Par Gwcndal Jaffry – Voici trois ans, le Petit Morgann un dériveur à bouchains aux lignes élancées, construit en kit, retenait toute notre attention. Dans le même temps, un jeune Charpentier tombait lui aussi sous le charme, e manifestait ,son enthousiasme auprès de l’architecte. Résultat: l’artisan a créé son chantier et l’auteur de Petit Morgann lui a dessiné « le même bateau, mais en plus grand ». Aujourd’hui, le succès est au rendez-vous. Premier prix au Village Bois du Grand Pavois en 1999. Franck Roy, qui déjà construit seize Joli Morgann, se lance maintenant dans une nouvelle déclinaison du type.

Architecte naval autodidacte, c’est à vingt-deux ans que Jean-Yves Manac’h* dessine et construit son premier bateau. D’emblée, le nouveau-né plaît puisque, très vite, son auteur est contacté par le club de Morsang, qui, à la suite de deux ou trois essais infructueux, est à la recherche d’un plan pour remplacer ses Aile. Fidèle au cahier des charges, Jean-Yves leur dessine le Starling. Malgré certaines difficultés avec le constructeur, cinquante unités seront tout de même lancées, un beau succès qui encourage le jeune homme à poursuivre dans cette voie. Il va alors donner naissance au Yearling, un dériveur pour enfants construit à deux cents exemplaires.

Dans le même temps, Jean-Yves travaille dans une maison d’accastillage, un métier qui l’amène à rencontrer de nombreux professionnels de la plaisance. « Cela m’a donné une nouvelle idée, précise-t-il. J’avais en effet constaté que les demi-coques utilisées par ces professionnels étaient toutes importées des Etats-Unis. Aussi, je me suis dit qu’il y avait peut-être là un marché à prendre. » Au total, il en fabriquera plus de trente mille! « Mais seulement deux ou trois mille en bois, s’empresse-t-il d’ajouter. Les autres étaient stratifiées, ou thermoformées; c’étaient des produits usinés et emballés en onze minutes. Il s’agissait la plupart du temps de cadeaux, comme pour le Vendée Globe, par exemple. » La foire d’empoigne gagnant bientôt ce créneau, Jean-Yves ne tarde pas à se lasser. « Je n’avais plus envie de me battre pour produire un objet qui ne me satisfaisait pas, poursuit-il. Pour renouer avec la qualité, j’ai décidé de sortir des demi-coques en kit. Mais en pleine crise économique, ce n’était pas suffisant. Il fallait que je me diversifie. »

Le Petit Morgann

Cette reconversion passera par le dessin d’un nouveau plan, le Petit Morgann, un bateau voile-aviron à clins, style Belle plaisance, d’une longueur hors tout de 5,65 mètres pour 3,85 mètres à la flottaison, qu’il destine à la construction amateur en kit. « Comme je n’avais aucune contrainte, dit-il, j’ai pu m’attacher uniquement à mon objectif: donner vie à un voilier qui ait du caractère et qui soit beau. » La première unité sera vendue en 1997.

Quand il contacte Jean-Yves Manac’h, André Belbéoc’h ne connaît le Petit Morgann que par une simple coupure de presse, qui à elle seule lui donne envie de se lancer dans l’aventure. André ne manque pas de références: marin professionnel et régatier, il a possédé pas moins de dix-huit bateaux, dont certains construits de ses mains. « J’ai vécu toute mon enfance à Paris, raconte-t-il, mais je passais mes vacances à Douarnenez, d’où est originaire ma famille. J’ai découvert la mer avec mon grand-père qui avait une pinasse sardinière; on partait en général le matin et on rentrait vers midi, sauf certaines fois où on poussait jusqu’à Camaret, une occasion dont je profitais pour faire du « petit canot ». Avec le temps, mes parents se sont certainement rendu compte que ça m’intéressait, car au lieu de me payer un vélo pour mon BEPC, comme ça se faisait, ils m’ont offert un Moth nantais, à bord duquel j’ai appris la voile. »

Bien calé sous le vent, André Belbéoc’h peut aisément régler le génois de Bliw, le Petit Morgann en kit qu’il s’est construit © Michel Velly

Par la suite, André se retrouve très vite embarqué comme équipier des frères Trellu, les deux fameux yachtsmen locaux qui lui ont vendu le Moth. « Tous les étés, tous les jours et par tous les temps, se souvient-il, on faisait du Star ou du 6 mètres JI. Ça a duré une dizaine d’années, jusqu’à mes vingt-cinq ans; ce sont vraiment eux qui m’ont appris les réglages et l’art de la régate. Ensuite, j’ai navigué en Dragon comme skipper, sur le n° 82. » Pendant ce temps, André poursuit également ses études. Formé à l’Hydro de Nantes, il s’embarque au long cours sur les navires des Messageries maritimes. Après son service militaire en Algérie, il change de voie et se tourne vers une carrière d’officier de gendarmerie maritime, une fonction qui le conduit à séjourner dans différents ports: Lorient, Dakar, Ile-Longue, La Rochelle…

