Par André Siegfried – Comment vote la population maritime sur le littoral breton entre 1870 et 1910? Edité en 1913, le Tableau politique de la France de l’Ouest constitue la première analyse objective et quasi scientifique de résultats d’élections. Historien et géographe de formation, André Siegfried avait sans nul doute lu de très près La Basse-Bretagne, l’étude de géographie humaine publiée quelques années plus tôt par Camille Vallaux (1); cette brillante introduction est comme présente tout au long de l’ouvrage de Siegfried : après une plus ou moins longue hibernation, notait récemment Yves Le Gallo, (2) les travaux de géographie humaine connaissent une seconde jeunesse en devenant des ouvrages d’histoire. Dans ce chapitre consacré à la côte, André Siegfried privilégie sans doute à l’excès le rôle des marins-pêcheurs. C’est négliger celui du peuple des conserveries de poissons : soudeurs, ouvrières d’usines. Les uns sont des artisans, intéressés aux gains de la pêche dans une structure d’équipage égalitaire, les seconds appartiennent au prolétariat. On regrettera aussi une conclusion un peu réductrice sur le « tempérament breton. » Il n’empêche : le Tableau politique de la France de l’Ouest demeure un grand classique qui a inspiré nombre de politologues, dont François Goguel. Nous avons demandé à Jacques Baguenard, qui enseigne les sciences politiques à l’Université de Brest, de nous commenter ce texte.


La zone maritime de la Bretagne est constituée par une mince bande d’une dizaine de kilomètres environ, qui de Sarzeau à Saint-Brieuc, ou si l’on veut de Saint-Nazaire à Cancale, suit fidèlement la ligne côtière. Elle enferme tout ce qui vit, totalement ou partiellement, de la mer. Les presqu’îles effilées de Quiberon, de la Pointe du Raz, de Crozon lui appartiennent presque entières. Avec les estuaires en forme de fjords elle s’insinue loin dans l’intérieur des terres, portant l’atmosphère marine jusqu’au seuil de cantons par ailleurs profondément terriens. Une opinion très répandue, dont les littérateurs et les peintres sont un peu responsables, exagère au point de le rendre dominant le caractère maritime de la péninsule. Grave erreur, car derrière la Bretagne maritime il existe une Bretagne rurale, non moins bretonne et en réalité beaucoup plus importante par la surface et la population. Ces deux Bretagnes s’opposent, comme la mer s’oppose à la terre. Sans être ou plus ou moins bretons que les paysans, les marins le sont autrement.

Indépendamment des marins de la flotte, que nous envisagerons surtout en tant que retraités, la population maritime de la Bretagne comprend principalement des pêcheurs : pêcheurs côtiers partout, Islandais à Paimpol, chercheurs de goémon dans le Finistère, sardiniers entre Douarnenez et Quiberon. Mais du point de vue politique, nous ne retiendrons que deux divisions, à notre avis essentielles : les marins propriétaires, et ceux qui ne le sont pas. Dans la seconde catégorie entrent les seuls sardiniers ; dans la première, tous les autres. La psychologie et l’évolution politiques sont de pan et d’autre assez différentes pour nécessiter une étude séparée des deux groupes.

Les marins propriétaires

Les pêcheurs propriétaires, qui se rencontrent un peu partout sur la lisière maritime, imprègnent d’une atmosphère politique toute spéciale les communes où ils dominent. Qu’ils soient presque uniquement marins, comme les Islandais de Paimpol ou les thoniers de Groix, qu’ils soient au contraire plus qu’à demi terriens, comme les chercheurs de goémon, tous vivent à la fois de la terre et de la mer. Ils sont terriens par le champ qu’ils possèdent, par la petite maison qui représente pour eux le foyer individuel et Stable. Mais ils appartiennent en même temps à la mer par leur pêche quotidienne ou leurs longs embarquements, en tout cas par leur habitude du risque, de l’effort et de la solitude. Même lorsqu’ils sont à moitié ruraux, jamais ils n’ont tout à fait le tempérament politique des populations de l’intérieur.

L’adaptation du christianisme en Bretagne ne s’est pas faite sans peine et comprendra longtemps de nombreux particularismes locaux. La célèbre Vie des Saints écrite en 1636 par le dominicain morlaisien Albert Le Grand n’avait pas épuisé son succès au début de ce siècle. Pourtant, sur 97 saints recensés, seuls trois étaient reconnus par l’église romaine ! Les pardons, toutefois, réunissent des foules nombreuses, comme ici à Paimpol. Ils sont à la fois des pélerinages et des occasions de retrouvailles bien païennes ! Celui des Islandais n’échappait pas à la tradition, avant le départ pour la campagne de pêche. Les pardons, naturellement, ne sont pas du goût de tous dans une Bretagne où la puissance du clergé s’oppose aux idées neuves. Cette carte postale en témoigne, qui porte en légende « Le pardon des Islandais — le dernier, disent les Francs-maçons. »
Dans les villes bourgeoises de l’intérieur, plus dévôtes, on désigne souvent par un « c’est un gars de la côte » les forts en gueule et les bagarreurs. Et puis, dans les usines portuaires, il n’est pas rare d’entonner un couplet violemment « social » après — ou avant — quelques cantiques, pour se donner du cœur à l’ouvrage ! © coll Duchemin

Les raisons en sont claires. Par le fait d’un morcellement extrême, la constitution des communes côtières est absolument égalitaire et démocratique. Sauf sur les rives boisées de quelques estuaires où la grande propriété règne, la noblesse est clairsemée ou totalement absente. Toute hiérarchie sociale est inconnue dans ces villages composés de petites maisons toutes semblables, que ne domine aucun château. De là un esprit d’indépendance librement exprimée, qui fait contraste avec l’arrière-pays, quand celui-ci demeure féodal comme la campagne de Vannes ou de Lannion. Cette indépendance sociale se double, vis-à-vis du clergé, d’une certaine indépendance qui n’est pas en Bretagne propre au marin, mais qu’on observe plus uniformément, sinon avec plus d’intensité, sur la côte qu’à l’intérieur. Profondément attachés à leur culte, à ses formes, à ses superstitions, à son esprit, les pêcheurs sont déistes, et l’irréligion est pour ainsi dire inconnue chez eux. Mais les embarquements répétés, les longues absences les déshabituent d’accepter dans le prêtre un guide politique docilement obéi. Dans la zone maritime le curé est rarement le maître incontesté de la commune.

