100 francs accordés aux régates de Vannes, j’aurai donc les fonds nécessaires pour organiser une fête agréable aux pêcheurs et profitable à leur famille. Il y aura environ quatre-vingts bateaux à courir, bien des régates n’offrent pas un pareil nombre de concurrents. »

 

1880 : Souvenir et les autres

Avec les années 1880 le nombre des régates locales données dans le Morbihan continue d’augmenter. Auray, Carnac, Quiberon ont désormais leurs manifestations nautiques auxquelles les sinagos ne manquent pas de participer, d’autant que les fêtes de Vannes ne sont toujours pas reconduites. En 1885, Patern Le Blohic, patron du Souvenir, remporte ainsi les régates de Carnac dans sa série. L’année suivante, les régates de Vannes et celles de Boëdic sont rétablies. Ces dernières, appelées aussi « régates de Saint-Antoine » – du fait du rocher sculpté d’une tête de moine qui se trouve sur sa pointe Ouest -, sont à nouveau programmées le lundi de la Pentecôte. Le règlement prévoit que « les sinagos et bateaux de bornage mouilleront en amont de la balise La Truie, sur une ligne allant du Four de Boëdic à la propriété de la Chicane. Le départ aura lieu au premier coup de canon, voiles basses. Une course d’honneur, regroupant les premiers de chaque série, est organisée en fin de journée. » Le Souvenir, décidément très fin marcheur, arrive en tête, tandis que Victorieuse à Jean Jacob prend la seconde place. Ces deux sinagos précèdent le vieux yacht Amphitrite à Jules Normand.

Le Souvenir est sans doute l’un des sinagos ayant le plus marqué les régates de cette époque. Construit en 1883 par Joseph Martin – qui a pris la suite de son père Jean-Marie -, il mesure 8,24 mètres hors tout pour 2,44 mètres au bau avec un faible tirant d’eau de 0,86 mètre. Ce bateau extrême représente sans doute le type le plus abouti de la génération des sinagos anciens. Ses lignes extrêmement fines et son maître-couple arrondi qui limite au maximum la surface mouillée rappellent encore les formes en usage au XVIIIe siècle. Le journal Le Yacht en publiera les plans, « relevés par un amateur local très compétent », spécifiant qu’il est « le meilleur marcheur de son genre ; son allure au plus près est surtout remarquable. Dans certaines régates, on l’a obligé de lutter avec les forbans, barques d’un tonnage beaucoup plus grand, et il s’en est tiré avec succès. La seul allure dangereuse pour ce type de bateau est le plein vent arrière sous laquelle il est exposé à embarquer par les fargues quand la lame déferle. »

En l’occurrence, une réplique scientifique de ce sinago a pu être construite et ceux qui l’ont testé confirment en tous points ses qualités de marche exceptionnelle par tous les temps – y compris face aux bateaux modernes -, même si le franc-bord extrêmement bas et l’arrière très fin obligent à rester prudent pour naviguer en mer ouverte, et si les qualités évolutives de cette coque en faible différence sont réduites.

Il faut tout le savoir-faire des patrons pour louvoyer avec des bateaux peu évolutifs sur un plan d’eau resserré en se jouant des courants contraintes. © coll Ar Vag.

Les rois de la fête

Les années passent, le goût pour les régates ne cesse de s’affirmer. A la belle saison, les fêtes nautiques ne manquent pas dans le Golfe où se courent désormais les régates de Conleau, de Boëdic, de l’île d’Arz et de l’Ile-aux-Moines, toutes organisées par la Société des régates de Vannes. Dans le composition de leurs affiches annonçant les dates des manifestations, les organisateurs n’hésitent pas à faire apparaître en gros caractère la présence des forbans et des sinagos qui constituent toujours la principale attraction pour le grand public. A la fin des années 1880, on compte près de cent soixante sinagos armés à la pêche, dont certains dépassent les cinq tonneaux de jauge. Si tous ne participent pas aux régates, quarante à cinquante unités viennent régulièrement en découdre, ce qui constitue déjà une flottille considérable. Devant le nombre de concurrents, sinon inscrits du moins présents sur les lignes de départ, on décide de scinder les sinagos en deux séries : ceux de 18 pieds maximum, puis ceux de 19 pieds et au-dessus. Les prix attribués sont une motivation supplémentaire pour les participants, même si après la place de dixième ou douzième on ne peut prétendre à davantage qu’un  paquet de tabac à 0,50 franc.