« Etant donné mes nombreux déménagements d’un plan d’eau à un autre, ex-plique-t-il, j’ai souvent été amené à changer de bateau. J’ai notamment eu un Snipe, un Corsaire, un ketch, deux Laser, un cotre breton, deux Kelt 7,60, et en dernier lieu, un Cormoran Sibiril et un goémonier du même chantier… Aujourd’hui, à soixante-trois ans, je me rends compte que j’ai navigué sur un peu tous les types de bateaux, mais que j’ai toujours eu une attirance pour la plaisance classique. » Féru d’architecture navale, André a également construit quelques-uns de ses voiliers, notamment un Figaro 5,50 à la fin des années quatre-vingt. « C’est un plan Herbulot qui avait été commandé par le quotidien Le Figaro, précise-t-il. Mais je l’ai complètement transformé, car il ne me suffit pas qu’un bateau soit joli; en mer, je ne supporte pas que quelqu’un me dépasse! Pour la petite histoire, les copains qui naviguaient avec moi m’appelaient Ar Mestr Tégnous (Le Patron Teigneux) ! » Baptisé Avalon, le Figaro se révélera bon marcheur. André le gardera sept ans, avant de le vendre… puis de le regretter. Mais son nouveau propriétaire refusera obstinément de le lui restituer, arguant du fait « qu’on ne se sépare pas d’un tel bateau »!

Devenu barreur de Cormoran puis de sloup goémonier, André ne tarde pas à vouloir se construire un nouveau voilier. C’est alors qu’il jette son dévolu sur le Petit Morgann. « Son prix en kit (27000 francs) était séduisant, ex-plique-t-il, mais c’étaient surtout ses formes qui me plaisaient. Sans doute parce qu’elles me rappelaient quelque part celles du Star, un voilier dont j’avais conservé la nostalgie. En revanche, le Petite Morgann était bien plus léger, ce qui allait m’offrir la possibilité de naviguer en solitaire et de le mettre facilement sur remorque. » Sans même avoir vu d’unités construites, André commande à l’architecte les plans et le dossier de construction. Puis, un beau matin de 1998, d’un coup de voiture, il est allé chercher le kit à Angers — la plus grande pièce est une membrure de 1,50 mètre sur 70 centimètres — et l’a déposé dans le hangar du club nautique de Rennes dont il est membre.

Plutôt que de conserver le système de gouvernail prévu par l’architecte — la mèche coulisse longitudinalement dans un puits pour descendre ou monter la pelle de safran —, André Belbéoc’h choisira une autre méthode, en l’occurrence une « boîte » de gouvernail, plus fiable selon lui, et tout aussi pratique.

Une construction en kit

Il lui faudra toutefois attendre avril 1999 pour débuter le chantier, l’utilisation de l’époxy nécessitant une température minimum de 18 degrés. La construction est d’autant plus facile que les éléments en contre-plaqué ont été découpés au laser — ce qui permet une grande précision dans l’ajustage — et que les quatre-vingt-dix-neuf pièces du kit sont numérotées et fléchées pour éviter les risques d’inversion. Les différentes phases de travail sont d’ailleurs très bien expliquées dans un livret, qui ne fait que renforcer la simplicité et la pertinence de la méthode, très ingénieuse. Enfin, outre les indications concernant l’outillage nécessaire — essentiellement de type électroportatif (visseuse, rabot électrique, ponceuse à bande, scie sauteuse) —, l’architecte précise également la durée estimée de chaque tâche.

Dans un premier temps, il faut monter et mettre à niveau le chantier, constitué d’un bâti de poutres — André choisira de lui ajouter des pieds pour ne pas travailler trop bas. On peut alors commencer à assembler le puzzle, l’astuce de la construction résidant dans une conception du bateau par « modules ». On monte ainsi successivement les cinq ensembles suivants: le puits de dérive et ses deux cloisons attenantes; la louve (caisse du gouvernail) et ses deux cloisons attenantes; le renfort longitudinal avant, coupé en son milieu par la cinquième et dernière cloison; le renfort longitudinal milieu; le renfort longitudinal arrière. Auparavant, André Belbéoc’h, qui pense déjà au dixième de noeud qu’il pourra gagner, a pris soin de pratiquer des découpes dans certaines cloisons !