Ces deux traits font naturellement du pêcheur breton un républicain, mais il convient d’adoucir cette affirmation de quelques réticences. Cet indépendant est en même temps un intéressé. S’il n’a pas grand’chose à solliciter ou à craindre du grand propriétaire, par contre il attend beaucoup de l’Etat. Sa vie, réglementée par l’inscription maritime, dépend à bien des égards du pouvoir central. D’où pour lui le désir d’approcher aisément le ministère par un député bien en cour. Républicain par penchant, le marin l’est donc aussi par intérêt, quand la République se trouve en même temps être l’Etat. Cette confusion entre une forme de gouvernement sujette à discussion et le gouvernement tout court est commune chez les gens d’humble culture. Pour connaître, par une sorte de ventilation, la vraie valeur de ce républicanisme, il faudrait le mettre à l’épreuve d’un changement de régime. La conviction, dans ce milieu, n’a pas toujours en effet le dernier mot; la candidature officielle, l’argent, l’alcool décident de nombreux votes; naïf et passionné comme l’enfant, le pêcheur est aussi parfois amoral et brutal comme lui.

Il faut mentionner ici, à côté du pêcheur, le retraité de la marine, qui constitue, tout le long de la côte, une classe spéciale un peu distincte et tant soit peu jalousée. Titulaire de jolies retraites (les premiers-maîtres peuvent avoir 2000 Francs à quarante-cinq ans), invariablement propriétaire d’un champ qu’il cultive, le retraité habite généralement une jolie maisonnette où se lit presque le grade qu’il a atteint. Son grade se lit avec une égale précision dans ses opinions ou plus exactement dans son tempérament politique. Les gradés se sentent solidaires de la hiérarchie et votent souvent avec les conservateurs. Les non-gradés sont républicains, tout simplement. Quant aux officiers, ils fournissent fréquemment des candidats à la Droite. Mais les uns et les autres sont assez rarement choisis pour les fonctions électives, malgré le prestige incontestable de leur aisance. Ce prestige rejaillit sur l’Etat, généreux dispensateur d’avantages si éclatants !

Dans ces conditions, la tendance politique des marins propriétaires apparaît relativement simple. Par sentiment ils sont républicains; par intérêt, gouvernementaux. Dès 1876, la plupart votaient déjà avec la Gauche. Depuis lors, la République a achevé de les conquérir. Elle ne semble pas sur le point de les perdre au profit du socialisme, car la propagande collectiviste a très peu de prise sur eux. Je ne vois pas, en 1910, une seule commune de pêcheurs propriétaires qui ait donné la majorité au candidat révolutionnaire. La raison de cette résistance paraît être dans la possession généralisée du sol, qui, sans donner la richesse à ses détenteurs, leur procure du moins une aisance et une sécurité que les sardiniers — ces prolétaires ! — ne connaissent que rarement. Fixés sur un coin de terre qui leur appartient, les marins propriétaires sont un peu conservateurs parce qu’ils ont quelque chose à conserver.

Ces traits caractéristiques se retrouvent partout. Il y a sans doute des nuances, suivant qu’on est en Vannerais, en Cornouaille, en Léon ou en Trégorrois. Il y a d’autres nuances, selon qu’on est en présence de pêcheurs côtiers, de ramasseurs de goémon, d’Islandais. Cependant, comme la place nous manque pour étudier ici toute la côte bretonne, nous nous contenterons de l’observer sur deux points typiques : dans le Morbihan d’une part, et de l’autre dans le Pays de Léon, pointe extrême du Finistère vers le nord-ouest.

Un exemple : la côte morbihannaise

L’intérêt que présente la côte morbihannaise tient à ce qu’elle dessine avec une grande netteté l’opposition de la terre et de la mer. Les cantons terriens d’Hennebont, de Pluvigner, de Grand-Champ, d’Elven sont fiefs indiscutables des royalistes. Mais dans les cantons côtiers, tout change : ces cantons appartiennent encore à la Droite par leurs communes rurales, mais la République y possède ou est en train d’y rapidement conquérir les communes directement ou indirectement maritimes. Il faut faire ici, pour se reconnaître, une analyse très délicate des divers éléments de la population et de leur répartition géographique.

