Mars 1903 : 73 navires morutiers appareillent de Fécamp pour rejoindre les lointains bancs de Terre-Neuve. C’est la flotte morutière la plus importante que le port de Fécamp ait connue depuis les origines de cette pêche qui remontent au XVIe siècle. Ces navires, lourdement chargés de sel, sont majoritairement des trois-mâts goélette et des trois-mâts barque, auxquels se joignent quelques anciens trois-mâts carrés. Ils se distinguent des autres trois-mâts long-courriers ou des caboteurs par les chevalets, appelés rances, situés sous le mât de misaine, qui sont surmontés de piles de doris, à bâbord comme à tribord.

Trois mâts Terre-neuvier de Fécamp. © J. P. Guillou

En l’espace de dix jours, plus de 2 600 hommes quittent la ville pour une durée de six mois. Tous ne sont pas Fécampois, les marins de la ville n’y suffiraient pas, même si le recrutement est déjà étendu aux villages voisins. Les armateurs recrutent auprès des quartiers maritimes bretons ou bas-normands en nombre assez important. En 1903, 54 % des hommes proviennent du quartier maritime de Fécamp, 37 % de Saint-Malo, Cancale, Paimpol et Saint-Brieuc, le reste essentiellement du quartier de Granville. Les équipages sont mélangés en proportion subtile pour éviter la formation de clans et obtenir une concurrence entre les hommes de régions différentes. En revanche, l’état-major, composé du capitaine, du second et du saleur, est bien souvent originaire du même lieu.

Au cours de la traversée, qui dure une trentaine de jours, le bateau a été préparé par les 36 hommes d’équipage qui ont gréé les doris et assemblé le matériel de pêche. Les dorissiers travaillent depuis le départ deux par deux : lors de l’engagement, les patrons de doris ont souvent imposé leur matelot au capitaine, un choix important car ils vont travailler ensemble pendant -toute la campagne.

En arrivant sur les lieux de pêche, le navire mouille sur le “platier”, un lieu situé sur le Grand banc où les bulots abondent ; il faut les pêcher en grande quantité pour boëtter les lignes à morues. Ces lignes, appelées par les pêcheurs cordes ou harouelles, sont constituées de 24 pièces de filin de 120 mètres de long et de 4 millimètres de diamètre, reliées les unes aux autres. Sur ces pièces de corde, espacées d’un peu plus d’une brasse, sont frappés des ampis, au bout duquel l’hameçon est noué. Il faut en moyenne compter 2 000 hameçons par corde et par doris. Les hommes, au fur et à mesure du boëttage, lovent la corde dans des bailles en bois.

Les doris sont enfin mis à l’eau, le long du bord, pour embarquer le matériel : deux bouées, deux ancres, les orins des bouées et les trois bailles de cordes. Ils s’éloignent à l’aviron ou avec une petite voile si le vent est favorable.

Les doris partent généralement en même temps, mais sur un cap différent, le trois-mâts gardant une position épicentrique. A environ 700 mètres du navire, la première bouée est mouillée sur ancre et les cordes sont filées ; deux heures plus tard, l’ancre du bout est également mouillée avec sa bouée, les trois kilomètres de lignes sont à l’eau, et les marins retournent au trois-mâts. Une fois à bord, ils mangent et se couchent.

Photo trois-mât sortie port Fécamp

Le trois-mâts barque La Fraternité sortant de Fécamp pour une campagne sur les Bancs. © DR

Le lendemain, vers 3h30 du matin, le second réveille les hommes pour aller relever les lignes qui ont “péssonné” toute la nuit. Un café, un morceau de biscuit de mer et la goutte composent le frugal déjeuner avalé avant de remonter à bord des doris. C’est à partir de la bouée la plus éloignée du bord que les dorissiers commencent à virer les lignes.

Le matelot à l’avant du doris hale sur la corde, tandis que le patron décroche les morues. Une fois le doris chargé, le patron retourne au -voilier pour livrer la pêche de ce premier voyage. Les hommes comptent les morues en les déchargeant, car ils sont payés à la pièce. Un verre de vin blanc, ou un café, et les voilà repartis. Une fois la corde virée, les dorissiers rentrent à bord, déchargent morues et matériel et vont manger une soupe. Il est 9 heures du matin et c’est maintenant le travail harassant du poisson qui commence : étêter, trancher, vider, par tous les temps, en plein air, sur le pont. Vers midi, les pêcheurs ont droit à une demi-heure de pause pour manger. L’après-midi est consacré à démêler et à boëtter les lignes. Vers 17 heures, les dorissiers repartent tendre leurs lignes en mer.

Ce cycle se renouvellera chaque jour pendant six mois, sauf les jours de trop fortes tempêtes quand les doris ne peuvent pas sortir. A ce rythme, s’ajoute le travail du sel dans la cale, qu’il faut aussi débarrasser de la saumure rejetée par la morue. Sans compter les manœuvres, lorsque le capitaine décide de changer d’endroit. Les conditions de vie à bord sont également rendues difficiles par le manque d’hygiène et la promiscuité.

Si la pêche a été bonne, ces voiliers rapporteront dans leur cale de 160 000 à 200 000 morues, de 800 à 1 000 kg de rogue de morue, une vingtaine de barils d’huile de foie de morue et quelquefois, pour compléter la -cargaison, quelques tonnes d’ânons.