Certains pêcheurs figurent régulièrement parmi les meilleurs aux régates et se forgent par cet intermédiaire une réputation de fin manœuvriers. Au tournant des années 1880, Joseph Loiseau et son Vengeur, ou encore Jean Le Blohic patron du Richelieu, se laissent rarement distancer. Mais le déjà vieux Souvenir – il a huit ans – est toujours présent puisqu’il remporte les régates de Conleau en mai 1891. Un mois plus tard, de nouvelles régates sont organisées à Conleau à l’occasion de l’inauguration du casino. Jeux traditionnels et danses en rond (en dro et laridé) menées au son du biniou animent la fête à terre, et font patienter les spectateurs qui attendent l’arrivée des sinagos, dont les patrons ont tenu à assister à la procession du Saint-Sacrement à Séné. Les membres de la société des régates et leurs invités prennent place dans l’enceinte des chalets qui leur est réservée. Les voiles rouges arrivent enfin, le départ est donné et le Vengeur remporte la victoire. Viennent ensuite les courses en plates et Le Driol gagne la biquette blanche offerte au premier ! Deux semaines plus tard, le Richelieu remporte la régate de Boëdic et, l’année suivante, récidive à Conleau.

Les fêtes de Boëdic perdront de leur charme lorsque les propriétaires de l’Ile cessent d’accepter la présence des spectateurs sur leurs terres. En juin 1893, le chroniqueur du Progrès du Morbihan déplore cette décision : « L’attrait a disparu depuis que l’on ne va plus dans l’île comme autrefois pour manger des fraises, plus cultivées depuis dix ans, et boire du lait, ce qui était le principal but de ces régates du lundi de Pentecôte. » Les courses se déroulent dans la baie de l’île d’Arz, avec signaux de départ et d’arrivée données depuis la pointe du Four, dans l’île de Boëdic. Le parcours consiste à aller doubler le ponton des gardes maritimes mouillé à Béluré, puis faire le tour des îles Logoden et revenir vers la ligne d’arrivée matérialisée par la pointe de Roguédas et le bateau-bouée présent pour l’occasion.

Ces manifestations nautiques sont parfois émaillées d’incidents tant à terre que sur le plan d’eau. Durant la course des plaisanciers aux régates de Conleau en 1894, le canot du garde maritime de Séné, visiblement mouillé sur le parcours des régatiers, est abordé et coulé par le yacht Vénéta à Monsieur Laroche, futur président de la SRV. Ce dernier n’avait d’autre alternative, sinon d’aborder une plate remplie de monde. La course des sinagos est remportée par la Belle Rose à Jean-Marie Jacob, devant le Vengeur. Une fois à terre, le matelot Vincent Auffret, du village de Cadouarn, vraisemblablement sous l’emprise d’un abus de boisson, outrage et frappe un gendarme maritime. Il écopera d’un mois de prison. Les régates de Conleau se courent désormais le jeudi de l’Ascension ; elles prennent une place de plus en plus importante dans le calendrier des épreuves fréquentées par les sinagos, d’autant que celles de Boëdic sont supprimées depuis plusieurs années ainsi que celles dites de Vannes, qui se déroulaient dans la baie de l’île d’Arz.

En 1897, c’est un naufrage qui fait l’événement de la journée. Au cours d’un virement de bord, le sinago Baltimore n’a pas eu le temps de reprendre son erre lorsqu’une rafale le couche sur l’eau et le fait sombrer. Les frères Rio et leur beau-frère Vincent Loiseau, qui composent l’équipage pour l’occasion, en seront quittes pour un bain forcé. Les trois hommes sont rapidement recueillis par les sinagos Framée et Résolue qui, ayant dû abandonner la course afin de porter secours aux naufragés, recevront chacun 5 francs de la Société des régates.

Des divergences avec le propriétaire de l’Île de Conleau amènent les membres de la SRV à organiser les régates de 1908 devant le village de Langle, à l’extrémité de la presqu’Île de Séné. Ces manifestations sont d’ailleurs reconduites les années suivantes au même endroit et prennent le nom de « Régates de Langle ». Puis à partir de 1909 se déroulent à nouveau, sous le patronage de la SRV, les régates en baie de l’île d’Arz qui n’avaient plu eu lieu depuis une vingtaine d’années. Le départ s’effectue toujours au mouillage et voiles basses. Le coup de canon déclenche une véritable frénésie à bord des bateaux de pêche et offre un spectacle qui ravit le public massé sur la côte, depuis la pointe de Roguédas jusqu’à celle de Penboc’h. Trente-trois sinagos sont inscrits et le Saint Louis, à Louis-Marie Le Franc, remporte le premier prix. Ce fort bateau de six tonneaux et demi pour 9,26 mètres de longueur vient tout juste de sortir du chantier Martin. Aux différentes manifestations estivales déjà citées, s’ajoutent bientôt les régates de Pénerf, également fréquentées par les sinagos, qui pêchent régulièrement dans ce secteur.