Cette image de bliw en construction montre les différents modules de couples fixés au pont. A droite, les bordages assemblés, prêts à être posés. © André Belbéoc’h

De la même façon, toujours séparément, il faut reconstituer les lisses, chacune étant livrée en trois parties — on regrettera au passage l’emploi de contre-plaques lourdes et peu élégantes, même si elles sont plus simples à mettre en oeuvre que des scarfs —, et le fond. « Le kit est fourni en contre-plaqué marine de 6 millimètres, précise André. Sachant par expérience qu’un coup de pied dans une coque de Vaurien, qui a la même épaisseur, suffit pour passer au travers, j’ai demandé à Manac’h de me livrer un kit en 9 millimètres, ce qu’il m’a fait sans augmenter le prix. C’est l’épaisseur que j’avais choisie pour mon plan Herbulot, et il me semble que c’est ce qu’il faut pour la mer. J’en ai également profité pour doubler la sole, qui fait donc 18 millimètres. »

Chaque module réalisé et chaque clin assemblé, le pont est mis en place à l’envers sur le chantier afin de recevoir les deux préceintes qui donnent la tonture. Ces bordages sont seulement vissés à la serre-bauquière, le pont devant pouvoir être enlevé ultérieurement pour la poursuite des travaux. Il s’agit alors de positionner les cinq modules, avant d’y coller les clins et le fond, une succession d’opérations grandement facilitées par la précision de la découpe. Une fois les bordages soudés par un joint-congé, on passe à l’époxy l’ensemble de la coque, qui peut alors être retournée à l’endroit. Puis on dévisse le pont pour réaliser les joints et l’imprégnation époxy de l’intérieur -Jean-Yves Manac’h n’oubliant pas de préciser dans son livret qu’il faut « s’appliquer pour les parties qui resteront visibles »! On peut ensuite coller le pont, non sans avoir préalablement pensé à remplir de mousse les caissons avant et arrière.

Concernant le pont, André va, une fois de plus, innover. « Il était fourni en 9 millimètres, explique-t-il. Pour le coup, c’était trop lourd, et j’ai décidé de le remplacer par un contre-plaqué de 6 millimètres recouvert de lattes d’acajou et de poirier, un matériau qui sert habituellement à faire les planchers des croiseurs modernes. Quant aux hiloires, me souvenant que le cockpit du Star n’était pas assez large pour pouvoir barrer sous le vent — il faisait 80 centimètres — je les ai écartées d’un mètre. »

Les listons et l’accastillage posés, le bois peint ou verni, il reste à mettre en place la dérive et fabriquer le gouvernail. « Pour ce dernier, précise André, je n’ai pas conservé le système de Manac’h car il ne me semblait pas fiable. J’ai préféré fabriquer une sorte de puits, qui permet d’escamoter complètement le gouvernail — à la manière d’une dérive sabre — quand le bateau vient au sec. Quant à la dérive, j’en ai choisi une de 110 kilos plutôt que celle de 80 kilos qui était vendue avec le kit, toujours dans le but de mariniser le bateau, qui est quand même conçu à l’origine pour les plans d’eau calmes. »

Bien que Jean-Yves Manac’h préconise de bâtir le chantier avec des bastaings en pin d’Oregon pour pouvoir en faire ensuite des espars, André opte pour un mât, une bôme et un pic en aluminium. « Le bois est effectivement plus joli, ex-plique-t-il, mais c’est aussi plus lourd; or je voulais que mon bateau aille vite! Pour autant, aujourd’hui j’aimerais bien changer le pic, non pas tant à cause de l’aluminium anodisé, mais parce que ce tube n’est pas rétreint [fuselé]. » Sur la garde-robe aussi, André a des idées bien arrêtées. « Les voiles étaient également fournies dans le kit, dit-il, mais j’ai préféré m’adresser à la voilerie Fiacre de Douarnenez, pour qu’elles soient faites à mon goût, avec doubles laizes, piqûre marron et renforts en étoile… Et c’est très bien fait! »

Baptisé Bliw, qui signifie vif en breton, le voilier est mis à l’eau le 14 juillet 1999, au terme de trois cents heures de travail, soit un peu plus que prévu en raison des modifications apportées. « Malgré l’épaisseur plus importante du bordé, souligne André, Bliw doit peser environ 300 kilos, soit un poids identique à celui prévu dans le livret de construction. En fait, pensant qu’il serait plus lourd, j’avais remonté la peinture sous-marine à la flottaison… et aujourd’hui je me retrouve avec une large bande bleue. C’est dû au fait que, d’une part, j’ai ajouré certaines cloisons, et que, d’autre part, le contre-plaqué Grand Bassam de 9 millimètres que j’ai préféré est plus léger que le contre-plaqué Moabi de 6 millimètres du kit. J’ai donc un bateau de même poids que les autres, mais plus solide. »

