par Ron de Vos – Au printemps 1880, le peintre Hendrik Willem Mesdag entame la réalisation d’une fresque circulaire de cent vingt mètres de long représentant le panorama que l’on peut alors observer depuis le sommet de la dune de Scheveningen. Cette œuvre naturaliste, visible aujourd’hui encore au musée Mesdag de La Haye, dépeint le paysage et l’activité maritime de cette portion du littoral hollandais à l’époque où les « bomschuiten » étaient encore halés sur la plage. Depuis lors, un port a été creusé à cet endroit et le sable dunaire a cédé le pas devant l’urbanisation.

Ce jour-là, il fait un froid de canard à La Haye. Le vent hurle et charrie des odeurs marines. Cette ville est glacée, jusque dans son plan d’urbanisme; les rues y sont trop larges, trop raides, sans la moindre fantaisie. Voici pourtant une curiosité, au 65 Zeestraat : le musée du « Panorama Mesdag », qui présente le plus grand tableau du monde, une fresque circulaire retraçant la vie des pêcheurs à Scheveningen, à la fin du siècle dernier.

Hendrik Willem Mesdag se rend à cet endroit au début du printemps 1880. Il est alors âgé de quarante-neuf ans et va exécuter cette oeuvre immense commandée par la Société anonyme belge du panorama maritime de La Haye. La grande verrière chapeautant la rotonde vient juste d’être achevée, qui diffuse une belle lumière naturelle sur le mur circulaire de ce curieux belvédère en trompe-l’œil. Les assistants du maître sont en train de préparer le support de l’oeuvre, un panorama cylindrique de 36 mètres de diamètre, long de 120 mètres et haut de 14 mètres. Ainsi Mesdag prend-il la direction d’un chantier hors du commun : la réalisation d’un « tableau illimité ».

Au moment d’entamer ce travail de longue haleine, peut-être se souvient-il des circonstances particulières de cette commande. C’était à Bruxelles. Il était assis autour d’une grande table brune en bois ciré, en compagnie de plusieurs hommes d’affaires qui, à mesure que s’échafaudait le projet, sentaient grossir le volume de leur portefeuille dans la poche de leur frac. En réalité, le tableau panoramique n’était pas une nouveauté. Le procédé avait été inventé un siècle auparavant par le peintre et dessinateur irlandais Robert Barker, qui réalisa le premier tableau semi-circulaire, une vue de la ville écossaise d’Edimbourg. Un des membres de l’association belge évoqua également sa visite à la rotonde des Champs-Elysées où était exposé « Le siège de Paris », une toile panoramique de Félix Philippoteaux et de son fils Paul. Il décrivit à Mesdag la plate-forme horizontale ménagée au pied du tableau qui donnait au spectateur l’impression d’être au coeur de la bataille. « Vous en faisiez partie, s’enthousiasmait-il, vous souffriez avec les assiégés, vous triomphiez avec les soldats ! » Il parla aussi des investisseurs français qui faisaient la queue pour placer leur argent dans ce type d’attraction. Les autres, autour de la table, approuvaient.

Mesdag était un ancien banquier. Il connaissait suffisamment la valeur de l’argent pour mesurer, lui aussi, les retombées pécuniaires de l’opération. Et il accepta. Il imaginait déjà l’endroit où il alla concevoir son oeuvre, sur la dune du Sémaphore qu’il aimait tant il se voyait, l’album de dessin en main, croquant sur le vif les scènes maritimes qui s’offraient à ses yeux. Il voyait aussi l’atelier où avec son équipe il allait peindre le tableau, à l’abri de ce vent incessant qui balayait le paysage.

Aujourd’hui, le voici à pied d’oeuvre. Respirant profondément, le peintre se sent habité par son sujet, comme s’il se trouvait déjà entre sable et eau et qu’une vague venait lui baigner les pieds. Contrairement à ce qu’il avait d’abord imaginé, il décide finalement d’aller sur le terrain sans papier ni crayon, juste pour mémoriser des images.

