par Philippe Urvois – Après avoir relevé les formes de La Mauve, un joli petit canot de cent quinze ans, Claude Maho nous explique comment exploiter ces informations pour les traduire en plans. Un art difficile !

Après avoir mesuré sous toutes les coutures La Mauve, petit canot de 3,24 m inscrit dans le quartier d’Audierne en 1897 (CM 239), nous retrouvons Claude Maho dans l’atelier où il trace la plupart des plans de modélisme qui sont publiés dans chaque numéro du Chasse-Marée. L’objectif est cette fois de transcrire sous forme graphique toutes les informations collectées lors du relevé de formes de La Mauve.

Pratiquant régulièrement cet exercice, Claude Maho dispose d’une table ancienne d’architecte au plan de travail inclinable, autrefois utilisée par des dessinateurs du génie militaire. Elle est équipée d’un système de règles coulissant sur la longueur et la hauteur du plan de travail. « Cela permet de gagner du temps, mais ce n’est pas nécessaire, précise Claude. Il est possible de travailler plus simplement sur une grande table. »

Avant de se lancer dans le tracé, il nous détaille son matériel habituel : une pile de feuilles blanches de format A3, du ruban adhésif transparent (Scotch), deux ou trois feutres à dessin à pointe fine (de 1 à 2 dixièmes de mm), un porte-mine avec une mine dure de 0,5 mm, une gomme, un surligneur, une équerre, un rapporteur et une règle graduée. À cela s’ajoutent quelques outils un peu moins courants : un pistolet (règle permettant de tracer toutes sortes de courbes), des règles plastifiées souples dont l’âme de plomb permet de garder la forme qu’on leur donne, et enfin deux normographes servant à dessiner des cercles et des lettres de différentes tailles. « Ces objets se trouvent aisément dans le commerce et représentent un investissement minime », précise Claude.

Vue de profil, de dessus de face et d’arrière

« Le but de l’opération, commence Claude, est de projeter la sil­houette de La Mauve. Cela signifie que nous allons représenter ce canot en trois dimensions. C’est toute la difficulté de l’exercice, car il va falloir exploiter nos relevés pour réaliser simultanément trois plans : une vue de côté du bateau appelée projection verticale longitudinale ; un dessin réunissant le plan d’une demi-coque vue de face et celui d’une demi-coque vue de l’arrière, appelé demi-projection verticale ; enfin, le plan d’une demi-coque vue du dessus, appelé demi-projection horizontale. À chaque fois que j’exploiterai une mesure du carnet de relevé, je la surlignerai afin de m’assurer, en fin d’exercice, que j’ai bien reporté sur mes plans toutes les informations. »

Les travaux pratiques commencent très prosaïquement. Claude assemble à l’aide de ruban adhésif trois grandes feuilles A3 de papier en les reliant par leur largeur et fixe le tout sur sa table à dessin, toujours avec de l’adhésif. Il a à portée de main son carnet de relevé.

« Nous allons réaliser un plan à l’échelle 1/8, précise Claude, ce qui veut dire qu’à 1 cm sur notre dessin correspondent en réalité 8 cm. » La vue de profil du canot va être dessinée dans la partie haute de la feuille. La vue de face et d’arrière va figurer à sa droite et au même niveau. La vue de dessus sera quant à elle tracée juste en dessous de la vue de profil.

à partir des relevés, chaque section va être reportée sur la demi-projection verticale.

Claude commence d’abord par tracer une ligne horizontale au milieu de la feuille. Cette ligne correspond au niveau du sol ou plus exactement à la ligne de base qui avait servi de point de départ à toutes les mesures lors du relevé. Sur cette ligne, Claude marque ensuite des points tous les 4,25 cm, ce qui correspond à un espacement de 34 cm à taille réelle. À partir de ces points, il trace dix lignes verticales, sur toute la hauteur de la feuille, en partant de la gauche. La ligne verticale la plus à gauche correspond au niveau de l’étrave du bateau, celle la plus à droite au tableau arrière. Cette segmentation est valable pour la projection verticale longitudinale et pour la demi-projection horizontale.

