Par Serge Lucas – Le Guilvinec est avec Lesconil, Loctudy et Saint-Guénolé. l’un des quatre, ports langoustiniers du Pays bigouden. Ensemble, ils se situent au troisième rang national. Et, si on y ajoute Concarneau. tous ces marins de Cornouaille pèchent autant que ceux de Boulogne. le premier port de France. Pour mieux découvrir cette activité nourricière essentielle à la vie de toute une région, l’auteur s’est embarqué à bond d’un chalutier langoustinier bigouden. Il nous dit les rythmes et les techniques de pêche, la vie quotidienne et les problèmes de ceux qui traquent chaque jour ce délicieux crustacé aux mœurs encore mal connues : la langoustine.*

Au « Guil », premier port uniquement artisanal de France, la langoustine est le fleuron de la production, même si elle ne figure pas en tête des tonnages débarqués.

1978. Avec le Canari, un classique de 16 mètres, équipé d’un moteur de 150 chevaux, Jean Scouarnec, son beau-frère Louis Queffélec, son fils et ses deux matelots, ont largué les amarres à 5 heures du matin en même temps que toute la flottille. Dès la sortie du chenal, cap a été mis sur le Nord de la vasière pour y effectuer trois traits.

1991. Avec le Gwelom (« voyons voir ») — Paul Gallot, un ancien matelot de ce bateau, passé à son compte, a baptisé son chalutier Tach-Gwel (« essayons voir »), ce qui en dit plus que de longs discours sur les rapports sociaux à bord —, un pêche-arrière de 14,50 mètres équipé d’un moteur de 225 chevaux qui en développe cent de plus grâce à son turbo, Jacques Quideau, son fils Claude et ses deux matelots, Patrick Guillamet et Marc Baudry, sont partis une demi-heure plus tard. Même cap…

En réalité, ce décalage ne tient pas à l’année mais uniquement au soleil. La marée à bord du Canari se passait en mai, celle à bord du Gwelom en mars. Et, comme la langoustine se pêche de jour, rien ne sert de se lever trop tôt l’hiver.

Sur les deux bateaux, à part les textiles dont la qualité s’est améliorée, le chalut est sensiblement le même : une poche profonde d’une quinzaine de mètres, large de cinq environ, avec une ouverture verticale haute de quatre-vingts centimètres. La langoustine vit sur le fond. Il suffit, si l’on peut dire, de la faire sauter en traînant un bourrelet devant le chalut. Pour la conduire vers la poche, point n’est besoin d’une grande filtration : les ailes en mailles de 50 millimètres y pourvoient aisément.

En treize ans, l’amélioration est surtout visible sur le pont. Le chalut « classique » qui se manœuvrait par le côté, en partie à la force des bras, est désormais enroulé sur le portique arrière. Ce sont les funes et le treuil qui font l’essentiel du travail. Dorénavant, on file et vire plus vite. Et on travaille presque par tous les temps, seules les fortes tempêtes retenant les bateaux à quai.

La passerelle aussi a complètement changé d’aspect. Les radars et sondeurs du Canari font figure d’antiquités, comparés à l’électronique « high-tech » du Gwelom. On voit les fonds en couleurs et les radars sont du type « plein jour ». Traceurs de route, répétiteurs des traits antérieurs, manomètres de traction des câbles n’obligent plus, comme c’était le cas auparavant, à maintenir une main sur la fune pour sentir immédiatement la croche ou tâter les fonds.

Mystérieux décapode

Le métier s’est modernisé, mais la langoustine, elle, reste toujours aussi mystérieuse. Ce décapode-marcheur (Nephrops norvegicus), qui creuse son terrier dans la vase — un trou en U allongé qui lui permet de disposer de deux sorties —, est encore bien mal connu. Jacques Quideau n’en sait pas sur son compte autant qu’il le souhaiterait. Mais s’il ignore les mœurs de la langoustine, en revanche il sait la trouver ! Il est vrai que, comme Jean Scouarnec naguère, il a conduit son chalutier très loin, le plus loin de la flottille, malgré une mer qui s’est bien formée durant la nuit. « La langoustine ressemble aux femmes et aux chats, explique-t-il. Les unes ne savent jamais ce qu’elles veulent, les autres, même au meilleur moment de familiarité, peuvent vous donner un coup de griffes. »

Le 3 décembre 1991, le Katy-Claudine, de Loctudy, effectue sa dernière marée. Comme le Canari mentionné dans cet article, il s’agit d’un petit chalutier classique qui traîne son filet par le côté et débarque chaque soir ses paniers de langoustines.