A quelques mètres de l’île Tristan, André hisse sa grand voile, gréée en faux houari. Sous les sièges de pont, qui reçoivent les dames de nage, une fixation permet de ranger les avirons. Pour alléger la coque, les membrures ont été ajourées, ce qui donne aussi l’impression d’un cockpit plus spacieux. © Michel Velly
André extrait le boîtier de gouvernail de son puits un système simple, pratique et très efficace. © Michel Velly

Essais en baie

Effectivement, Bliw flottait un peu haut ce jour-là à Tréboul, sous le soleil radieux du mois de septembre. Contrarié par une faible brise de Nord-Est, André sera obligé de godiller pour gagner une encablure vers la sortie du chenal, et éviter ainsi un fastidieux louvoyage. Ces quelques dizaines de mètres suffiront d’ailleurs à illustrer l’un des atouts du Petit Morgann: bien que le patron soit accroupi en arrière de sa barre, car l’aviron est un peu court, le bateau reste presque dans ses lignes grâce à des formes arrière très porteuses. Les voiles sont gréées en un tournemain sous l’île Tristan; quelques secondes suffisent pour dérouler le foc sur emmagasineur et haler l’unique drisse de la grand voile en « faux houari », transfilée sur le mât et à bordure libre. Bliw démarre aussitôt, en dépit de la très faible brise. Assis au fond pour centrer les poids, le barreur est tout à son aise pour peaufiner ses réglages, les écoutes de chacune des voiles revenant sur des poulies à bloqueurs pivotants fixées sur le banc, en arrière du puits de dérive.

La jetée du Birou débordée, André se propose de débarquer pour que je puisse essayer Bliw. Assis à mon tour à même les clins, plutôt bien d’ailleurs grâce au généreux maître-bau (1,50 mètre), je mets le cap sur la pointe des Roches-Blanches. Dans ce petit force 2, le portant n’offre guère de sensations. Bien à plat, le Petit Morgann avance… On notera au passage quelques rangements judicieux, un coffre arrière accessible par deux trappes et des vide-poches bien discrets sous le pont. Ce n’est qu’à partir du travers que ce dériveur commence à accélérer franchement. Au bon plein, l’eau verte vient lécher le plat-bord. Même avec sa dérive plus lourde que celle d’origine, Bliw se révèle vite assez gîtard. Il est temps de monter au rappel. Assis sur le siège de pont, il faut troquer la barre pour son stick, bien pratique. Dans cette position, le barreur conserve toujours les écoutes en main, et il lui suffit de se baisser un peu pour atteindre les autres manœuvres (hale-bas deux brins, drisses, bout d’emmagasirieur), à l’exception de la retenue de dérive, inaccessible du cockpit — elle se trouve à l’avant, sous le pont —, un détail qui peut avoir son importance au portant!

Hormis ce petit problème technique, le Petit Morgann est plutôt séduisant. Très vif, parlant à la barre, on le sent accélérer à la moindre risée. Il peut faire un excellent cap, mais mieux vaut se garder de trop serrer le vent, sous peine de perdre vite en puissance. Il ne faut donc pas hésiter à débrider les voiles pour le laisser vivre; à cette allure, quelques degrés de gîte suffisent pour augmenter considérablement la longueur de flottaison — grâce à la voûte — et donc la vitesse. Quant à l’empannage, le coup de barre doit obligatoirement s’accompagner de mou dans l’écoute de grand voile! Car ladite grand voile totalise près de 8 mètres carrés, soit les deux tiers de la surface totale; c’est une raison suffisante pour la régler à chaque manœuvre.

Le retour au port s’effectue à l’huile de coude; les avirons, astucieusement calés sous les sièges des passavants, sont sortis. Il suffit alors de mollir le hale-bas de bôme pour s’asseoir sur le puits de dérive. Arrivé au port, Bliw vient se poser tout doucement sur le sable de l’îlot Saint-Michel, une fois le gouvernail et la dérive remontés, ce qui ramène le tirant d’eau de 85 à 25 centimètres. « C’est un des gros avantages de ce bateau, commente André. L’important c’est de bien définir son programme et de choisir le voilier idoine. Naviguant en solitaire, je ne me suis pas trompé avec le Petit Morgann: je peux le mettre à l’eau seul, mâter seul et naviguer seul. Pour l’instant je me balade le long de la côte, mais je n’exclus pas d’aller jusqu’à file de Sein.