Jean de Kerpenhir, dans Anna Calvé, a laissé une description très vivante de l’ambiance à terre lors de régates courues à cette époque à Locmariaquer, que le public rejoint désormais à bord des vapeurs du Golfe, et notamment le Garvinis : « Les maisons blanches du quai, toutes pavoisées à l’occasion de la fête, et les quelques arbres verts de la place, au pied de laquelle venait battre le flot, donnaient au bourg un air gracieux et coquet. La jetée et la place, tout était noir de monde. D’un bout à l’autre de la cale, des gamins, le corps nu, n’ayant qu’un minuscule caleçon, parfois même un simple mouchoir retenu à la taille par une mince ficelle, ruisselants d’eau, couraient parmi la foule, prêts à plonger à la poursuite de canards qu’on lançait à la mer d’une embarcation voisine. « A la sortie, devant la porte d’une auberge, auprès de tables en plein air qu’assaillaient les gens assoiffés par le grand soleil, deux hommes, juchés sur des tonneaux, soufflaient inlassablement dans leur biniou et leur bombarde, rouges de leurs efforts et couverts de sueur. Autour d’eaux, plusieurs rangs de curieux étaient groupés. Au milieu, une ronde immense déroulait ses lacets serpentants. Plus loin, un mât de cocagne se dressait où s’essayaient à monter des jeunes gens, pour le plus grande joie des badauds. Le long du jardin de la cure, un tir aux boules avait aussi ses amateurs, tandis qu’à côté des manèges de chevaux de bois tournaient au son d’orgues mécaniques. Çà et là, abritées sous de larges parapluies bleus ou verts, de marchandes accroupies à même le sol, ou assises sur des chaises, vendaient des fruits variés. D’autres, circulant parmi la foule, offraient au public, dans le longs paniers garnis d’une serviette de toile blanche, des gâteaux, des flans, des galettes de Sainte-Anne. Et parmi tout cela, une foule dense et nombreuse allait et venait, inlassablement, marchant dans tous les sens et sans but. Sur le milieux de la place, une estrade avait été dressée pour la musique de Vannes, autour de laquelle on se pressait pour écouter. Dans la masse, on remarquait quelques belles filles, les unes plus pâles, plus fraîches, venues de la région des terres, d’autres au teint bruni appartenant aux pays des côtes. Autour d’elles des jeunes gens rôdaient, cherchant à profiter de l’encombrement pour les approcher et leur glisser un mot aimable au passage. Et de la place, des rues, de partout, montaient des sons de musique d’enfants, de petits binious rouges minuscules, de crécelles qu’agitaient joyeusement les gamins ».

Des bateaux plus rapides

Au fil des années, les régates deviennent une véritable institution. Les fêtes de Conleau rassemblent toujours plus de monde et plusieurs milliers de spectateurs prennent désormais possession de l’île ou des hauteurs de Langle, sur la presqu’île de Séné, d’où il peuvent découvrir l’ensemble du parcours. Trente-deux sinagos sont inscrits aux régates de Conleau en mai 1903 et c’est l’Amiral Marquer, un bateau de six tonneaux et demi tout juste lancé au chantier Martin pour le patron Jean-Pierre Morice, qui remporte la série. Les premières régates de Larmor-Baden ont lieu au mois de juillet suivant, et viennent s’ajouter à un calendrier déjà très fourni. Pour certains patron-pêcheurs, la saison des régates occupe quasiment à plein temps les loisirs du dimanche, et on reste étonné devant le goût de naviguer que manifestent ces marins pratiquant toute l’année un métier harassant. Le sinago La France, que Joseph Loiseau vient de faire construire, remporte cette première édition devant l’Amiral Marquer.

En analysant de manière systématique les résultats des régates sur soixante ans, on constate effectivement que ce sont souvent les bateaux neufs qui se placent en tête. Il est possible d’attribuer cela à l’évolution des formes, qui s’améliorent puisque la rapidité devient un atout important pour les pêcheurs, ainsi qu’à l’utilisation de jeux de voiles neuves qui sont un élément de vitesse décisif, quand on sait la durée de vie et l’usure considérable des voilures de bien des sinagos. Ajoutons également le gain de poids dont bénéficie un bateau à son neuvage, alors que le bois de sa carène n’est pas encore trop imprégné d’eau de mer, d’où la possibilité d’un rapport de lest supérieur.