Pour la demi-projection verticale, une droite est tracée perpendiculairement à la ligne de base, déterminant l’axe du bateau. Des points sont ensuite marqués de part et d’autre de cet axe, espacés de 1 cm (soit 8 cm à l’échelle 1). À partir de ces derniers, des droites perpendiculaires à la ligne de base et parallèles à l’axe du bateau sont matérialisées au porte-mine. À ce stade, le cadre permettant d’exploiter les relevés est posé.

Reporter sur les plans les cotes notées dans le cahier de relevé

« Revenons maintenant à la projection verticale longitudinale et commençons à tracer le plan », annonce Claude. Il faut, tout d’abord, nommer toutes les sections du bateau correspondant aux traits verticaux par rapport à la ligne de base. Le deuxième trait à partir de la gauche correspond à la section un (S1), le troisième à S2 et ainsi de suite jusqu’à S8.

On peut maintenant placer la ligne de flottaison du bateau. Sur le carnet de relevé, Claude reprend la distance qu’il avait relevée entre la ligne de flottaison et la ligne de base : 47 cm. En sections S1 et S8, il reporte donc sur son plan deux points à 5,9 cm (c’est-à-dire 47 cm divisés par 8) au-dessus de la ligne horizontale. Il trace alors une droite passant par ces deux points matérialisant la ligne de flottaison, qu’il prolonge jusqu’au bord droit de la feuille, traversant l’espace consacré aux demi-projections verticales.

Sur le carnet de relevé, Claude consulte ensuite pour chaque section la hauteur entre la ligne de base et le bas de la quille, et celle entre la ligne de base et le livet de plat-bord. Ces mesures, une fois reportées à l’échelle sur la projection verticale longitudinale permettent de dessiner la ligne de la quille et la tonture.

On doit ensuite tracer la forme de l’étrave, celle de l’étambot et celle du tableau arrière. Les mesures de l’élancement de l’étrave et la forme du brion avaient été relevées à partir d’un tasseau de bois fixé perpendiculairement à la quille : elles sont à leur tour reportées sur le plan, à l’échelle, à partir du tableau des cotes. La même opération est pratiquée pour l’étambot. Voilà donc établi le profil longitudinal du bateau.

Sur la demi-projection horizontale, au-dessous, l’axe du bateau est matérialisé en bas de la feuille. À partir de cet axe, le contour de la demi-coque va également être dessiné, en se référant au tableau des cotes.

La tonture et les sections sur la projection verticale

Claude se consacre maintenant à la demi-projection verticale. Il place d’abord, en S5, section du maître-bau, le point correspondant à la tonture. Sa hauteur par rapport à la ligne de base est déjà déterminée sur le plan longitudinal et sa distance par rapport à l’axe du bateau figure également sur le plan horizontal. En reportant ces deux mesures sur la demi-projection verticale, on peut positionner le point de tonture. Le même processus va être utilisé pour déterminer le point de tonture au niveau des autres sections. D’abord pour la vue de face (section S4, S3, S2, S1), ensuite pour la vue d’arrière (section S6, S7, S8). Tous ces points réunis marquent la tonture sur la demi-projection verticale.

En se référant à son carnet de relevé, Claude va également reporter à l’échelle, sur les demi-projections verticales, les hauteurs séparant la ligne de base de la coque du bateau en différents points. Cela va permettre de tracer les sections de la coque, numérotées de S1 à S8. À ce stade, les contours du bateau sont déterminés sur les trois plans (croquis n° 1).

Les lignes verticales qui ont servi à tracer les demi-projections verticales sont ensuite gommées pour faire place au quadrillage définitif qui servira à tracer les lignes d’eau du bateau. De part et d’autre de l’axe du bateau, Claude dessine de nouveaux traits verticaux, espacés de 2 cm (correspondant à son relevé de cotes). Les traits les plus proches de l’axe sont nommés L1, les seconds L2, etc. Ce nouveau quadrillage est également reporté sur la demi-projection horizontale (traits horizontaux espacés de 2 cm par rapport à l’axe du bateau).