Avec sa vergue très apiquée, le Petit Morgann peut donner l’impression d’être gréé en bermudien. © Michel Velly

C’est tout à fait imaginable. j’envisage également de me rendre à des rassemblements comme les Rendez-vous de l’Erdre pour régater contre des bateaux comparables. »

Après deux saisons de navigation — et les sorties sont quotidiennes! —, le bilan est plus que positif. « Je trouve beaucoup de qualités à mon bateau, conclut André, à commencer par sa bonne gueule. Il est rapide et me procure des sensations que je n’avais connues qu’en Star, la finesse de barre, le côté sportif; la stabilité : un Star ça gîte mais ça ne chavire pas et, même couché sur l’eau, ça continue d’avancer. Bliw fait également un bon cap, environ 45 degrés de chaque bord, ce qui est peut-être dû au fait que j’ai rajouté un aileron et que j’ai modifié un peu la pelle du safran. Dans une forte brise, je pense qu’il faudrait être deux à bord, ou embarquer du lest. En revanche, même si c’est un bateau léger conçu pour un plan d’eau calme, il passe bien dans la vague. Ses formes sont assez porteuses et le pont ne mouille pas. J’ai navigué une seule fois sous voile arisée avec le petit foc de 3 mètres carrés à la place du génois de 4,50 mètres carrés. Bliw était ainsi bien équilibré, même si, à mon avis, le ris gagnerait à être remonté de 20 centimètres. Quant aux défauts, on dit toujours qu’il faut un mètre de plus… Mais en ce qui me concerne, la taille du Petit Morgann me suffit pour m’amuser et je pense que ce dériveur ferait un excellent monotype pour régater en solitaire, ce qui n’existe pas actuellement. »

Plus grand

Franck Roy va également tomber sous le charme du Petit Morgann. Formé aux Ateliers de l’Enfer au milieu des années quatre-vingt, ce jeune Bourguignon — naguère restaurateur de voitures de collection —, qui a construit des Tofinou chez Michel Joubert pendant près de dix ans et travaille désormais sur les Sarbacane du chantier Sysba, veut créer sa propre entreprise. « Ça faisait déjà quelques années que j’avais l’intention de monter mon chantier, précise-t-il, quand j’ai fait la connaissance de Jean-Yves Manac’h. On s’est rencontrés par hasard à la régate des Impressionnistes de Chatou et j’en ai profité pour lui dire combien j’aimais les lignes de son bateau. »

Peu après, Franck fait part à Jean-Yves de son désir de lui acheter plusieurs kits et de les construire pour démarrer son affaire. « La dépense était un peu lourde pour quelqu’un qui voulait se lancer, précise l’architecte. Mais j’avais eu l’occasion de voir une de ses réalisations, qui m’avait tout à fait convaincu de ses capacités. Vu sa démarche et son sérieux, je lui ai répondu que j’avais une autre idée à lui soumettre. Je m’étais en effet rendu compte qu’il existait une demande pour une coque de même style mais plus grande et en polyester. Franck avait beau préférer travailler uniquement le bois, je lui ai expliqué qu’à mon avis, le marché était trop restreint pour un bateau tout bois de cette taille. Finalement nous nous sommes mis d’accord pour faire la coque en polyester, mais avec tous les emménagements en bois. »

Aussitôt les plans tracés, Franck se met au travail, construisant une forme dont il tire un moule, afin de sortir sa première coque. Elle sera présentée, non finie et à l’envers, au Village Bois du Grand Pavois 98. « C’était une coque à doubles bouchains, précise Jean-Yves, et nous n’étions pas complètement satisfaits de son allure. Finalement, j’ai pris un morceau de carton et je l’ai mis en forme sur la coque pour voir ce que ça donnerait si on supprimait l’un des bouchains. On obtenait ainsi un V dans les fonds, un arrondi à la flottaison et une muraille droite. On est tombé tous les deux d’accord… et je pense qu’on a bien fait! »

Grâce à ses lignes tendues, le Joli Morgann est plus harmonieux que son petit frère. En adoptant un gréement bermudien, Jean-Yves Manac’h rend son plan plus contemporain. Quant aux appendices, il n’est plus question de gouvernail amovible, seul le safran étant mobile grâce à l’ajout d’un aileron.
Dans les petites brises de l’Odet, l’équipage a réparti les poids afin de tirer le meilleur du Joli Morgann. © Gwendal Jaffry

En février 1999, Franck ouvre officiellement son chantier*. Un mois plus tard, le premier exemplaire du Joli Morgann est vendu à un membre du Yacht-club de l’Ile-de-France, qui se charge d’accastiller lui-même son bateau. Et le résultat ne se fait pas attendre: inscrit au trophée Virginie Hériot — certes, dans ses eaux — ce premier propriétaire remporte cinq manches sur six, tous classements confondus !