Dans la presqu’île de Sarzeau, située entre l’ Atlantique et le golfe du Morbihan, la vie de la mer n’envahit pas tout : le gros bourg de Sarzeau, plus rural que marin, se dégage mal des influences sociales que la grande propriété fait peser sur lui. Cependant la sujétion n’est plus la même qu’aux landes de Lanvaux, que par delà les eaux du golfe on aperçoit pourtant là-bas, à l’horizon lointain du nord. Saint-Jacques (section de Sarzeau), Saint-Armel sont des communes de petits propriétaires républicains ; à Saint-Gildas-de-Rhuys, à Arzon, les marins dominent, et avec eux la République. La même répartition politique s’observe tout autour du golfe, bien qu’ici la mer soit en quelque sorte cernée. Pendant longtemps, jusqu’en 1885 et même jusqu’en 1898, la vie politique existe à peine ; mais bientôt Locmariaquer, Baden, Séné, Noyalo s’éveillent. En 1910, les Sinagos, ces marins un peu pirates, dit-on, dont les voiles rouges, derrière les pins maritimes, sillonnent les eaux bleues du golfe, donnent au candidat de gauche, dans leur commune de Séné, 377 voix contre 206. Par contre, les communes rurales voisines – Surzur, Theix, la Trinité-Surzur, Saint-Avé restent foncièrement conservatrices. M. de l’Estourbeillon, monarchiste, obtient en 1910, à Surzur, 294 voix contre 145, à Theix 405 contre 109. Même contraste entre les communes terriennes du canton d’Auray (Pluneret, Plougoumelen, Plumergat) et celles qui touchent la mer ou les estuaires (Auray, Locmariaquer, le Bono, section de Plougoumelen). Quiberon, Belz, Belle-I1e, cantons maritimes, sont les cantons les plus anciennement républicains du Morbihan ; depuis 1876, ils le sont sans aucune défaillance; mais c’est seulement par leurs marins, car Plouharnel (commune rurale de Quiberon), Locoal-Mendon (commune toute féodale de Belz), Kervignac et Nostang (arrière-pays de Port-Louis) n’ont jamais été gagnées par la Gauche, pas plus que les communes terriennes des cantons de Pont-Scorff, d’Hennebont ou de Pluvigner.

La Bretagne littorale du début du siècle ne compte pas seulement des pêcheurs. Le bornage et le cabotage emploient aussi nombre de marins. Sur les navires caboteurs, la rémunération à la part a disparu au milieu du XIXe siècle. Le salariat a modifié la conscience hiérarchique du bord, fondée autrefois sur la seule compétence du patron. Mélange de nouveauté et de traditions : à l’estime et à la sympathie mutuelle se mêle souvent un peu de paternalisme bonhomme. Ici, le patron et propriétaire de la Françoise (goélette de cabotage, immatriculée à Auray), Guérin Le Bideau, considère d’un œil bienveillant ses hommes assis sur le pont : dans les yeux d’Ange Le Go, matelot, Gustave Daniel, mousse, Georges Bruzac, matelot et du bosco Le Coz, passe comme un peu de ferveur.

Les tendances en Pays de Léon

Egalement suggestive est l’étude des côtes du Léon, parce que le contraste entre terre et mer y reparaît non moins que dans le Morbihan. Sur ce rivage admirable et sauvage, dépourvu d’arbres et balayé toujours par le vent du large, l’Atlantique, dans de sublimes et grandioses échappées, apparaît immense, formidable et indomptable. Au lieu de se pénétrer mutuellement comme ailleurs, l’océan et le continent semblent ici se repousser, ne prenant contact qu’en un petit nombre de ports, de sorte que la région est plus terrienne que maritime. Ce Léon, nous le verrons plus loin, appartient tout entier au clergé le plus puissant, le plus dominateur de la Bretagne. Cependant, dès que l’océan s’insinue par quelque fissure, voici que de suite avec lui l’esprit républicain s’affirme ou s’indique. Ce sont des communes certainement républicaines que le Conquet, Landéda, Batz ; ce sont des communes de tendance républicaine que Lanildut, Porspoder, Lampaul, Roscoff; ce sont enfin des communes susceptibles de républicanisme que Larret, Landunvez, Guissény, Kerlouan, Goulven, Sibiril. Or, consultez les cartes politiques que nous avons dressées du Léon : vous verrez que toutes les communes républicaines sont au bord de l’eau, tandis qu’à l’intérieur il n’est pour ainsi dire pas un hameau qui se soustraie à l’autorité cléricale. Dès 1877, ces positions de la Gauche et de la Droite se dessinaient déjà. Elles n’ont guère changé depuis lors!

Les pêcheurs non-propriétaires

Avec les pêcheurs sardiniers nous abordons une population complètement différente. Au lieu de marins propriétaires et parfois demi-paysans, nous avons maintenant à faire à des marins tout à fait séparés du sol, à de véritables citadins groupés dans un petit nombre de villes, à des travailleurs dépendant du marché mondial et soumis à tous les aléas de la grande production moderne. L’atmosphère politique est si différente que les ressemblances le cèdent à tous égards aux contrastes.

La pêche sardinière et l’industrie des conserves qui s’est greffée sur elle ne se pratiquent que sur la côte occidentale et méridionale de la Bretagne, entre Camaret et Quiberon. Les conditions de cette pêche et la manutention de la sardine ont eu pour conséquence d’introduire dans cette zone l’atmosphère de la grande industrie. Tout d’abord, le groupement des pêcheurs en centres urbains est une nécessité. La sardine, qui se gâte presque immédiatement, n’attend pas ; elle doit être traitée de suite, et par conséquent sur place. Le marin ne peut donc demeurer très loin de l’usine; il le peut d’autant moins que généralement sa femme et sa fille y sont employées. Dans ces conditions, la constitution de cités industrielles s’impose, et il en résulte que les centres sardiniers sont importants, mais peu nombreux et répartis sur des points spéciaux de la côte : ce sont, du nord-ouest au sud-est, Camaret, Douarnenez, Audierne, Saint-Guénolé et Guilvinec, Concarneau, Port-Louis, Port-Maria, Quiberon, le Palais (Belle-Ile). Ces agglomérations urbaines sont parfois assez considérables (Douarnenez, en 1911, a 13 568 habitants, 18 968 en y joignant son faubourg de Tréboul, Concarneau en a 8000, Audierne 4700). La population, qu’il s’agisse des pêcheurs ou des ouvriers d’usine, y dépend sans restriction du succès de la pêche et de l’industrie qu’elle alimente.

