Par Romain Chabrol – Un à deux jours sont nécessaires pour construire une pagaie traditionnelle groenlandaise. Nous avons suivi Alain Kerbiriou lors de l’un des stages d’initiation qu’il propose aux amateurs dans son atelier du Hézo, dans le Morbihan.

 

Parmi les nombreuses variations possibles de formes autour du modèle groenlandais, c’est une pagaie non épaulée, c’est-à-dire ne comportant pas de cassure entre le manche et les pales, qu’Alain propose généralement aux stagiaires. Il s’agit d’un modèle polyvalent et relativement facile à tracer et construire.

LE CHOIX DE L’ESSENCE

La pagaie est façonnée de préférence dans un résineux, par exemple du western red cedar (wrc ou Thuja plicata), un bois léger, imputrescible, facile à tra-vailler, généralement sans nœuds et relativement souple. Ses nombreuses teintes qui tendent parfois vers le rouge le rendent par ailleurs visuellement très séduisant. Malheureusement, le wrc n’est pas facile à trouver en petites sections pour les particuliers… « À défaut de connaître un scieur, précise Alain, il est possible d’en trouver chez les marchands de volets et de bardage sous forme de planches fines qu’il faudra alors assembler en lamellé-collé. Mais une pagaie est aussi envisageable en spruce, yellow cedar, pin d’Oregon, ou encore en pin Douglas, une essence plus facile à trouver. »

LA PLANCHE

De préférence sans nœuds, la planche doit être issue de bois coupé sur quartier. Le fil doit être rectiligne, le grain fin et les cernes si possible parallèles aux côtés (ils se retrouveront perpendiculaires aux surfaces des pales).

LES DIMENSIONS

Les caractéristiques d’une pagaie dépendent de la morphologie de son utilisateur. La hauteur de celui-ci, bras levé, entre la jointure paume-première phalange et le sol donne généralement une bonne indication pour la longueur d’une pagaie à usage récréatif polyvalent. Pour un usage plus sportif, ou si on navigue sur une embarcation assez haute sur l’eau, on augmente un peu la longueur. À noter qu’à kayakiste équivalent, une gp (Greenland Paddle) est un peu plus grande qu’une Euro.

Toutes les autres caractéristiques peuvent également être adaptées. La longueur du manche, par exemple-, correspond généralement à la largeur des épaules plus un poing. À son extrémité, là où elle est la plus large, la pale doit pouvoir se caler entre la base du pouce et l’index pour permettre une bonne prise en main. La section du manche, ovale, est un peu plus forte que l’espace généré par le pouce et l’index formant un O.

Pour cet exercice, nous avons choisi un modèle standard convenant à un kayakiste de taille moyenne : 216 cm de longueur totale avec un manche de 52 cm et des pelles de 82 cm de longueur et 9 cm de largeur aux extrémités (Image 1, figure 1).

LA PRÉPARATION DE LA PLANCHE

Pour façonner notre modèle, Alain part d’une planche de wrc de 230 cm de longueur sur 105 mm de largeur et 45 mm d’épaisseur. « Pour que le bois soit moins pelucheux, je commence par la raboter à la machine en enlevant 0,5 mm sur chaque flanc (photo 2). Cette tâche – qu’on peut également faire au rabot à main – n’est pas indispensable, mais elle va faciliter le traçage. » Ensuite, les extrémités sont coupées bien perpendiculairement pour que la planche ait la longueur de la pagaie.

LE TRAÇAGE DE LA FORME

Le wrc étant un bois tendre, on travaille de préférence au stylo à bille en commençant par tracer un trait d’axe sur une face et le chant des deux extrémités. Une fois l’usinage entamé, cette ligne constituera le seul et unique repère.

La planche est ensuite divisée en trois parties : une pour le manche et une pour chaque pelle qu’on sépare ensuite en deux sections distinctes de 360 et 460 mm, cette dernière étant à l’extrémité.

Sur une face, on trace ensuite la forme de la pagaie, symétrique par rapport à l’axe. À la jonction manche-pelle, 16 mm de part et d’autre de l’axe, 40 mm au repère des 360 mm et 45 mm à l’extrémité ; la largeur totale de la pelle est donc de 32 mm, puis 80 mm et 90 mm (photo 3).

Enfin, on trace quatre traits dans la largeur (photo 4) : aux liaisons du manche et des pelles, et au repère des 360 mm. Ces traits correspondent à des changements d’angle dans la coupe ; ils serviront de dégagement pour la scie (figure 2).

LA DÉCOUPE

Une fois les coupes des quatre traits de dégagement réalisées (photo 5), la découpe générale du profil se fait à la scie à ruban (photo 6), à la scie sauteuse ou à la scie à main, les plus puristes – et les plus patients – pouvant aussi travailler à la plane et au vastringue (photo 7), ces deux derniers outils nécessitant d’ailleurs de plus nombreux traits de dégagement.