Mais c’est surtout l’augmentation progressive des dimensions, jusque-là intangibles depuis le début du XVIIIe siècle, qui dès le tournant des années 80 constitue la véritable prime aux derniers lancés. Dans un courrier de novembre 1878, le commissaire du quartier de Vannes, tout en stigmatisant comme à l’ordinaire la routine des Sinagos, note : « Un mouvement se produit en ce moment. Un patron-pêcheur vient de faire construire un bateau de 6 mètres ; un autre immédiatement en a commandé un de 6,66 mètres ; et comme les pêcheurs sont généralement par tempérament et par profession d’un caractère jaloux, il est à croire que l’élan donné se continuera, bien que lentement, ces deux patrons étant très fiers de leurs embarcations et satisfaits des résultats qu’elles leur donnent. Résultats qu’ils attribuent au fait de pouvoir sortir du Morbihan quand le temps n’est pas trop mauvais. Toutefois ces embarcations nouvelles, bien que supérieures à leurs anciens bateaux de 5,30 mètres, si noyés à l’arrière, sont encore très insuffisantes et il est à craindre qu’elles servent de type à toutes celles que l’on construira. »

La volonté de se doter de plus forts bateaux continue cependant de s’affirmer chez les marins. La plupart des unités lancées durant les années 1870 ont 17 pieds de quille pour une longueur moyenne de 6,60 mètres. En 1879 Jean Martin lance un sinago de 3,54 tonneaux pour 18 pieds de quille et 7,25 mètres de longueur. La longueur de la majorité des bateaux construits dans les années 80-90 est de 19 pieds, et l’on atteindra les vingt pieds de quille au début du XXe siècle.

Arrivée des sinagos à la cale du Bois-d’Amour lors des régates de l’Ile-aux-Moines. A terre, c’est la fête. Les spectateurs endimanchées se pressent sur le chemin pour venir admirer les pêcheurs de Séné et leurs pittoresque bateaux dont les voiles « en bannières » blanches et rouges composent un merveilleux tableau… © coll Ar Vag.

Efficace rusticité

« Rien n’est intéressant, écrit le correspondant du Yacht, comme l’appareillage au coup de canon d’un grand nombre de ces bateaux, au gréement d’une simplicité primitive, et absolument semblables de formes et de voilures. »

Les pêcheurs de Séné connaissent les moindres courants du Golfe, et disposent de bateaux fins marcheurs en dépit de leur extrême rusticité, de leurs voiles sans apiquage – qu’ils coupent souvent eux-mêmes dans  « de la toile de la dernière qualité » – et de leur faible tirant d’eau qui leur permet de traîner leur drague à chevrettes sur l’herbier des moindres chenaux. Aussi, peu de voiliers de même taille, hormis quelques yachts, peuvent-ils prétendre les battre de vitesse dans leurs eaux.  Les gardes-pêches de l’Etat en savent quelque chose. En effet, les performances sous voiles ou à l’aviron de leurs embarcations ne leur permettent que rarement de rejoindre les Sinagos fraudeurs qui jettent leurs dragues sur des bancs d’huîtres protégés. Par ailleurs, la silhouette des canots de surveillance est immédiatement repérable. Pour tenter de pallier ce handicap, et de passer inaperçue, l’administration décide de se doter de bateaux similaires aux sinagos. Mais ces « répliques », si elles reproduisent assez bien les formes locales, sont construites et gréés selon les règles en vigueur dans les arsenaux de la Marine et n’auront pas les capacités de marche des vrais sinagos. En 1893, l’officier garde-pêche remarque, pour tenter d’expliquer cet échec : « La mâture de ces bateaux de pêche est beaucoup plus légère que celle que l’on a donnée à nos embarcations ; les mâts sont des sapins de petit diamètre, à peine travaillés, dont on a enlevé l’écorce. Les vergues sont très faibles, très flexibles, et la voile n’est pas enverguée sur la vergue. » Celle-ci, en se cintrant, permet à la chute des voiles très creuses de s’ouvrir dans les risées, et son faible échantillonnage limite le poids dans les hauts.

Cette efficace rusticité du gréement des sinago, axé sur la légèreté et la souplesse d’espars non haubanés, témoigne de l’ingéniosité de ces marins qui, en dépit de leur condition modeste, savent au mieux tirer parti des ressources disponibles. Rien de commun, bien entendu, avec la technologie des yachts des riches propriétaires ou des embarcations de l’Etat.

