Un 30 m2 – Cotre houari

Longueur à la flottaison : 5,38 m

Largeur : 1,64 m

Tirant d’eau : 1,27 m

Déplacement : 1 600 kg avec équipage

Construction du premier Lézard : 1892

Reconstruction : 1994-1996

 

À la fin des années 1880, le yachting parisien, alors à ces débuts, n’a d’yeux que pour les petits sloups de la baie de New York : des bateaux plats, très larges et munis d’une dérive centrale pivotante. Copiés par les constructeurs locaux, ces dériveurs donnent rapidement naissance à une flottille de voiliers de régate que l’on appellera clipper. Le peintre Gustave Caillebotte, vice-président du Cercle de la Voile de Paris (cvp) participe activement aux modification et adaptation de ce type de bateau pour naviguer sur la Seine. Il remporte ses premières régates avec Iris, un bateau de 6 m de long, dessiné et construit par le chantier local Texier fils.

Il se fait ensuite construire deux bateaux dans ce même chantier, dont Condor avec lequel sa passion pour l’architecture navale prendra vie. Il se met alors à défendre avec acharnement le principe de la jauge à la voilure : pas plus de 30 m2. Sans doute est-ce le Lézard, « archétype des 30 m2 », qui exprime le mieux et le plus élégamment les idéaux de l’architecte ; l’harmonie des lignes de coque, intégrant parfaitement le lest de plomb dans un profil quasi triangulaire, est tout simplement étonnant.

Reconstruire le Lézard

Jim Bresson, après un séjour à Martha’s Vineyard, est un jeune charpentier de 22 ans qui cherche un projet pour montrer son savoir-faire. En discutant avec François Chevalier, au Salon nautique de 1994, ils décident de reconstruire un yacht de plaisance classique français de la fin du xixe siècle et leur choix se fixe sur Lézard.

Pour mener à bien ce chantier, Jim va faire équipe avec son ami Joseph Cano, avec qui il a appris le métier de charpentier de marine à Marseille. Ils fondent ensemble une association et leur projet bénéficie d’une bourse de la fondation Marcel Bleustein-Blanchet. Les premières subventions de la Communauté européenne suivront bientôt.

Le tracé en vraie grandeur est entamé. Puis la mise en place de la charpente en chêne, de son bâti et des faux couples (ou gabarits) fait apparaître les formes élancées si caractéristiques de ce voilier de course conçu pour les eaux calmes de la Seine. La structure arrière, de faible échantillonnage, demande une attention particulière, avec son étambot extrêmement étroit, son massif réduit au strict minimum et sa fine allonge de voûte sur laquelle devra s’ajuster la louve qui recevra la mèche de gouvernail. Enfin, le cul-de-poule, seule pièce massive en acajou, est fixé à l’extrémité de l’allonge. Ensuite, sur les faux couples alignés et renforcés sont posés les seuls bordages en acajou : le galbord, puis le carreau. Les autres virures, en cèdre, seront montées à claire-voie – une sur deux – afin de pouvoir aisément ployer, caler et riveter (en cuivre) les membrures étuvées en acacia. Les bordages intermédiaires et les clores ne seront ajustés et posés qu’ensuite. Tout comme les varangues métalliques, dont les gabarits sont relevés sur place, et qui sont rivetées à la quille, aux membrures et aux bordages des fonds.

Une fois posées les deux serre-bauquières en pin d’Oregon et les barrots en chêne de fil viennent s’ajuster en demi-queue-d’aronde ; l’ensemble du barrotage est renforcé par des courbes métalliques, des entremises et l’étambrai. Le lest de 920 kilos de plomb est coulé dans un moule défini par une forme en bois. Une fois ce lest fixé sous la quille, la coque prend sa forme définitive.

Jim et Joseph posent le plat-bord en acajou, puis la structure du rouf et du cockpit. Enfin, le pont est bordé en lattes de pin d’Oregon. La lisse qui définit la tonture vient alors achever la silhouette du bateau. Les deux charpentiers ont utilisé du spruce pour les espars. Matelotage, pose de l’accastillage, vernis et peintures occuperont encore de nombreuses heures…

Le jour de la mise à l’eau en 1997, les autorités du Port autonome et de la ville de Marseille, la presse et tous les amis qui ont aidé et encouragé les deux compères, fort émus, sont sur le quai. Jim Bresson et Joseph Cano peuvent être fiers de leur construction, en tous points réalisée “à l’identique ». À une petite exception près cependant : ils ont préféré doter leur voilier d’un cockpit étanche pour sortir en mer et rentrer au Vieux-Port par tous les temps sans prendre de risques.

Aujourd’hui, le bateau est toujours basé à Marseille.

Extrait du Chasse-Marée n°116, « La Renaissance du Lézard », « Impressions de bateaux, Gustave Caillebotte ».