© Musée Mesdag, La Haye

Une demi-heure plus tard, le voici dans les ruelles de Scheveningen. Quelque part, des charpentiers sont en train de border un « bomschuit » et le bruit du rivetage se mêle au roulement sonore des sabots des pêcheurs qui résonnent sur le pavé comme les cloches d’un carillon. Devant ce spectacle familier de la rue, l’artiste se sent soudain saisi d’un immense doute. Son œuvre sera-t-elle jamais capable d’exprimer le quotidien de ces hommes, leurs joies et leurs souffrances ? Où serait la vérité d’une toile qui se bornerait au paysage et ne rendrait pas compte de la pâte humaine ? Au-delà de ce qu’il voit, le peintre ne doit il pas montrer ce qu’il ressent, comme le poète qu’il faut lire entre les lignes ?

Mesdag n’est pas l’artiste sûr de lui qu’imaginent ses proches, même s’il donne le change en affichant l’attitude d’un homme résolu et persévérant. Il conforta notamment cette réputation le jour où il décida d’arrêter ses activités bancaires pour se vouer entièrement à la peinture. Né à Groningue, il avait naturellement suivi le chemin tracé par son père, qui l’avait admis et formé dans sa propre banque. Ce métier lui convenait d’ailleurs parfaitement, mais les nombreux tableaux qui décoraient les murs de la maison et de la banque familiales le faisaient rêver à un autre monde, plus propice à l’épanouissement de sa sensibilité, à une autre vie, vouée à la recherche de la beauté dans les espaces infinis de la mer. Ses parents avaient donc accepté de l’inscrire à des cours de dessin, d’abord auprès de Cornelis Bernardus Buijs, plus tard au près de Johannes Hendrikus Egenberger.

Songeant à ces années d’apprentissage, Mesdag poursuit sa promenade vers la mer. Aux pavés des ruelles succède le sable du chemin. Tandis que les petites maisons disparaissent derrière lui, le peintre s’interroge encore sur sa décision d’embrasser la carrière artistique. Plus il y réfléchit, plus il doute de son libre arbitre. Aurait-il vraiment fait ce choix si ses parents ne l’y avaient implicitement encouragé ? Aurait-il quitté le confort sécurisant de la banque familiale si son beau-père ne lui avait légué une petite fortune en héritage, le mettant ainsi à l’abri du besoin ? Une chose est sûre : il ne franchira le pas qu’à ce moment-là, dix ans après avoir épousé, en 1856, Sientje van Houten. A l’époque, il pensait avoir pris seul sa décision. Aujourd’hui, il en est moins certain.

Il songe à son épouse, elle aussi artiste-peintre. Sans doute, se dit-il, se trouve-t-elle non loin de là, en quête d’un motif. Plus sensitive que lui, elle sait l’art de dépasser les apparences, de donner à voir ce qu’on ne voit pas. Depuis la mort de Klaas, leur fils unique, en 1871, Sientje semble mettre dans ses toiles le trop plein d’émotion qui l’oppresse. Et c’est un talent qu’il lui envie. Attristé par cette sombre pensée, il continue sa promenade. Le martèlement des sabots s’estompe derrière lui, comme le râle d’un moribond. Maintenant qu’il a quitté l’abri du village, le vent redouble de violence et lui flatte la nuque d’une tape amicale. Voilà son compagnon, son allié ! A défaut de percer à jour l’âme humaine, au moins sait-il dire le vent, la mer, et le sable. La nature l’inspire, lui ouvre la voie de la beauté.

La montagne magique

Devant lui se dresse la dune du Sémaphore, son promontoire d’élection. Ses pas enfoncent le sable mou dont les grains emportés par le vent lui cinglent les jambes de pantalon. La pente est raide. Essoufflé, il s’arrête un moment pour reprendre haleine. Sa chemise mouillée par la transpiration lui colle à la peau. Au-dessus de lui se dresse le poste du sémaphore, dernier vestige du temps de Napoléon. Non loin de là, gisent dans le sable quelques tronçons épars de l’ancien mât sémaphorique, plusieurs poulies et même des bouts de cordages goudronnés qui avaient permis aux Français de transmettre leurs messages secrets vers le Nord.