Trois sinagos en espalmage en vue des régates. Le bateau de gauche a hissé son cul de chalut en tête de mât pour le faire sécher. Au centre, La France à Joseph Loiseau ; ce bateau construit en 1903 a gagné la première régate de Larmor. © coll Ar Vag.

Le « Juif » et l’après-guerre

Le premier conflit mondial va mettre en veilleuse la plupart de ces fêtes nautiques, et ce n’est pas qu’à partir des années 1920 que l’on  assiste de nouveau à des régates dans le Golfe. La famille Martin ne construit plus sinagos et c’est au chantier Querrien, du Bono, que s’adressent désormais les pêcheurs de Séné. Le 16 janvier 1913, Julien Martin, descendant de la longue lignée des charpentiers de Kerdavid, avait lancé le Germaine et Lucienne, l’un des derniers sinagos construits sur la grève du Goal. Ce bateau allait marquer pour longtemps l’histoire de la flottille et des régates dans le Golfe. Long de 9,80 mètres, le Germaine et Lucienne a, pour une longueur de quille égale (20 pieds), 1,70 mètre de plus « de tête en tête » par rapport aux bateaux de la génération précédente. La différence tient à une quête très accrue de l’étambot, et les sinagos construits sur ces lignes seront baptisés lost-hir (cul longs) par les marins. Ce bateau, propriété d’Alexis le Franc, de Langle, dit « le Juif » – tous les Sinagos portent un surnom qui les distingue de leurs homonymes au sein de la communauté des pêcheurs -, est quasi imbattable en régate. Cette supériorité suscitera la construction d’autres unités de ce type. De fait, plusieurs témoignages oraux attisent que les premiers singos lancés par Yves Querrien au Bono après la guerre seront bâtis d’après les gabarits qu’il a relevée sur Germaine et Lucienne.

« J’ai embarqué des fois avec le Juifs, se souvient Joseph Morice, celui-là c’était un champion. Avant les régates, il mettait toujours son bateau à terre, et puis il passait du suif sur le coaltar de la carène, pour qu’il glisse mieux. C’était un sacré malin ! Il faisait déjà réparer ses voiles chez Zimmermann, au Bono, un gendre à Querrien. En régate c’était  la terreur avec son Germaine et Lucienne, numéro 305, un fameux marcheur, un vrai clipper ! «  Allez, baissez-vous, baissez-vous ! » qu’il disait. Dame, fallait pas que les têtes débordent de la lisse, pas de prise au vent hein ! «  Job Le Grégam, un Sinago installé au Bono qui a bien connu Alexis Le Franc, raconte : «  Avec le Germaine et Lucienne, il était imbattable. Un jour, il y a des gars qui ont vu son bateau à terre avant la régate. Ils ont cloué une planche entre l’étambot et le gouvernail. Bien sûr, pendant la course il s’est aperçu qu’il ne marchait pas pareil hein !  Il était furieux. » Alexis Le France gardera le Germaine et Lucienne jusqu’en 1931, année où il le vend à son beau-frère, Léon Danet, pour prendre livraison d’un sinago tout juste sorti du chantier Querrien. Avec son nouveau bateau, baptisé Aviateur Le Brix, Alexis continuera de figurer aux meilleures places dans les régates mais les numéro 305 restera longtemps dans les mémoires. Les nouveaux sinagos, plus grands, plus épaulés, meilleurs bouliniers grâce au rendement accru des hautes voiles au tiers taillées chez Zimmermann et plus rapides au portant avec leurs focs sur bout-dehors, plus évolutifs aussi grâce à leur gabarit plus lourd quête d’étambot et leur mise « en différence », sont de fins marcheurs malgré leur gabarit plus lourd. Dès 1905, quelques patrons de Langle, dont le Juif, avaient eux-mêmes retaillé leurs voiles rectangulaires pour leur donner de l’apiquage. Mais à partir de 1918, le voilier du Bono crée un nouveau plan de voilure, conservant des chutes presque parallèles, mais doté d’une têtière plus apiquée. Ces voiles à grand rapport d’allongement sont coupées plus plates. Bien établies grâce à l’adoption de passeresses en filin mixte – inspirées de celles des forbans – et d’itagues de drisses en câble d’acier, elles restent maniables par un équipage de deux hommes grâce à l’absence de recouvrement de la misaine. (Leur efficacité aérodynamique continue d’ailleurs d’inspirer les architectures, puisque Nigel Irens, créateur d’avant-garde, en a tiré l’idée du gréement de son Roxane). Les réglages deviennent plus fins : en régate, pour augmenter encore le rendement de la misaine au plus près, on grée souvent une fausse écoute sur la première cosse de ris, de façon à améliore l’écoulement de l’air sur la chute de cette voile qui a souvent tendance à refermer.