Les sardiniers sont exclusivement des marins. Bien que la saison sardinière les occupe seulement de mai à novembre, ils sont en fait sans attache avec la campagne, et pas un d’eux, pour ainsi dire, n’est propriétaire. Ils se vantent même de n’être que citadins, car la ville, malgré l’appartement étroit ou sordide, leur plaît par son agitation, par la vie qui se dégage de ses cafés, de ses quais grouillants, par l’activité rythmée qu’apportent chaque jour le départ et le retour des pêcheurs. Au point de vue social, il importe de noter que la ligne de démarcation des classes n’est pas entre le marin et le patron pêcheur, mais entre ce dernier et le patron d’usine. L’égalité est complète entre tous ceux qui font la pêche. Le patron propriétaire de la petite barque sardinière (elle vaut entre 1000 et 2000 Francs) manœuvre en effet avec ses matelots ; il fournit le matériel et les appâts ; puis du produit de la pêche on fait deux parts : la première revient à l’armement, la seconde est répartie entre le patron lui-même comptant pour un homme et les quatre ou cinq hommes de l’équipage. Dans ces conditions, le matelot est moins un salarié qu’un associé. Il en résulte qu’il peut se produire des querelles entre patrons et matelots, mais qu’il ne peut exister entre eux de grave différend économique : ils sont de la même origine, courent les mêmes dangers et voient leurs intérêts soumis aux mêmes aléas. C’est bien plutôt dans l’acheteur, c’est-à-dire dans l’industriel, que les pêcheurs voient un antagoniste

Les ouvriers des usines de conserves ne sont pas dans des conditions très différentes, et ils dépendent de la pêche exactement comme les sardiniers. Il est vrai qu’originaires, du moins pour partie, de la campagne, ils y sont assez souvent propriétaires, d’où chez eux un certain élément de stabilité. Cependant ils restent bien et avant tout des ouvriers. Ce caractère purement industriel du milieu sardinier tend même à s’accentuer encore de ce fait que les patrons d’usines emploient de plus en plus, non des hommes, mais des femmes : justement les femmes et les filles des marins. Par là, ce milieu achève de couronner son entière dépendance à l’égard de la mer. Quand la pêche faiblit, c’est pour toute la famille la misère sans phrase.

Toute la vie politique des centres sardiniers est dominée par cette atmosphère urbaine et industrielle. Au lieu de rentrer dans un calme village, les pêcheurs retrouvent chaque jour une cité grouillante, bruyante, excitée par les débats du marché ; ils forment une foule, où la colère, l’indignation, l’enthousiasme naissent en courants collectifs. Les longues heures d’inaction sur le quai, la facilité d’organiser des réunions à quelques pas des bateaux, la possibilité de convoquer en moins d’une heure des centaines de personnes, tout cela fait que sur une population par surcroît naïve et passionnée les agitations portent à coup sûr. Nulle autorité ne peut se flatter de tenir pour longtemps ce peuple impressionnable, dont l’argent et l’alcool peuvent sans doute briser l’élan, mais qu’on entraîne aussi par l’enthousiasme le plus désintéressé.

Sur les chaloupes sardinières douarnenistes, le mode de rémunération à l apart fonde une relation égalitaire : le patron et l’équipage se partagent les gains de la pêche. Cette participation du marin à la petite coopérative de production que constitue un bateau le rend moins réceptif qu’un simple salarié aux idées révolutionnaires. Les équipages sont soudés : il n’est pas rare qu’un matelot reste 20 ans et plus avec le même patron ; le bateau a son débit de boissons, toujours le même, où l’on traite toutes les affaires ; le soir, on mange ensemble, à bord, même quand on se trouve à deux pas de chez soi… De plus, la vie rude et les dangers partagés ont leur place dans la relation entretenue entre les hommes et le patron.

On s’explique très bien ainsi que, tout en restant catholiques, les sardiniers se soient toujours montrés très républicains. On s’explique encore que la propagande socialiste puisse admirablement réussir auprès d’eux. Les ports sardiniers sont républicains depuis le commencement de la République. En 1876, Douarnenez et Concarneau donnent à la gauche 1 042 .et 529 voix, contre 288 et 138 à la Droite ; Port-Louis, Quiberon, le Palais sont à la même époque, dans un Morbihan tout royaliste, les pionniers de l’idée démocratique. Cette situation dure, sans grand changement, jusqu’en 1902 : la pêche va bien, les marins gagnent de l’argent, la famille sardinière, imprévoyante un peu, ne se soucie pas assez du lendemain ; le calme politique et social règne partout.

1902 : l’effondrement d’un système communautaire

Or voici qu’à partir de 1902, une orientation absolument nouvelle se dessine. Les mauvaises ‘années n’étaient pas inconnues jusqu’alors, mais celle de 1902 constitue un record de ruine : de 1901 à 1902, la production sardinière, entre Camaret et Belle-Ile, tombe brusquement de 37 473 000 à 6 352 000 kilos. Puis, dans les années qui suivent, la présence du poisson devient si irrégulière que le pêcheur, défiant du lendemain, ne se sent plus porté par son métier : l’exportation, qui était de 10 millions de kilos en 1900, tombe à 5 millions en 1910 et à 4 millions en 1911. En même temps, les ouvriers des usines voient avec inquiétude et colère l’ apparition des machines à souder et à sertir : des violences se produisent, on essaie de briser les machines, sans pouvoir naturellement les empêcher de s’implanter. Le désarroi, dès lors, demeure profond et tend à devenir chronique. Les pêcheurs se sentent à la merci de toutes les fluctuations du prix de la sardine, qui sont effrayantes. Sont-ils retenus quelques heures au large par le calme, le poisson, déjà défraîchi, ne se vend plus : la journée est perdue. La pêche est-elle mauvaise, les prix montent, mais le marin n’a rien ou presque rien à vendre. La pêche est-elle bonne, les prix s’effondrent, parce qu’une fois que les usines ont acheté leur plein, la marchandise restante perd immédiatement sa valeur, le transport de l’excédent étant impossible.