Avant d’arriver au sommet de la dune, il ferme les yeux comme il en avait l’habitude, pour se protéger de la piqûre des grains de sable, mais aussi pour éprouver cette sensation qu’il voulait susciter chez ceux qui plus tard regarderaient ses tableaux. Le voici enfin face à la mer. Il ouvre alors les yeux un instant, le temps de mémoriser un instantané du paysage qui s’offre à son regard. Durant ce court laps de temps, il ne voit que l’horizon, cette frontière entre ciel et mer, cette ligne de démarcation qui architecture la plupart de ses toiles, un simple trait sans début ni fin. Peindre l’infini, le vide, quelle utopie ! Ses amis l’avaient pourtant prévenu : n’était-ce pas folie de prétendre représenter fidèlement une telle nature ?

Comme la vigie dans son nid-de-pie, il s’assied sur sa montagne magique pour observer attentivement tout ce qui l’entoure. Devant lui s’étend la longue plage sur laquelle ont été halés les « bomschuiten ». Des pêcheurs s’affairent autour de quelques bateaux. On décharge des filets d’une charrette. Il sait aussi, même s’il ne les voit pas, que dans les creux de la dune, à l’abri du vent, des jeunes filles ramendent des filets. En mer, le vent gonfle les voiles de bateaux cinglant vers le large. Son imagination vagabonde. Il remarque la cavalerie, des gens qui se disent adieu…

Et puis il voit Sientje, son épouse. Elle se promène sur la plage parmi les bateaux à l’échouage, allant de l’un à l’autre, conversant avec les pêcheurs. De nouveau il se sent mutilé, incapable d’établir ces contacts humains qui semblent si naturels à sa femme. La nature, rien que la nature ! Le scepticisme de ses proches lui revient en mémoire, mais cette fois il agit comme un aiguillon. Le spectacle de la mer n’est-il pas une oeuvre d’art ? Il se rappelle les premières vacances passées avec Sientje dans l’île allemande de Norderney. Sa découverte de la mer, qui était là comme un livre ouvert, comme un miroir de l’âme et de ses tourments. Sous la vague écumante il avait vu le danger, la violence. Traversant le miroir lisse de sa surface, il avait sondé les trésors mystérieux de ses abysses. Tout l’art consistait donc à restituer à la fois cette brutalité tapie et cette beauté voilée.

Après avoir déménagé à Bruxelles, en 1866, Mesdag avait conservé cette habitude d’aller chaque été à Norderney afin de ne pas perdre ce contact avec un élément qui lui était devenu indispensable. A Bruxelles, il avait suivi les cours des deux maîtres néerlandais Willem Roelofs, le grand précurseur de l’école de La Haye, et Alma Tadema. Durant cette période, il avait découvert la nouvelle peinture française, celle de Gustave Courbet et de l’école de Barbizon. Il se sentait beaucoup plus proche de ceux-là que d’Ernest Meissonnier dont les petits tableaux de genre à l’ancienne défiaient son penchant au naturalisme. En dépit du scepticisme des Hollandais, Mesdag approuvait des deux mains ces artistes qui tentaient de reproduire la nature de la manière la plus réaliste possible. Il était plein d’admiration pour les peintres comme Théodore Rousseau, Jean-François Millet, Camille Corot, ou Charles-François Daubigny, qui avaient décidé de vivre chez les paysans pour mieux peindre leur vie. C’était bien la voie qu’il entendait suivre. En 1869, il quittait Bruxelles pour La Haye, et louait une villa à Scheveningen, afin de rester en contact permanent avec la nature. Et il peignait la mer, obstinément. En 1870, son tableau Brisants de la mer du Nord remportait la médaille d’or au Salon de Paris, un joli pied de nez aux critiques néerlandais alors très hostiles à son travail.

En se remémorant ce souvenir, du haut de son promontoire, Mesdag ne peut contenir un sourire. « Je leur montrerai la réalité ! se dit-il. Je leur montrerai le Scheveningen d’aujourd’hui ! » Il n’a pas choisi cette dune uniquement en raison de la vue magnifique, mais aussi parce qu’il la sait menacée. Les maisons vont gagner du terrain et la montagne de sable sera arasée. Il va donc peindre, aussi fidèlement que possible, un panorama que bientôt personne ne pourra plus voir. Cette pensée le réjouit et lui fait aussi prendre conscience de sa responsabilité.