1925. L’Ile-aux-Moines, l’île d’Arz, Larmor-Baden, Arradon et Conleau redeviennent chaque année le théâtre de vastes rassemblement populaires. A Larmor-Baden, le parcours consiste à faire le tour de l’île de Gavrinis en la laissant sur tribord, tandis qu’à l’île d’Arz les régates se déroulent désormais dans la baie du Sud-Est du bourg, face à la cale de Pen-Ra. Quant aux fêtes de Conleau, elles retrouvent leur splendeur d’antan. Les yachts sont chaque année plus nombreux du fait de l’apparition de nouvelles séries davantage à portée des classes moyennes. La course des bateaux de Séné constitue tout de même le temps fort de la journée. Le départ des sinagos est donné bateaux mouillés et voiles amenées, parfois seul le taillevent est conservé avant le coup de canon.

Julien Codéro, patron du Sans-Gêne, se souvient des régates de Conleau disputées le jeudi de l’Ascension : « Quelques bateaux qui étaient en pêche calculaient pour être là à l’heure du départ. Certains arrivaient en retard, avec leurs araignées ou leurs aiguillettes ! Ils n’avaient pas le temps de débarquer le poisson et se mettaient à courir après ceux qui étaient déjà partis. Départ de la cale sous Barrarach, puis on allait jusqu’en face la pointe des Emigrés, à l’entrée de la rivière de Vannes, où une plate mouillée là servait de marque, et on revenait vers Conleau. On faisait plusieurs tours, c’était pas très large, et fallait veiller à ne pas s’échouer sur les vasières. »

1930. Au début des années 1930, les régates de Port-Navalo, qui étaient jusqu’alors fréquentées surtout par les plaisanciers, se dotent d’une nouvelle série réservée aux bateaux de pêche et donc aux sinagos. Mais ces derniers ne seront pas assidus à cette manifestation dont les courses se déroulent en baie de Quiberon. Fidèles aux eaux du Golfe, les pêcheurs de Séné préfèrent naviguer parmi les îles et les îlots qui parsèment la « petite mer » et tirer parti des nombreux courants et contre-courants que seuls les habituées des lieux savent utiliser au meilleur escient.

Lorsque sont créées les régates de Moustérian, village situé au Sud de la presqu’île de Séné, la majorité de la flottille des sinagos s’aligne au départ. La fête, qui se déroule aux alentours du 15 août, commence la veille avec une retraite aux flambeaux – les gens de Moustérian allant à la rencontre de ceux de Cadouarn – et l’organisation d’un match de boxe. Le lendemain matin, les festivités débutent par un concours de boules, tandis que la foule venue de tous les villages de la presqu’île se presse sur la côte pour assister aux régates. De pittoresques « courses aux sabots plats » sont disputées sur la vase après le départ des sinagos, en plus des joutes et jeux habituels.

« Le départ était donné au coup de canon devant le village, raconte Julien Cadéro ; on allait jusqu’à la pointe du Bil, à l’entrée de l’étang derrière Montsarrac, après fallait aller chercher le Grand Rohu, virer une plate mouillée devant l’île Béchit et revenir  sur Moustérian en rasant les cailloux – il arrivait que des bateaux touchent. On faisait un ou deux tours. La première fois, il y avait vent de terre, vent de Nordet. Moi, j’étais en régate avec le Léonor et Marianne, à Léonor Le Franc. Léonor était un bon barreur, mais il était sous le vent d’un autre, alors v’là qu’il lofe, et lofe toujours. Il y avait un rocher qui débordait au large à la pointe du Bil, Léonor a collé l’autre sur le rocher, le bateau a donné un coup de talon et il a soulagé. Dans les régates c’était comme ça ! » « On ne se privait pas de gêner les autres, de la déventer, ajoute Aimé Boquer. Il y avait des refus de priorité, des abordages et parfois on en arrivait aux mains, la boisson aidant ! » Les lots étaient variés : parfois, une barrique de cidre comme premier prix, des médailles, des ustensiles de cuisine – des cafetières généralement – offerts par les commerçants, etc. Mais le patron vainqueur en était souvent de sa poche, car il devait payer son coup !