La deuxième unité est vendue quatre mois plus tard à un plaisancier belge, et la troisième au Grand Pavois 99. « Cette même année, s’exclame le constructeur, j’ai vendu dix bateaux au Salon nautique de Paris, dont un est parti au Japon. Au Grand Pavois 2000, j’en ai vendu six les deux premiers jours! La plupart des acquéreurs sont des esthètes qui ont envie de se faire plaisir. C’est pourquoi j’ai décidé de moduler la fabrication en fonction des desiderata des clients. Chaque bateau est réalisé selon leurs goûts: coque de différentes couleurs, pont en contre-plaqué peint ou recouvert de lattes d’acajou et pin d’Oregon, accastillage bronze ou inox, etc. En fait, je m’adapte à chaque fois. Par exemple, j’ai reçu une commande pour un bateau dépouillé. Le client ne voulait rien : pas de planchers, pas de coffres, pas de bancs… Mais, même dans cette version spartiate, j’ai pu livrer un joli bateau, avec quelques pièces en acajou verni. Cela dit, mon rêve serait quand même que quelqu’un me commande un Joli Morgann tout en bois, car avant tout, c’est quand même ça mon véritable métier. J’imagine déjà le plaisir que j’aurais à construire une coque en petites lattes d’acajou vernie, avec mât et bôme en bois, pouliage Dryade, accastillage bronze… »

En haut, des dizaines de serre-joints sont indispensables pour cintrer l’hiloire en lamellé d’acajou, un bois que l’on retrouve dans tous les emménagements: sièges de pont, massif de sortie de jaumière et bancs de cockpit. Ces derniers, amovibles, permettent de ranger au sec tous les effets de l’équipage. © Gwendal Jaffry

Pour répondre à toutes ces commandes, Franck a dû embaucher : pas moins de six personnes! « Il faut dire aussi que je mène en parallèle une activité de restauration, précise-t-il. Mais tout ce travail ne m’empêche pas de me lancer dans de nouveaux projets, loin de là. Aujourd’hui, je propose une nouvelle déclinaison du Morgann, toujours sur plan Manac’h, le Morgann 5,50, un bateau un peu plus court que le Petit Morgann, mais plus large. Trois unités m’ont déjà été commandées. J’ai aussi commencé à construire une coque en petites lattes du Loup — dériveur de 5,50 m de 1932 -afin d’en tirer un moule pour fabriquer des unités en polyester avec un pont en bois. Là aussi, j’ai trois commandes. Enfin, j’ai en projet la réalisation d’un Sarbacane de 8 mètres sur plan Mortain et May-ados. En fait, mon chantier s’efforce de satisfaire tous les clients, en réalisant des bateaux à l’unité. »

Un propriétaire atypique

Le succès remarquable du Joli Morgann mérite que l’on s’y attarde. D’ores et déjà, ces voiliers se sont répandus sur l’ensemble du littoral français et des plans d’eau intérieurs. Facilement transportables, ils peuvent changer de bassin de navigation durant la saison, à l’image de Magalyanne que nous avons découvert à Bénodet après qu’il eut passé un mois au Pays basque. Une occasion de tirer quelques bords sur ce formidable plan d’eau, mais aussi de faire une belle rencontre.

Pour Jean-Luc Marc, qui a passé toute son enfance sur les bords de l’Odet, le moment est encore plus émouvant. « Ayant habité longtemps dans le Sud de la France, précise-t-il, je n’ai encore jamais navigué à la voile dans mes eaux sur mon propre bateau. Le Joli Morgann est mon cinquième voilier, mais c’est le premier à m’offrir ce plaisir. Et franchement, je pense que la remontée de l’Odet fait partie de ce qu’il y a de plus beau dans le genre randonnée nautique. »

C’est à huit ans que Jean-Luc découvre la voile dans le port cornouaillais. « Mes parents ne faisaient pas de bateau, raconte-t-il, et comme j’étais un peu timide, j’ai d’abord passé beaucoup de temps sur les dunes à regarder les voiliers avant d’oser m’inscrire au club. » Devenu aide moniteur à quatorze ans au Yacht-club de l’Odet, il découvre la croisière trois ans plus tard, le jour où ses parents lui offrent, ainsi qu’à ses sœurs, un Super Simoun. « Il y a eu ensuite une coupure, poursuit-il, pendant laquelle j’ai navigué sur des bateaux amis ou de location. Puis, à trente ans, je me suis acheté un First 32. Il était basé à Marseille et nous avons ainsi beaucoup navigué en Méditerranée, principalement vers la Corse et les Baléares. Ensuite, on est passé à l’Océanis 390, avec lequel on a commencé à aller plus loin, vers la Grèce, la Tunisie, la Sardaigne. J’étais amoureux de la mer Ionienne et des Lipari. »

Jean-Luc Marc à bord de Magalyanne. Sur un Joli Morgann, chaque coup de barre doit s’accompagner d’un réglage de l’écoute de grand voile. © Gwendal Jaffry