On trace ensuite les lignes d’eau, parallèles à la flottaison sur la projection verticale longitudinale et sur les demi-projections verticales. Elles sont espacées d’1 cm (toujours pour être en phase avec son relevé de cotes). La ligne de base est nommée horizontale zéro (H0), la seconde H1 et ainsi de suite jusqu’à H5, qui correspond à l’endroit ou la muraille est quasi verticale (croquis n° 2).

Tracer les lignes d’eau d’un plan à l’autre

Les lignes d’eau vont maintenant être reportées sur la demi-projection horizontale, afin de matérialiser le galbe de la coque. Pour ce faire, sur la projection verticale longitudinale, Claude positionne d’abord une règle perpendiculaire à la ligne de flottaison, en un point correspondant à la râblure de l’étrave. La règle descend jusqu’à la demi-projection horizontale pour marquer près de l’axe du bateau (au bord de la quille) la position de la ligne de flottaison au niveau de la râblure de l’étrave. Claude matérialise ce point au crayon (photo du haut). La même opération va être faite sur l’arrière du bateau : toujours sur la ligne de flottaison de la projection verticale longitudinale, Claude positionne la règle sur le point d’intersection de la ligne de flottaison et de la râblure de quille. Ce point est reporté sur la demi-projection horizontale près de l’axe du bateau (au bord de la quille). D’autres mesures vont être ainsi reportées d’un plan à l’autre.

En haut : report des lignes d’eau d’un plan à l’autre. Ici la règle est placée à l’intersection de la râblure d’étrave et de la ligne de flottaison.
Ci-dessus : tracé d’une ligne d’eau à l’aide de la règle souple.

Sur la demi-projection verticale, Claude va mesurer la distance entre l’axe du bateau et le point d’intersection des lignes S1 et H3. Cette distance est reportée sur la demi-projection horizontale, sur la ligne S1 à partir de l’axe du bateau. On reportera également la distance entre l’axe et le point d’intersection entre S2 et H3, entre S3 et H3 et ainsi de suite jusqu’en S8. En reliant tous les points reportés sur la demi-projection horizontale à l’aide de la règle souple, on trace ainsi la première ligne d’eau du bateau, celle qui correspond à la flottaison (croquis n° 3, page 78). On procédera de la même manière pour les autres lignes d’eau, en H1, H2, H4 et H5, ce qui donnera cinq lignes sur le plan horizontal.

À partir des lignes d’eau déterminées sur la demi-projection horizontale, on va ensuite figurer le galbe de la coque sur la projection verticale longitudinale, en traçant les lignes L1, L2 et L3 correspondant aux lignes ainsi nommées sur les deux autres plans. C’est, en terme d’architecture navale, ce que l’on appelle « faire le longitudinal vertical ».

On commence, par exemple, par positionner une équerre sur la demi-projection horizontale, au point d’intersection entre la ligne horizontale LI et la ligne d’eau HI. Sur la projection verticale longitudinale, cette équerre va croiser la ligne H1 en un point qui matérialise le passage de la ligne d’eau à tracer. L’ensemble des points reportés avec cette méthode pour les lignes LI, L2 et L3 permet de reconstituer les lignes d’eau sur la projection verticale longitudinale. Le plan en trois dimensions est ainsi tracé (croquis 4).

Sur un calque, Claude reproduira ensuite ce plan à l’encre, ne matérialisant que les lignes du bateau, sans reprendre les annotations techniques. Pour faire un plan complet de La Mauve, il lui restera encore à tracer les plans d’emménagements et de charpente. Pour cela, Claude va se baser sur les contours de la demi-projection horizontale et sur ceux de la projection verticale longitudinale ainsi que sur les cotes relevées directement sur le bateau.

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