Le témoignage d’Emile Rio, marin caboteur de l’île d’Arz, évoque bien l’ambiance de ces régates de sinagos des années trente : « A terre, il y avait des stands qui vendaient du vin, du cidre, de la sardine salée ou des bonbons. On organisait des courses de vélos, le mât suiffé, la course aux canards , le mât de cocagne, le casse-pot avec des fois du charbon dedans. Et puis alors, le vin rouge, y en avait ! Partout dans le Golfe c’était comme ça, on rigolait tous les dimanches. Toute la famille allait à la régate, les gosses, la bonne femme, tout le monde embarquait ! J’ai vu une fois à Arradon, il y avait calme plat, allez, tout le monde sur le plat-bord et souque aux avirons ! Je me rappelle encore de la chanson… Deiz-y-mad sinago gast mate tire/ Deiz-y-mad sinago gast matelot. Il y avait des prix intéressants, mais ils n’allaient jamais à la maison. Tout ce qui était gagné était dépensé ! »

Parfois, à la remise des prix, on règle ses comptes ; de sérieuses empoignades opposent les équipages au beau milieu de la fête. D’autant qu’il n’est pas rare que les femmes s’en mêlent et, dans un tourbillon de coiffes, viennent prêter main-forte à leurs époux. Mais ces rixes restent sans conséquences, et l’on voit souvent trinquer ensemble ceux qui, une heure plus tôt, se promettaient les pires corrections. « Au retour des régates, d’Arradon, ajoute Emile Rio, ceux qui rentraient sur Langle allaient tout droit, mais s’il restait quelques sous dans la poche, on stoppait au bistrot à Béluré, à l’île d’Arz ; il y avait toujours un accordéon, ça chantait et ça dansait ! »

Les sinagos remontent à l’aviron le goulet de Conleau en 1912. Au premier plan, un bateau très défendu de l’avant et doté d’une bonne quête d’étambot qui a été construit en 1911. coll. Boisecq

Reprises et déclin d’après-guerre

La Seconde Guerre mondiale va stopper net toutes ces festivités estivales et ce n’est qu’à partir de septembre 1944 que la Société des régates de Vannes peut organiser à nouveau des courses à Couleau. L’argent manque dans les caisses et seuls quelques prix en nature tels que tabac, vins, liqueurs ou victuailles diverses, dus à la générosité des commerçants et sociétaires, viennent récompenser les gagnants. Le tout nouveau journal La Liberté du Morbihan rend compte de la manifestation : « Cette belle et agréable journée de renaissance du sport nautique qui, pour les innombrables Vannetais qui y participèrent, fut aussi une vrai journée  de résurrection de l’atmosphère de détente, de liberté et de paix que nous ne connaissions plus depuis l’Occupation, fut un gros succès. Une foule dont la densité ne cessa de croître au cours de l’après-midi, eut tôt fait de transformer en fourmilières le pittoresque promontoire de Langle, en Séné, et l’étroite corniche de l’ïle de Conleau. » Seulement six sinagos prennent le départ dans la série qui leur est réservée. Vas-y petit mousse, à Louis Le Franc, dit « Mousse », qui gagne la régate devant On les aura à Pierre-Marie Le Doridour, un des membres de la famille « Pelot ». Toujours vaillant, Léonor et Marianne se classe cinquième derrière Les Trois Frères, un grand bateau de 10,43 mètres lancé l’année dernière précédente au chantier Querrien pour Patern Le Franc dit « Patern Le Ruelleu ».

Le mois suivant, neuf sinagos s’inscrivent aux régates d’Arradon et Ma Préféré à Pierre-Louis Le Doriol remporte le premier prix devant Vas-y petit mousse, suivi de Léonore et Marianne. La fréquentation est bien loin d’approcher celle des rassemblements d’avant-guerre, alors qu’une seconde mutation, radicale celle-là, marque l’évolution de la flottille de pêche. La motorisation apparaît, puis se généralise, transformant le comportement des équipages qui attachent désormais moins d’intérêt à la voile pure, et donc aux régates. En 1945, aucun  sinago ne s’inscrit aux fêtes d’Arradon et de l’Ile-aux-Moines. Il en va de même l’année suivante à Conleau , malgré la réputation de cette manifestation. Cinq partants seulement s’alignent aux régates de l’Ile-aux-Moines en août 1946 et Patren Le Franc remporte sa série avec Les Trois Frères, un bateau rapide par petit temps mais manquant de raideur dans la brise, devant Léonor et Marianne – peint en verre -, et l’Idée de mon Père, ce dernier construit en 1941 pour Patern Richard du village de Cadouarn. Les régates de Moustérian sont relancées en 1946 à l’initiative de la veuve Daubert, qui tient débit de boissons au village ; après les courses, les équipages y jouent à l’aluette – un jeu de cartes traditionnellement apprécié des marins, appelé aussi vache. Ces régates réunissent une douzaine de sinagos.