Je ne veux pas faire ici, à propos de la crise sardinière, un exposé économique qui dépasserait mon sujet. Je veux seulement constater que, dans ces conditions chroniques d’insécurité, le pêcheur finit par n’y plus rien comprendre. Son bon sens populaire n’arrive pas à saisir comment l’absence et l’abondance du poisson peuvent lui être également nuisibles. Il n’admet pas davantage que l’usinier refuse d’acheter sa sardine, qui pourrit sur place. Il s’indigne de même devant les stocks, comme devant une iniquité; et il s’indigne encore quand le patron hésite à accepter pour les contrats un prix d’achat minimum. Questions économiques, répondent à tête reposée les économistes de Paris ! Sans doute. Mais le naïf marin breton n’arrive jamais à s’en persuader tout à fait. Malgré lui, il persiste à soupçonner la mauvaise volonté de l’acheteur; quoi qu’on fasse, il se croit entouré d’une atmosphère d’injustice : il s’en prend aux machines, aux usines, aux patrons ; il s’en prend même à la société existante, croyant que la politique peut arranger tout cela! Il hausse alors la voix : le drapeau rouge se déploie, l’Internationale se fait entendre, l’émeute éclate dans la rue. Il faut que la troupe intervienne ! Puis, comme il est Celte, versatile et sensible à l’éloquence, le beau discours de quelque orateur sympathique le retourne : d’enthousiasme, il décide de rentrer dans le calme, jusqu’à la prochaine explosion.

Une affiche apposée par les marins-pêcheurs concarnois en 1909.

Peut-être aucune évolution politique ne serait-elle sortie de ces circonstances essentiellement économiques si, vers la même époque, pour des raisons différentes et je crois par pure coïncidence, Brest n’avait subitement, en 1904, passé au socialisme. La propagande issue de ce foyer d’agitation puissant devait naturellement prendre pied dans un milieu aigri et déconcerté comme celui des sardiniers. Faisons cependant quelques distinctions, suivant qu’il s’agit du Morbihan ou du Finistère, et, dans le Finistère, de Douarnenez ou de Concarneau.

La crise sardinière des années 1902-1910 plonge la population de Bretagne-Sud dans le désarroi. Il est difficile d’économiser sur des gains modestes, et lorsque la pêche ne donne pas, c’est la misère immédiate et générale, à laquelle on fait face comme on peut. C’est ainsi que naîtra la fête des Filets Bleus de Concarneau, dont les recettes doivent servir à soulager la misère des familles. L’irrésistible expansion de l’industrie de la pêche a poussé sur la côte une foule de fermiers misérables, notamment ceux de la Palud bigoudenn. Entre 1870 et 1900, Penmarch est passé de 2000 à 5000 habitants ! A mesure que les usines s’installent, les prix des terrains montent autour des ports et poussent les nouveaux venus à s’installer en ville, souvent dans des taudis insalubres. Un véritable prolétariat maritime s’installe ainsi peu à peu, dépendant totalement de la monoindustrie sardinière et victime toute désignée des crises périodiques. Ces années 1902-1910 vont modifier en profondeur le visage de la pêche cornouaillaise où les immenses flottilles de chaloupes et un mode de vie spécifique, communautaire, vont régresser. Camaret va se lancer en grand dans la pêche langoustière ; quelques années plus tard, les premiers dundées mauritaniens apparaissent à Douarnenez, un début de flotte thonière se constitue à Douarnenez et Concarneau… © coll Duchemin

Dans le Morbihan, les tentatives faites pour susciter un mouvement socialiste, à Port-Louis, Quiberon, Belle-Ile, échouent. Les conditions économiques pourraient s’y prêter cependant, mais le rayonnement de Brest ne porte guère aussi loin; et c’est à mon avis la raison d’un échec qu’il ne faut peut-être pas regarder comme définitif. Dans le Finistère au contraire l’influence brestoise s’exerce plus sûrement : le parti socialiste apparaît seulement à Douarnenez, mais il s’empare de Concarneau. Pourquoi cette différence? A Douarnenez, la crise a été violente., les émeutes de 1909, graves. Cependant, aux élections législatives de 1910, le candidat socialiste unifié n’obtient dans la ville que 534 voix, contre 1310 à M. Le Bail, candidat radical du gouvernement, et 865 à M. Pichon, « progressiste:’ représentant de la Droite. La raison de cet échec — qui comme dans le Morbihan n’est peut-être pas définitif — se discerne. Le pêcheur de Douarnenez est au fond un républicain; d’autre part il sait apprécier la puissance du gouvernement, et il ne lui est pas indifférent d’être représenté par un élu influent à Paris. Quand les socialistes arrivent, le voilà tiraillé entre deux attitudes. Les révolutionnaires lui disent : « Protestez, faites du bruit, vous n’obtiendrez rien des patrons ou de l’Etat, qu’en leur faisant peur ! » Les républicains répondent : « Ne vous brouillez pas avec le gouvernement, nous serons auprès de lui vos interprètes ! » M. Le Bail, sympathique et populaire, en contact étroit et personnel avec les marins, fort écouté à Paris, donnait à ce dernier argument une force contre laquelle les socialistes se sont en vain heurtés.

Tout autres étaient les conditions à Concarneau. Là, le parti catholique est traditionnellement puissant :, aux élections législatives de 1902, aux élections municipales de 1908, il obtient même la majorité.