La réalité est plus surprenante encore. « Traditionnellement, poursuit Jacques Quideau, après un coup de vent et tant qu’une grande houle agitait la mer, il fallait aller chercher les langoustines, non plus sur la vase, mais sur les fonds durs. Il n’y avait pas à réfléchir, c’était automatique. Or, allez savoir pourquoi, depuis 1989, c’est le contraire ! »

Les scientifiques n’ont pas encore percé ce mystère. Il est vrai que les études sur cet étrange décapode sont récentes et encore incomplètes. Le rapport annuel de l’Ifremer pour l’année 1989 indique seulement que l’on sait désormais déterminer l’âge de la langouste : « Une technique mise au point pour la croissance des grands crustacés a été appliquée pour la première fois à la langoustine du golfe de Gascogne. Elle repose sur la mesure de la radioactivité naturelle du radium Ra 226 et du thorium Th 232. L’évolution du rapport de ces deux isotopes permet de dater l’âge des carapaces après la mue. »

Sur le pont des bateaux, le tri des « pochées », lui, reste inchangé. Car le chalut, pourtant sélectif, ne remonte pas que des langoustines. Dans le magma de vase, de coquilles vides et de cailloux, on trouve aussi quantité de galathées — autre crustacé aux longues pattes mais à la queue trop courte et au goût trop peu affirmé pour être commercialisé — et quelques poissons, dont un bon nombre de lottes (la baudroie, première production du Guilvinec)… Aujourd’hui comme hier, les matelots doivent donc s’agenouiller sur le pont pour trier. Les petites langoustines sont rejetées… Qu’elles aillent grandir ! Les autres sont expédiées dans deux paniers, les moyennes d’un côté, les grosses de l’autre.

Le deuxième trait, moins fructueux que le premier, comme l’avait prévu le patron du Gwelom, ne gomme pas pour autant le sourire du pêcheur, car le panier des grosses s’emplit plus vite que celui des moyennes. Sitôt triées, les langoustines sont lavées et placées dans des caisses en aluminium, constamment aspergées : il importe de rapporter sous la halle des crustacés de qualité, donc vivants. C’est le B.A.-Ba de la valorisation.

Faire le Nord

Au Guilvinec, comme dans les autres ports du Pays bigouden, les chalutiers côtiers, ceux qui font des marées d’une seule journée, constituent le plus gros de la flottille. Cependant, quelque cinquante unités plus importantes, dotées de cales réfrigérées depuis plus de trente ans, vont pêcher la langoustine dans les eaux britanniques, entre Irlande et Angleterre, dans les zones de Smalls, Labadie, ou Jones Bank. Au printemps, ils se cantonnent dans le canal de Bristol, pour s’aventurer au fil des saisons jusqu’au milieu du canal Saint-George, à l’extérieur des 12 milles néanmoins.

Jacques Quideau a ainsi « fait le Nord » durant trente ans, jusqu’au quatrième anniversaire de son troisième enfant. Ce jour-là, il a abandonné l’Irlande au profit de sa petite fille. « Celle-là, a-t-il dit, je veux la voir grandir. » Il est donc revenu à la côte. « Tous les soirs à la maison, ça change ! » Même si parfois, la nostalgie resurgit : « Il y avait de la pêche là-bas, parce que les Irlandais négligeaient totalement les langoustines. Mais c’était un métier dur. En hiver, de ce côté du Fastnet, la mer est souvent « mal pavée ». En été, les tempêtes sont plus rares, mais ce sont les journées qui sont interminables. Il n’y a guère plus de quatre heures de nuit, ce qui ne fait pas toujours quatre heures de repos. Car, après les derniers traits du soir, reste le tri et le ramendage. Il n’est pas exceptionnel que le soleil se lève avant que les matelots aient vu leur « niche ». Et les marées durent quinze jours … »

Entre deux traits, l’équipage du Katy-Claudine s’accorde une pause dans le poste.
Jacques Quideau pose sous le portique de son Gwelom, un petit « pêche arrière » du Guilvinec.