Aller plus loin… Beaucoup en rêvent, tandis que d’autres passent à l’action. A quarante ans, Jean-Luc et sa famille prennent la décision de faire un tour du monde. Ne trouvant pas sur le marché un voilier qui corresponde à ses attentes, il demande à un architecte marseillais de lui dessiner Magalyanne IV. « Dans la crainte du retournement, explique Jean-Luc, je voulais que les hiloires soient étanches et le rouf assez haut pour ne pas rester à l’envers. Quant au reste, considérant qu’un voilier de grand voyage ne passe pas plus de trente pour cent de son temps à naviguer, il fallait qu’on ait du confort. Au final, c’était un joli bateau en forme, bien conçu, construit en aluminium avec pont en teck et gréement de cotre. » Partie en 1992, la famille mettra trois ans pour boucler la boucle, via l’arc des Antilles, Panamà, les Galàpagos, la Polynésie, les Fidji, la Nouvelle-Calédonie…

De retour à Marseille en août 1995, le grand cotre se révèle rapidement inadapté pour une utilisation à la journée ou en petite croisière. Aussi, deux ans plus tard, décision est prise de le vendre. « Pour des raisons professionnelles, poursuit Jean-Luc, nous avons quitté Marseille en 1998 pour le Pays basque. Et pendant deux ans, nous n’avons pas mis le pied sur un bateau. En fait, on se trouve aujourd’hui dans une phase de transition. D’un côté, on sait qu’on va repartir autour du monde dans environ cinq ans, et de l’autre, c’est devenu très difficile de partir plusieurs jours en croisière à cause du travail et de nos enfants qui ont grandi. Nous étions donc à la recherche d’un voilier de pur plaisir, qui nous donne des sensations à la barre, qui nous permette de sortir seulement une heure ou deux, qui soit léger et rapide… Nos trois mots clés étaient: dayboat, plaisir et bois. » Dans cette optique, Jean-Luc repère un Dragon Borressen aménagé chez Moinard à Arcachon. « C’était un bijou, affirme-t-il, mais je ne pense pas que je l’aurais acheté. En fait, je pensais à nouveau faire appel à un architecte pour concevoir un bateau. Pour moi, c’est une expérience fantastique car la discussion est très enrichissante. Mais au même moment, j’ai découvert le Joli Morgann dans la presse. Il correspondait tout à fait au voilier que j’imaginais. »

Au bon plein, l’étrave affutée de Magalyanne fend la vague. Remarquer le foc auto vireur qui simplifie la manœuvre au louvoyage, et le pataras réglable.© Gwendal Jaffry

C’est au Grand Pavois 99 que Jean-Luc et son épouse voient l’objet de leur rêve. Arrivés à La Rochelle à dix heures du matin, le bateau est acheté à quinze heures, au terme de longs moments passés à le regarder sous toutes les coutures. « Il était vraiment beau, se souvient Jean-Luc. Je n’avais pas besoin de l’essayer pour me rendre compte de ses capacités, car il avait déjà gagné le prix Virginie Hériot, et à force d’avoir vu des voiliers dans tous les pays du monde, je commence à sentir les formes. Quand on le voit, on sait qu’il va marcher. Je n’avais pas la moindre crainte. Bien sûr, j’aurais préféré qu’il soit complètement en bois, mais Franck n’en avait pas et on avait très envie de naviguer rapidement. » Acheté le 25 septembre — la veille de l’anniversaire du patron — le Joli Morgann leur est livré à Saint-Jean-de-Luz la semaine suivante. Il aura coûté cent cinquante mille francs, y compris la remorque.

Profitant des belles journées de fin de saison, Jean-Luc et Marie-Christine commencent aussitôt à naviguer. « Les deux premières sorties, se rappellent-ils, c’était dans moins de dix noeuds de vent. Premier constat: il marche très bien dans le tout petit temps. Une fois, on était même prêts à sortir un aviron car il n’y avait plus une ride sur l’eau, mais ce n’était pas la peine car le bateau avançait quand même! A la troisième sortie en revanche, il y avait plus de trente noeuds dans le port d’Hendaye. Ça nous embêtait un peu de sortir car on ne connaissait pas la réaction du bateau dans ces conditions, et surtout, on avait à bord deux amis qui n’avaient jamais navigué. D’un autre côté, comme ils étaient venus de loin, c’était aussi gênant de ne pas aller sur l’eau. Finalement, après avoir beaucoup hésité, on y a été sous foc et grand voile à un ris, et c’était tout simplement génial! »