LE TRAÇAGE DU PROFIL

Sur les deux flancs et les deux chants d’extrémités, on trace les traits d’affinage de la pelle ainsi que ceux de sa forme finale (photo 8, figure 3). C’est une étape essentielle qui demande beaucoup de précision. « Cinquante pour cent de la réussite de la pagaie se jouent ici, précise Alain. Les cinquante autres pour cent… c’est le respect du tracé. » Pour éviter les traits superflus – le trait d’axe notamment –, qui vont compliquer la lisibilité sur cette surface de faible largeur, on peut utiliser un réglet comme axe fictif.

À 340 mm de la jonction manche-pelle, on trace d’abord un trait qui va séparer le chant de la pale en deux, repère qui va permettre de reporter les cotes définies. Il s’agit alors de tracer quatre- traits sur toute la longueur des flancs, ainsi que sur les chants d’extrémités. À l’extérieur, on trouve ainsi le trait d’affinage qui finit à 4 mm de l’axe. À l’intérieur, le trait final est à 2,5 mm de l’axe à l’extrémité. Il est à 4 mm de l’axe au repère des 340 mm puis, à partir de là, on le trace parallèlement au trait d’affinage jusqu’à arriver, au manche, à 9 mm du trait d’axe. Sur les chants d’extrémité, on trace donc quatre traits de part et d’autre- de l’axe, deux à 2,5 mm (intérieur) et deux à 4 mm (extérieur) (photo 9).

LE RABOTAGE DES PALES

C’est l’étape la plus longue et la plus physique. En partant de la jonction manche-pale, on rabote vers l’extrémité en descendant jusqu’au trait d’affinage (photo 10), tout en contrôlant régulièrement à l’aide d’un réglet qu’on ne crée d’arrondi ni dans la largeur, ni dans la longueur. « Il faut faire attention à bien raboter dans le sens du fil, conseille Alain. Pour éviter d’être piégé, avant de commencer à raboter, je dispose des indications sous forme de flèches pour baliser les zones de contrefil. »

LE TRAÇAGE DE LA FORME DÉFINITIVE

Une fois les traits d’axe retracés au stylo sur le plat des pales – il suffit pour cela de relier les traits d’axe qui n’ont pas disparu aux extrémités et sur le manche –, on trace, sur le manche et les pales, deux nouveaux traits de part et d’autre de cet axe, à 8 mm de l’axe à la jonction manche-pale, à 15 mm au milieu de la pale et à 20 mm en bout de pale (photo 11 et 12, figure 4).

LA MISE EN FORME

On utilise le vastringue (photo 13) pour travailler la surface comprise entre les traits qu’on vient de tracer et le trait final des flancs (voir étape « Le traçage du profil »). Manche et pales sont désormais de forme octogonale non régulière. « À ce stade, souligne Alain, le principal risque est de perdre les traits. S’ils disparaissent, il faut aussitôt les retracer. »

LE FAÇONNAGE DES EXTRÉMITÉS

L’arrondi de l’extrémité des pales est tracé avec un verre ou tout autre- objet cylindrique que l’on cale tangentiellement aux bordures. Puis on découpe cette forme à la scie japonaise – gage d’une grande précision – (photo 14) avant de raboter sur 10 à 15 cm l’extrémité de la pelle afin de régulariser l’épaisseur de cet arrondi.

LE CASSAGE DES ANGLES

Si la pagaie a désormais sa forme quasi définitive, il faut encore casser tous les angles et les arrondir harmonieusement. Pour les puristes, cette tâche s’effectue avec des outils tranchants (rabot, vastringue, couteau, ciseau…). Lors des stages, pour des questions de temps et de sécurité, Alain préfère utiliser une râpe (photo 15). Tous les traits de coupe disparaissent… Seules les extrémités des pales ne doivent pas être râpées.

Attention aux bords d’attaque : plus ils sont fins, plus la pagaie sera réactive, mais aussi plus elle sera fragile. « Pour une première pagaie, conseille Alain, il est sage de commencer par un bel arrondi, quitte à affiner un peu le tranchant lors des tentatives suivantes. »

LE RENFORT DES EXTRÉMITÉS

Le renfort d’extrémité est indispensable afin d’éviter que le bois ne se fende en cas de choc. Pour cela, Alain privilégie une simple bande de fibre de verre (photo 16) et un peu de résine. Une méthode simple et économique qui a l’avantage d’être invisible. L’extrémité de la pale est soigneusement poncée une fois la résine sèche (photo 17).

LE PONÇAGE FINAL

Avec du papier fin et une cale à poncer, il s’agit de gommer tous les petits défauts et aspérités créés par la râpe et de donner à la pagaie, sur toute sa surface, un aspect le plus soyeux possible (photo 18 et 19).

LA FINITION

Elle se fait à l’huile de parquet qu’Alain dilue avec de l’essence de térébenthine à cinquante pour cent pour les deux premières couches, réalisées en badigeonnant au pinceau avant d’essuyer légèrement (photo 20). Une fois l’huile séchée, on déglace avec un ponçage fin. Pour les couches suivantes, l’huile pure peut être étalée directement au chiffon. Au moins quatre couches sont nécessaires. Une autre possibilité est de recourir à l’huile de lin et à la laine d’acier.

 

Pour en savoir plus sur les stages d’Alain Kerbiriou au Hézo, aller sur le site <www.kerlo.fr>.

 

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