D’autre part, le parti républicain, dirigé dans un esprit très modéré par M. Hémon, alors député, manque de contact avec les éléments avancés. Travaillés par une propagande intense partie de Brest, mal encadrés par leurs chefs républicains, poussés en secret par leurs chefs catholiques, les pêcheurs répondent en masse à l’appel socialiste. Aux élections législatives de 1910, le parti républicain modéré s’effondre ; il perd la moitié de son effectif, tandis que. la Droite s’abstient – ou va grossir, par tactique de représailles, l’armée socialiste (élections législatives de 1910 dans la commune de Concarneau : républicains modérés, 18 p. 100 des inscrits ; socialistes, 43 p. 100 ; abstentions, 39 p. 100). Ces 43 p. 100 ne représentent donc pas que des voix socialistes. Néanmoins, lorsqu’ils se comptent à part, les socialistes conservent la majorité relative. Aux élections partielles du 24 mars 1912 (2e tour), le candidat socialiste, qui s’est maintenu, obtient dans la commune de Concarneau 28 p. 100 des inscrits ; le républicain de gauche 11 p. 100 ; le représentant de la Droite 17 p. 100 ; les abstentions s’élèvent à 44 p. 100. Il ressort de ces chiffres, comparés avec ceux d’il y a vingt ans (en 1889, Gauche, 44 p. 100 des inscrits; Droite, 33 p. 100; abstentions, 23 p. 100), que le parti socialiste de Concarneau s’est recruté à la fois dans les éléments avancés du parti républicain et dans les éléments violents du parti catholique. Le nouveau groupement s’abstient en effet de tout anticléricalisme et ne se montre accentué qu’en matière de politique sociale. Ce passage brusque d’un extrême à l’autre n’a rien qui doive étonner : il est tout à fait dans l’esprit du tempérament breton.

En cette année 1909, les 400 ouvriers boîtiers des conserveries concarnoises voient à leur tour arriver une menace définitive pour leur gagne-pain. Le 12 juillet, c’est l’émeute : la foule envahit l’usine Ouizille au Passage et met en pièce la sertisseuse flambant neuve. Ce sera ensuite le tour de Cassegrain, Caillé, Bouvais, Teyssonneau, Chatelard… à huit heures du soir, Concarneau ne compte plus une seule machine. « Personne n’a été molesté et c’est miracle. Seul un manifestant a reçu un éclat de métal dans la figure. Il perdra son œil et gardera le surnom d’œil de machine » (3). Au matin, la troupe appelée en renfort arrive par train spécial. La gendarmerie à cheval n’aura pas à intervenir. Le calme est revenu, mais les cheminées des usines — équipées de machines — ne se remettront à fumer vraiment qu’en juillet 1910. © coll Duchemin

Il ne faut pas du reste exagérer le caractère proprement socialiste de ce mouvement d’opinion : le socialisme, sous sa forme collectiviste, est peu connu, peu compris. La vérité est que les collectivistes sont écoutés, moins pour leur programme doctrinal que parce qu’ils sont les seuls à protester violemment contre le régime social actuel. Quand M. Masson, candidat socialiste à l’élection législative partielle de mars 1912 (2e circonscription de Quimper), écrit dans sa profession de foi : « La barque, le chalutier, la fabrique, aux pêcheurs et aux soudeurs ! » il ne propose sans doute pas une solution actuellement réalisable, mais il éveille des espoirs révolutionnaires, prestigieux par leur imprécision même, et l’opinion populaire ne manque pas d’en être remuée.

Parmi d’autres populations, cette crise serait envisagée surtout par son côté économique. Ici, le côté politique et social est sans cesse présent à la pensée populaire. Le sardinier, qui est au fond un être sans discipline intérieure, incapable de constituer un groupement constructif, a constamment les yeux tournés vers la société, soit pour la solliciter, soit pour la combattre, s’il pense obtenir davantage d’elle en l’intimidant. C’est parce que les contrepoids modérateurs habituels (la petite propriété, la prospérité) n’y jouent pas, que le déséquilibre semble s’être mis dans cette partie du corps social armoricain. De ce déséquilibre le parti socialiste bénéficie, moins comme parti socialiste proprement dit que comme parti extrême de protestation contre l’iniquité sociale. Pour qui connaît le caractère breton, c’est à la fois simple, naturel et inquiétant !

Des pages qui précèdent, dégageons, pour conclure, le tempérament politique du marin breton. Contrairement au paysan, surtout au paysan gallo, il apparaît entièrement affranchi de cette hiérarchie sociale qui forme la structure fondamentale de l’Ouest terrien : les nobles, pour lui, existent à peine ; les prêtres ne le tiennent jamais comme ils tiennent les ruraux; l’ atmosphère des communes où il domine est celle d’une démocratie égalitaire, où les éléments de réaction sont très limités. Distinguons cependant ! Cette démocratie se montre équilibrée et en quelque sorte satisfaite, quand le marin possède la terre et ne dépend pas uniquement, pour sa subsistance, des ressources qu’il tire de la mer; mais elle se déséquilibre quand le pêcheur, n’étant que marin, subit la répercussion du mouvement mondial des prix et les à-coups inévitables de la grande industrie moderne ; sa situation rappelle alors celle de ces populations adonnées à la monoculture, qu’une crise précipite dans la ruine, le désespoir et la révolution.

Le rôle tutélaire de l’Etat au début du siècle est indéniable sur la côte où tous les marins sont inscrits maritimes et, depuis mars 1898, font partie de la Cais s e de Prévoyance à partir de l’âge de 10 ans : ils versent des cotisations sur leurs gains à la Caisse des Invalides, qui recueille également celles des armateurs. Les marins accidentés ou malades reçoivent une « indemnité de demi-solde d’infirmité » et les veuves touchent une pension qu’elles vont percevoir à l’Inscription Maritime comme ici, à Tréguier. © coll Duchemin