En Bretagne

Ce sont un peu les mêmes conditions, peut-être un peu plus calmes, que nous aurons ce jour-là à Bénodet. Profitant de quelques jours de vacances, toute la famille Marc a décidé de gagner la Bretagne, Magalyanne en remorque de la voiture. Durant une semaine, le voilier restera armé, mouillé dans l’anse du port de plaisance. « Au début, précise Jean-Luc, on avait choisi de le remettre chaque soir sur sa remorque. Mais à l’usage, on s’est rendu compte que le réarmement est quand même assez long, même si le mâtage reste simple puisqu’il suffit de goupiller le pied de mât et de maniller les haubans et l’étai — c’est un gréement sept/huitième avec des barres de flèche poussantes. En revanche, après, il faut passer les drisses à travers le pont — elles viennent sur des taquets coinceurs situés de part et d’autre du puits de dérive — et installer le pataras réglable. En tout, ça prend environ une heure. Cela dit, la mise à l’eau est très facile à deux. »

Ce jour-là, pour gagner la sortie du chenal de Bénodet, il nous faudra tirer des bords dans la rivière. Sur mer plate et à cette allure, le Joli Morgann gîte très facilement dans les surventes, bien que nous soyons quatre à bord. Toutefois, aucune crainte n’est perceptible chez l’équipage, qui sent bien qu’il n’y a aucun risque de chavirage. A signaler quand même un petit défaut: l’eau qui passe sur le pont bute sur le siège qui la renvoie à l’intérieur du cockpit. Ce sera un point à revoir par le chantier.

Reste que le Joli Morgann s’affirme d’emblée comme un bateau doté d’un caractère qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. Il faut quelques bords pour prendre toute sa mesure. Un peu trop ardent au premier abord — le mât avait peut-être une quête sur l’arrière trop importante —, on sent vite qu’il faut jouer de la grand voile sans arrêt dans cette bonne brise. En fait Magalyanne ne supporte pas deux choses: que l’on mette son écoute de grand voile au taquet et que la barre ait trop d’angle. Une fois ces paramètres pris en compte, le louvoyage parmi les bateaux au mouillage devant Sainte-Marine devient un véritable plaisir. Le voilier est rapide, précis et très évolutif; quelques degrés d’angle suffisent à la barre, la puissance et le cap se réglant à la grand voile. Dans les virements, au rayon très court, on apprécie également la présence du foc autovireur.

Parvenu en baie à quelques encablures de la plage du Casino, dans une mer plus formée et un vent un peu plus soutenu, il est impossible de conserver la grand voile bien bordée, ce qui pénalise le cap au plus près. Même si le voilier soulage très bien à la lame, il faut là aussi un certain temps d’apprentissage pour parvenir à bien passer dans le clapot, en conservant toujours de la puissance tout en jouant de la barre. Dans ces conditions, le « tout droit » est à bannir, au risque de décoller sur chaque crête pour se planter dans le creux suivant en tapant fort de la sole!

Enfin, au portant, sans spi, le bateau se montre particulièrement rapide, à condition de préférer tirer des bords de grand largue plutôt que de partir plein vent arrière. Là encore, et comme au près sur mer plate, les accélérations sont très nettes. En fait, le Joli Morgann nécessite un certain savoir-faire à toutes les allures pour donner son rendement maximum. « A la barre, commente Jean-Luc, je retrouve tout à fait les sensations que l’on peut avoir en dériveur léger, sauf qu’ici, le bateau est suffisamment lourd pour qu’on puisse se déplacer sur le pont sans problème. Un autre avantage, c’est qu’on peut également embarquer à quatre. Ça en fait donc un bateau familial pour des sorties à la journée. »

Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Jean-Luc et Marie-Christine sont conquis, et on les comprend! « Au-delà des performances, je pense qu’un tel bateau, c’est avant tout un programme et surtout de l’émotion: la largeur, la surface de pont, le fait qu’il soit très plat, la voûte très allongée, l’étrave canoë… Il est tellement beau que l’autre jour, à Socoa, alors que nous étions arrêtés à un feu rouge avec le bateau en remorque, une femme est sortie de sa voiture pour venir nous demander ce que c’était! »

Avec son nouveau voilier, Jean-Luc espère bien trouver le temps de participer à quelques rendez-vous de plaisance classique. Mais en marin atypique, il nourrit aussi d’autres rêves, un peu plus fous, comme celui d’emmener Magalyanne au Québec pour descendre jusqu’en Louisiane par les canaux, et sans moteur s’il vous plaît! « Il faut que j’étudie la chose d’un peu plus près, ajoute-t-il, mais je pense qu’on serait bien accueillis et que ça serait riche en aventures. Ce qui me plaît dans la vie, c’est de rencontrer des gens. Et le bateau est un excellent moyen, surtout quand c’est un beau bateau. »

* Jean-Yves Manac’h, BP 832, 49008 Angers, Cedex 01.

* Constructions navales Franck Roy, 2 rue des Tamaris, ZA, 17137 L’Houmeau.