Naissance d’un « bomschuit »

Son maître Roelofs lui avait appris à dessiner d’une manière architectonique, ce qui supposait une observation rigoureuse et une connaissance très approfondie du sujet. Pour bien représenter des bateaux sur l’eau, il fallait en savoir toutes les formes, fussent-elles cachées comme les oeuvres vives. Cela supposait une certaine familiarité avec l’architecture et la charpente navales. Mesdag avait ainsi assisté à la construction d’un « bomschuit » dans un des ateliers en bois du chantier de Niet, sur le Schuitengat.

Il y avait là dix-huit charpentiers de marine affairés autour du bateau. Au début, la présence de ce grand bourgeois en redingote observant les gestes de ces artisans dépenaillés s’échinant à longueur de journée sur leur ouvrage, avait jeté un froid. Le contraste était trop grand. Et puis, chacun s’était habitué à la présence de l’autre. Le peintre avait pu ainsi assister à la naissance du bateau. Il avait vu se former le fond du « bomschuit », constitué de grandes planches en chêne, sur lesquelles avaient été chevillées de lourdes traverses qui allaient assurer la rigidité nécessaire pour le halage sur la plage. Les charpentiers avaient ensuite dressé l’étrave et l’étambot. Puis ils avaient étuvé les bordés en chêne slavon, dans le « trou à brûler », pour leur donner la courbe nécessaire. Ils lui avaient expliqué que le bordage à clins renforçait la résistance de la coque.

Une fois mis en place une dizaine de bordés, provisoirement soutenus par des accores, ils avaient percé des trous à l’endroit du recouvrement des clins avant de les river. Les coutures avaient été enduites d’un mélange de poix et de goudron, dont l’odeur allait accompagner le « bomschuit » toute sa vie durant. Vint en suite la pose des varangues, de la contre-étrave, du contre-étambot et de différentes entretoises destinées à renforcer encore la rigidité de l’ensemble. Il ne restait plus alors qu’à fixer les derniers bordés manquants, jusqu’à la préceinte, ainsi que les membrures qui allaient les renforcer. Ce travail avait duré trois semaines.

Les charpentiers s’étaient ensuite attelés au barrotage, dont les plus fortes pièces étaient liées aux couples à l’aide de courbes, et à la pose du pont en planches de sapin calfatées. Mesdag pensait qu’à ce stade le « bomschuit » était terminé. Mais il restait encore à effectuer toutes les finitions. Le peintre fut particulièrement impressionné par le mob, une grande plaque d’acier de la largeur du bateau, placée juste derrière le mât, aux extrémités de laquelle allaient être articulées les deux dérives latérales. Il fallait également poser les apparaux de pêche : le puissant cabestan et le guindeau sur la plage avant, et les deux geesterol, ces rouleaux latéraux en acier sur lesquels passeraient les filets. Enfin, les gréeurs entrèrent en action. Au total, la construction du « bomschuit » n’avait pas duré plus de huit semaines.

Le village de Scheveningen avec, au premier plan, les tronçons de l’ancien mât sémaphorique érigé par les Français. © Musée Mesdag, La Haye

Mesdag assista au lancement. Il vit s’ouvrir les grandes portes de l’atelier et le bateau de cinquante tonnes glisser vers la plage sur son lit de rondins. Il observa en connaisseur les couleurs de la coque, dont le mufle polychrome contrastait avec l’austérité du reste. Alors que le « bomschuit » flambant neuf avait trouvé sa place parmi les autres bateaux à l’échouage, le peintre alla remercier chaleureusement le maître-charpentier pour son accueil. Désormais il connaissait le « bomschuit » comme son propre corps.

Toujours perché au sommet de sa dune, il balaye la plage du regard et y aperçoit de nouveau son épouse. Sientje vient de planter son chevalet entre deux bateaux. Elle y installe soigneusement une toile, puis se penche pour extraire de son sac ses couleurs et ses pinceaux. Que va-t-elle peindre, se demande-t-il, avant de voir les deux femmes assises sur les oyats que Sientje s’apprêtait à représenter. Il est rare qu’il travaille ainsi lui-même sur le motif; mais aujourd’hui il regrette de n’avoir pas emporté au moins son album à dessin pour esquisser cette scène.