Aujourd’hui, sur la vasière du golfe de Gascogne, le troisième trait est viré dans les grains et la brume. Ce vendredi, pas de quatrième ni de cinquième trait comme les autres jours. On marque à sa façon le début du week-end. Direction le port. La criée commence à 16 heures. Elle se prolongera jusqu’à épuisement de la débarque. Les autres jours de la semaine, il faut choisir entre deux maux : être parmi les premiers à la vente en renonçant à un ou deux traits, ou bien prolonger la pêche au risque de voir chuter les cours…

Durant le week-end, les langoustiniers restent au port. Non sans que, le samedi matin, tout l’équipage soit sur le pont, pour travailler à la mise au point du train de pêche ou à quelque réparation. La grasse matinée, c’est seulement le dimanche… encore ne déborde-t-elle jamais au-delà de huit heures du matin. « Ça fait tout de même trois à quatre heures de plus ! » insiste le patron du Gwelom, qui redoute surtout la nuit suivante, celle du dimanche au lundi, la plus mauvaise. « Dès 1 heure du matin, je ne dors plus, je me retourne dans mon lit, je réfléchis à la semaine qui commence, à l’endroit où je vais traîner mon chalut, à ce que je vais capturer… autant de soucis qui chassent définitivement le sommeil. »

Débarquement des langoustines au Guilvinec.

Les Anglais ont appris…

Fin 1992, après quarante ans à pêcher la langoustine en de longues et courtes marées, Jacques Quideau a laissé la barre à son fils Claude. Depuis le début de l’année dernière, ce dernier est propriétaire du Gwelom, et il ne navigue plus qu’avec trois matelots. Signe des temps, pour diminuer les charges, on réduit le nombre de bras. Bref, on travaille plus dur.

Certes, entre-temps le chalut s’est un peu amélioré. Les bourrelets sont plus efficaces pour lever le gibier. Par contre, comme dans l’ensemble du secteur de la pêche, les prix de la langoustine ont chuté de 25 %. « N’avons-nous pas eu tort de faire découvrir ce crustacé aux Irlandais et aux Anglais ? » s’interrogent parfois les anciens, en constatant les difficultés de leurs enfants. Sentiment tempéré par la fierté d’avoir tout de même communiqué à d’autres ce savoir dont ils étaient les détenteurs.

N’empêche, aujourd’hui le Royaume-Uni arrive en tête des pays producteurs de langoustines, loin devant la France, qui n’en pêche guère plus de 10 000 tonnes chaque année, soit le cinquième de la production européenne. Comment en serait-il autrement lorsque l’essentiel de la ressource fréquente les eaux britanniques ? Alors les Bigoudens continuent de moissonner quotidiennement leur vasière, toute proche. Chaque jour, à 16 heures, c’est la ruée vers Le Guilvinec, Lesconil, Loctudy et Saint-Guénolé. Pour obtenir une place à quai, tous les chalutiers rentrent plein gaz. Les ports offrent alors le spectacle d’un ballet fascinant, une noria de bateaux accostant chacun son tour pour voir ses paniers et ses caisses enlevés par les bigues en un tournemain.

Oui, la vie continue comme avant. Et pourtant, au Guil’, quelque chose a disparu, que les anciens regrettent : le pittoresque café de « Marlouise ». C’était à Léchiagat, de l’autre côté du port. Au retour de mer, bien des pêcheurs y allaient s’asseoir quelques instants sur les bancs, autour des longues tables de bois. Y refaisait-on la marée ? Y parlait-on de la vente ? Non, de bien d’autres choses je crois, le temps de revenir sur terre avant de rentrer à la maison. Le cadre, comme nulle part ailleurs, l’ambiance, m’ont laissé, au terme d’un fugace passage de quelques minutes, un souvenir impérissable… Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une maison de pierre parmi les autres, ce qui n’empêche pas quelques vieux marins d’y venir faire un brin de conversation avec Marie-Louise. Jean Scouarnec fait peut-être partie de ceux-là. Lui aussi a pris sa pension, voici une dizaine d’années. Son vieux Canari a disparu; il avait fait son temps. Mais son fils a pris la relève : il commande aujourd’hui un chalutier moderne, le Copélia…

Les Bigoudens n’ont pas fini d’écrire leur histoire d’amour avec la langoustine. D’ailleurs le capricieux crustacé semble petit à petit retrouver ses habitudes d’antan : de nouveau il tend à se rapprocher des fonds durs au lendemain des grands coups de vent… « Ce n’est tout de même pas aussi net que jadis », remarque Jacques Quideau qui, s’il ne prend plus la mer, cherche toujours à percer les mystères de sa chère langoustine.