Les Trois Frères est devenu le nouveau champion et gagne en 1947 à Arradon devant Vas-y petit Mousse, Idée de mon Père et Vainqueur des Jaloux construit en 1933 pour Marcel Ridant, surnommé « le grand Lic ». Ce sinago aurait été peint en bleu clair « pour se distinguer des autres » et justifier ainsi son nom… Cette même année, Patern Le Franc l’emporte à nouveau lors des régates de l’Ile-aux-Moines, ainsi qu’à Moustérian où quinze sinagos ont répondu cette fois à l’appel des membres de la toute jeune Société des régates locales. On peut considérer dès lors que seules les fêtes de Moustérian peuvent encore offrir un spectacle qui rappelle les régates des sinagos d’antan. Les résultats sont cependant sans surprise, puisque Les Trois Frères et Léonor et Marianne se partagent régulièrement les places d’honneur.

Vainqueur des Jaloux, 1933
Sinago de 32 pieds construit en 1933 chez Querrien au Bono pour le patron Marvel Le Ridant, dit « le Grand Lic ».
Longueur de coque : 10,55 m
Largeur maître : 3,20 m
Tirant d’eau : 1,07 m
Déplacement 6,125 t
Plan relevé en 1976 sur l’original par J-P. Le Couévour, dont les travaux pionniers ont grandement contribué à la renaissance des sinagos dans le golfe du Morbihan.

Pour le coup d’œil

Le chantier Querrien ne construit plus de purs voiliers  depuis le début des années 1940 et bon nombre de sinagos sont désormais motorisés. Les régates n’ont plus rien de commun avec les chaudes empoignades d’autrefois, et tendent à devenir une manifestation destinée à susciter l’intérêt des touristes, chaque année plus nombreux sur les bords du Golfe. Lors des régates de Moustérian d’août 1950, trois sinagos motorisés embarquent des spectateurs afin que ceux-ci puissent suivre les courses de plus près. Mon Idée à Ange Le Doridour fait partie de ceux-là. Construit en 1929 au Bono, il est doté d’un moteur Penta depuis 1946. Plusieurs sinagos sont désormais armés à la plaisance et se joignent aux derniers bateaux de pêche dans des courses qui évoluent vers des rassemblements conviviaux où l’esthétique déjà presque nostalgique des voiles traditionnelles ainsi réunies prime sur l’enjeu du classement.

A partir de 1951, une série dite « Régate des estivants » est d’ailleurs organisée à Moustérian. Les touristes-plaisanciers embarquent à bord des sinagos et un règlement invite les patrons-pêcheurs à exécuter les ordres de ces barreurs occasionnels, sans leur donner de conseils. En 1954, une méthode spéciale de classement est adoptée à Moustérian afin de différencier les voiliers purs des sinagos motorisés, défavorisés par la traînée de leur hélice et de sa cage.

L’ère des grandes régates de sinagos, qui réunissaient jusqu’à cinquante bateaux et au cours desquelles les pêcheurs faisaient preuve de leurs qualités manœuvrières en suscitant l’enthousiasme de milliers de spectateurs est définitivement révolue. Les derniers représentants de cette flottille de pêche, qui a fortement marqué l’histoire de la voile au travail dans le golfe du Morbihan, disparaissent les uns après les autres. Certains sont acquis par les plaisanciers, ou des groupes de jeunes en quête d’aventure, qui les transforment avec plus au moins de réussite et de goût. Mais la plupart finissent de mourir sur les vasières, en attendant qu’une poignée de passionnés précurseurs viennent relever leurs formes et contribuent ainsi aux reconstitutions futures. L’association des Amis du sinago se crée à la fin des années 1960 pour tenter de sauver ce qui est encore possible.

Une autre aventure, que Le Chasse-Marée ne manquera pas de rapporter dans un prochain article. Mais d’ores et déjà, ne pourrait-on pas imaginer une régate annuelle réunissant toutes les « Voiles rouges » du Golfe, qui émulation aidant, amènerait peut-être  un jour d’autres municipalités à faire construire au fil des années une véritable flottille, pour faire revivre l’identité culturelle du Golfe.

Jolie Brise, la lutte est chaude au louvoyage : l’équipage de Léonor et Marianne (à gauche) borde le taillevent aisé après avoir viré au vent de son adversaire. © coll. Maurice Méchin

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