Mais il faut voir plus profond. L’équilibre réel de cette société maritime repose, en fin de compte, sur l’autorité qu’y exerce l’Etat central. Sur toute la lisière maritime de la Bretagne, l’Etat français — je dis à dessein français — pèse d’un énorme poids. Par l’inscription maritime, il réglemente, contrôle, domine la situation de tous les marins, qu’ils naviguent « à l’Etat, » au commerce, ou à la pêche. Par ses fonctionnaires innombrables (douaniers, gardiens de phares, employés de l’inscription, etc.), il est représenté pratiquement dans toutes les communes. Le maintien de l’ordre est son œuvre ; il est le grand, mais aussi le seul régulateur social, dans un milieu porté au plus fantaisiste individualisme. Le Celte en effet — nous le disions plus haut — n’est pas l’homme de la discipline sociale librement consentie. D’autres races ont le sentiment inné de l’esprit public. Lui, laissé sans guide, il gravite vers l’anarchie. Ceci, qui est un peu vrai de tous les Bretons, l’est surtout des pêcheurs. Ils respectent les sanctions, craignent les gendarmes, et obéissent aux gouvernements qui savent se faire redouter. Mais l’idée de loi leur échappe. Ils demeurent toujours un peu pirates ne voulant pas admettre que la mer puisse avoir ses lois. Ils la considèrent comme l’empire immense de la fantaisie, où le lien social n’existe pas, où l’individu fait ce qu’il veut, sans que personne ait à lui en demander compte. Que l’Etat relâche sa surveillance, qu’il perde l’autorité qui fait respecter ses arrêts, voilà un milieu qui ne possède plus en soi de quoi se discipliner.

La vie politique de la Bretagne maritime oscille entre ces deux pôles : l’individualisme à tendance anarchique des Celtes, la discipline imposée par l’Etat français. Quand il accepte le service et la discipline de l’Etat, le Breton, bien conduit, bien commandé, fait aisément un héros, tout comme l’Irlandais au service de l’Angleterre lui donne les premiers de ses fonctionnaires et de ses soldats. Mais il ne comprend pas davantage pour cela le sens profond de l’ordre; le grand principe de la loi nécessaire et sans exception lui demeure étranger. Les députés de la côte bretonne sont excédés par les demandes de naïfs quémandeurs, qui ont toujours quelque chose à réclamer et qui voient dans l’Etat une sorte de personnage lointain, prestigieux, au fond pas méchant, qu’il s’agit d’attendrir, de tromper un peu, de corrompre même si c’est nécessaire, tout comme le saint ou le bon Dieu du voisinage qu’on va relancer dans sa chapelle. C’est ce qui explique que les députés de la côte, ces gouvernementaux par nécessité, aient porté à son comble cette politique de recommandations, de patron-nages individuels, qu’on appelle » la politique d’arrondissement. « A peine sont-ils libres de faire autrement, car on ne leur pardonnerait guère de n’être pas influents! Par contre, si le marin revient à sa nature profonde de Celte non francisé, s’il s’imagine obtenir plus par la menace que par la prière, alors toute idée de règle lui échappe: il s’abandonnera sans mesure aux gestes violents, dès l’instant que l’autorité laissera entrevoir la moindre défaillance ou la moindre hésitation. Nul, en effet, n’est plus révolutionnaire, plus anarchique qu’un Breton émancipé !

Cette lutte entre la notion d’ordre représentée par l’Etat français et l’anarchie latente du milieu breton n’est-elle pas un peu la continuation du duel séculaire entre l’organisation romaine et la fantaisie celtique ?

Les votes sur la côte bretonne aujourd’hui

Par Jacques Baguenard – Observateur perspicace de la vie politique, André Siegfried a magistralement inauguré la voie de la géographie électorale. Certes, depuis 1913 le contexte a beaucoup changé : il serait excessif, aujourd’hui, de fonder des disparités électorales sur la distinction entre « marins propriétaires » et « pêcheurs non propriétaires… » Mais le Tableau politique de la France de l’Ouest sous la IIIe République demeure un excellent cadre de référence. Qualifier le Léon de « démocratie cléricale » correspondait à une appréciation exacte du rôle déterminant du clergé dans ce « pays » sous la République; cette appellation valait encore il y a peu de temps, si l’on tient compte notamment de l’influence de la J.A.C (4) dans le milieu paysan léonard. Affirmer que la Cornouaille est « une région traditionnellement républicaine et anticléricale » permet de mieux comprendre l’opposition durable qui sépare le Nord du Sud-Finistère. Lors de la répartition des postes de responsabilité au sein du Conseil général du Finistère en mars 1985, ce critère n’a pas été totalement absent des négociations !

Mais peut-on prolonger aujourd’hui les analyses de Siegfried concernant « la côte et la population maritime » ? Rien n’est moins sûr dans la mesure où les spécificités entre les communes « côtières » et celles de l’arrière-pays se sont largement estompées. Il est intéressant de relever, par exemple, que le contraste politique des communes côtières et des communes de l’intérieur dans le département du Morbihan aux élections législatives qui se déroulèrent entre 1877 et 1913 ne paraît plus aussi fort aujourd’hui.

Il suffit de prendre quatre illustrations (deux cantons maritimes et deux cantons ruraux de l’arrière-pays) pour noter la relativité de ce contraste sous la Ve République (voir tableau ci-après reproduisant les résultats aux élections législatives de 1973 à 1981 dans deux cantons « maritimes » – Port-Louis et Quiberon – et deux cantons « de l’intérieur » – Elven et Pluvigner.

Sans doute ne s’agit-il que de quelques illustrations : elles n’ont pas la valeur et l’importance de la carte que reproduit A. Siegfried. A titre de sondages, ces résultats permettent toutefois de s’interroger sur la pertinence actuelle de l’étude de 1913 selon ce critère.

Il est, par contre, particulièrement intéressant de multiplier les illustrations visant à faire apparaître quelques lignes de force concernant les élections législatives de 1973 et 1981 tant dans le Finistère que dans le Morbihan. Les tableaux 2 et 3 ci-après permettent d’affirmer l’analyse. Dans la mesure, en effet, où figurent successivement les résultats de l’ensemble de la circonscription et ceux de cantons « côtiers, » il est possible de relever les tendances que ces cantons valorisent ou ignorent par rapport aux résultats globaux.