L’emblème des Bigoudens

Le désarmement du Katy-Claudine avant sa destruction. Nombre d’anciens langoustiniers ont ainsi été déchirés dans le cadre du plan Mellick, de sorte que la flottille est désormais relativement moderne.

« Heureusement qu’on a renouvelé la flottille tout au long des années quatre-vingts ! Parce que maintenant, il n’est plus question de se lancer dans une construction neuve. » Ainsi René-Pierre Chever, le responsable du Comité local des pêches du Guilvinec, résume-t-il la situation de la pêche en Pays bigouden : les bateaux sont modernes et encore en excellent état, mais le temps de la grande euphorie est bien révolu.

Et pourtant, à la fin du mois d’octobre 1996, les chiffres officiels de la Chambre de commerce et d’industrie de Quimper, qui gère l’ensemble des ports de Cornouaille, montrent pour Le Guilvinec, Loctudy et Lesconil, des progressions de captures respectives de 18,11%, 3,86% et 8,33%, toutes espèces confondues, par rapport à l’année précédente. En revanche, on observe un très léger fléchissement (-0,07%) de l’activité de Penmarc’h, commune qui regroupe le petit port de Kérity et celui de Saint-Guénolé.

Dans ces résultats, la langoustine tient une place très importante, même si en termes de tonnage elle est largement distancée par le poisson. En 1994, dans l’ensemble des quatre ports bigoudens, la lotte occupait ainsi la première position avec 5 402 tonnes pêchées, devançant la langoustine de 1 041 tonnes. Certes, celle-ci arrivait en tête à Loctudy (1 765 tonnes) et à Lesconil (358 tonnes), mais à Penmarc’h (1 533 tonnes) elle était dépassée par la sardine (2 262 tonnes), et au Guilvinec (705 tonnes) bien plus encore par la lotte (3 285 tonnes) et la raie (1 755 tonnes), faisant seulement jeu égal avec la sardine (702 tonnes).

Au-delà de ces chiffres, la langoustine reste l’emblème des pêches bigoudènes. Il est vrai que c’est de cette pointe finistérienne que nous vient l’essentiel de cette production si appréciée des amateurs de fruits de mer. Aujourd’hui, la flottille rassemble 372 bateaux embarquant 1 401 marins-pêcheurs, répartis comme suit : Le Guilvinec, 127 unités, 530 pêcheurs; Penmarc’h, 110 unités, 411 pêcheurs; Loctudy, 99 unités, 375 pêcheurs; Lesconil, 36 unités, 85 pêcheurs.

A l’instar des autres métiers, la pêche langoustinière doit désormais gérer sainement la ressource, en bonne intelligence avec les scientifiques chargés de l’analyser. La profession se soucie également d’améliorer les conditions de vie des pêcheurs, notamment en s’efforçant de mieux répartir les temps de travail et de repos. Mais, comme le souligne avec insistance René-Pierre Chever, la gestion la plus délicate et la plus incertaine reste celle de la commercialisation : « Il faut désormais rester très vigilant sur les circuits de distribution, et surtout ne pas tout concentrer sur un même acheteur. » Sans quoi, cette pêche risque de devenir demain l’otage de la grande distribution, qui se présente volontiers aujourd’hui comme son « sauveur ».

Pour s’adapter aux grandes mutations économiques, les pêcheurs-artisans sont donc contraints de devenir des gestionnaires rigoureux. Ils ne peuvent plus, comme par le passé, confondre les finances familiales et celles de leur entreprise. Ainsi, en améliorant le suivi de la pêche, depuis le pont du bateau jusqu’à la vente des produits récoltés, la pêche de la langoustine restera-t-elle le secteur-phare du Pays bigouden.

*Cet article est extrait de l’ouvrage Marins, les métiers de la mer, récemment publié par Le Chasse-Marée.