Ainsi, dans la troisième circonscription du Finistère, le canton d’Ouessant marque une nette orientation à Droite : en 1973, l’U.R.P. y recueille 66,5 % des suffrages exprimés. La circonscription ayant donné au total 61,9 % de ses suffrages exprimés à cette orientation ; en 1981 le candidat de l’U.N. M. y obtient 62,19 % des suffrages exprimés (total de la circonscription : 60,1 %). Déjà, en 1877, A. Siegfried relevait que « Ouessant avait donné une majorité à la Droite. »

On peut d’ailleurs noter, plus généralement, que les îles demeurent orientées à droite dans une proportion plus importante que les circonscriptions « continentales » (voir dans le tableau 3 les résultats législatifs à Belle-Ile et Groix en 1973 et 1981). Naturellement le poids de la Droite se fait au détriment de la Gauche : dans le canton d’Ouessant, ce phénomène est particulièrement sensible (en 1973, la Gauche y obtient un score inférieur de 7,5 % par rapport au total de la circonscription ; en 1981, l’écart au détriment de la Gauche est de 3,4 %).

L’importance de la Droite est bien réelle dans la 6e circonscription (U.R.P. : 44,1% en 1973; U.N.M. : 45,5% en 1981) et le canton de Crozon renforce ce poids (U.R.P. : 50,15%; U.N.M.: 53,9%) mais ce canton n’a pas exactement le comportement de la circonscription dont il fait partie pour ce qui concerne la Gauche : il sous-représente le Parti Communiste (13,7% en 1973). Total dans la circonscription des voix communistes : 21,9% – 8,05% en 1981, total dans l’ensemble de la circonscription (un peu moins en 1973 : 19,28% contre 20,3%, un peu plus en 1981 : 35,25% contre 32,2 % ).

Les ports sardiniers sont républicains depuis le commencement de la République, note A. Siegfried en citant à l’appui de sa démonstration Douarnenez et Concarneau. Sans qu’il y ait d’identification à établir entre « Républicain » et « Gauche, » il importe toutefois de relever que les deux cantons conservent à la Gauche une place déterminante : aux élections législatives en 1973 , la Gauche totalisait 44,6% des suffrages exprimés dans le canton de Douarnenez ; aux élections présidentielles de 1981, les candidats de gauche obtenaient 42,6% des suffrages exprimés dans le canton de Concarneau ; aux élections cantonales de 1984, les voix de gauche atteignent 53,6% des suffrages exprimés dans ce canton (voir tableau 4).

Ces scores sont d’autant plus remarquables qu’ils reposent sur un Parti Communiste qui obtient des résultats intéressants (voir tableau 2 et notamment les résultats électoraux du Parti communiste dans la 7e circonscription du Finistère -comparaison entre Douarnenez et Pont-Croix).

Pour ce qui concerne le Morbihan, A. Siegfried a remarqué que Port-Louis était, avec d’autres ports sardiniers, « pionnier de l’idée démocratique dans un « Morbihan tout royaliste. » Certes, le Morbihan n’est plus royaliste et s’il est largement acquis à la Droite, il ne peut être admis d’identification entre la Droite contemporaine et la Monarchie. Il n’en demeure pas moins que la Gauche, notamment la Gauche socialiste, demeure importante dans le canton de Port-Louis: en 1973, l’U.G.S.D réveille 18% des suffrages ; le total de la circonscription y est de 14,7% ; en 1981 le P.S. obtient 32,9% (total du P.S. dans la circonscription : 29,9%). La comparaison entre Groix et Pont-Scorff permet d’insister sur de remarquables différences de comportements entre « îliens » et « terriens. » Pont-Scorff demeure un fief détenu par la Gauche. Au sein d’une même circonscription, l’ampleur des différences est remarquable : Pont-Scorff (U.R.P. : 33,9% – U.N.M. : 31,2%). Groix (U.R.P. : 61,6% ; U.N.M. : 52%).

Ces analyses demeurent partielles ; elles confirment des orientations déjà perçues par A. Siegfried mais elles les relativisent considérablement en raison de trois facteurs déterminants. Le facteur démographique est le plus important : le brassage de population et la pénétration des moyens de communication conduisent à une uniformisation des opinions. L’évolution socioéconomique, en modifiant la nature des activités, enlève au critère de la pêche une importance déterminante dans les comportements électoraux. Enfin, la modification des clivages politiques rend incertaine la transposition contemporaine des données de géographie électorale perçues pat A. Siegfried. Droite-Gauche : deux appellations difficilement contrôlées ; deux pavillons de complaisance qui recevront des marchandises se diversifiant considérablement. La synthèse de ces éléments conduit à la modestie dans les conclusions et à la prudence dans les affirmations. La distinction entre « marins propriétaires » et « pêcheurs non propriétaires » nourrit peut-être parfois le cadre agité d’élections locales disputées. Est-ce encore un paramètre distinctif dans les comportements électoraux de populations dissemblables ? Telle est la véritable question à laquelle il serait nécessaire de consacrer une étude beaucoup plus approfondie que ce survol panoramique et succinct.

J.Baguenard
Maître de conférences en science politique
Université de Brest.

 

Ce texte est extrait du Tableau politique de la France de l’Ouest sous la IIIe République. André Siegfried, Paris, 1913. Réédition Slatkine. Genève, 1980.

Crédit photographique : L’Illustration, 1903. p 34. Collection J. Duchemin, pp. 35. 40 et 42. Collection M,Guéguen, p 41.

(1)La Basse-Bretagne de Camille Vallaux, Paris, 1906. Réédition Slatkine, Genève, 1980.

(2) Directeur du Centre de Recherche Bretonne et Celtique de la Faculté des Lettres de Brest.

( 3 ) Michel Guéguen. Louis-Pierre Le Maître. Matelots de Concarneau.

(4) Jeunesse Agricole Catholique.