Sientje, l’épouse de Mesdag, elle aussi artiste peintre, participera à la réalisation du panorama. © Musée Mesdag, La Haye

Il pense à la rotonde de La Haye, au panorama qu’il va projeter sur la toile à l’aide d’un cylindre de verre placé au centre de la pièce et sur lequel aura été dessinée l’ébauche en réduction de l’oeuvre finale. Il avait déjà utilisé cette méthode à Bruxelles pour peindre un trompe-l’œil représentant un paysage vu à travers une vitre du salon familial. Faute de carnet, Mesdag fixe dans sa mémoire tout ce qu’il voit : les deux femmes parmi les oyats, les « bomschuiten » sur la plage, la mer… Il est déjà au travail. Mentalement, il trace les lignes, choisit les couleurs, donne ses instructions aux artistes venus lui prêter main-forte. Car pour cette tâche colossale, il a dû recruter une équipe de peintres : Georg Breitner, Théophile de Bock, B.J. Blommers et, bien sûr, Sientje qui se chargera notamment de la peinture du -village et de La Haye.

Le vent lui jette à la figure une poignée de sable. Il respire pourtant à pleins poumons, revigoré par l’air salin. Décidément, la mer est bien son univers, même s’il n’en voit que la surface, ignorant tout de ce monde du silence que connaissent si bien les pêcheurs de harengs. Peut-être aurait-il dû, en bon naturaliste, embarquer à bord des « bomschuiten », mais il n’a jamais poussé la conscience professionnelle jusque-là. Les peintres de Barbizon ont-il labouré les champs avec les paysans ? se demande-t-il. Daubigny avait bien son bateau atelier sur la Seine… Lui, il se bornera à rester sur la plage pour étudier les manoeuvres des pêcheurs.

Les adieux sur la plage

Laissant vagabonder son esprit, il descend de son piédestal pour s’approcher du rivage. Sur la plage, un « bomschuit » se prépare justement au départ. Les klijnzetters (mouilleurs d’ancres) viennent de revenir en souquant en cadence à bord d’une embarcation. Ils sont allés mouiller au large deux ancres empennelées espacées de vingt-cinq mètres et fixées à une longue aussière qu’ils ont ramenée à terre et tournée sur le cabestan du bateau échoué. Ensuite, ils ont frappé sur le même cordage, juste devant l’étrave, une troisième ancre plus petite à patte
unique pour ne pas endommager la coque qui évitera au bateau de se mettre en travers des vagues au moment où il se déhalera sur l’aussière et commencera à flotter.

Tout est prêt pour l’appareillage. Les filets viennent d’être chargés. De même que la nourriture des neuf hommes d’équipage, apportée par des femmes aux coiffes blanches maintenues par des épingles d’or. Une échelle est encore posée contre le flanc de la coque. On n’attend plus que la mer. Parvenu tout au bord de l’eau, Mesdag se laisse distraire de cette agitation par le flot qui gagne et vient lécher la quille du bateau, comme s’il s’impatientait de l’emporter. Il ne voit plus que cette insistance féminine à entourer, à embrasser, à inonder, à envahir, chaque vague s’avançant toujours un peu plus avant, en faisant tintinnabuler sur le sable une myriade de coquillages. Parfois, il se laisse surprendre par ce halètement de la mer et doit faire un bond en arrière pour éviter d’abîmer le cuir verni de ses bottines au contact de l’eau salée.

Il entend les femmes faire leurs adieux, devine l’émotion des plus jeunes à l’éclat de leurs yeux. L’épouse du patron en a vu d’autres et discute calmement avec son mari. Le « bomschuit » commence à s’ébranler sous la pression des vagues. Alors le patron appelle les « porteurs » qui se tenaient un peu à l’écart. Un à un, ils chargent les hommes d’équipage sur leurs épaules et les portent jusqu’au bateau, de l’eau jusqu’à la taille. Cette fois le bateau est sur le point de flotter. Les hommes s’attellent aussitôt au cabestan, gagnant un tour d’aussière à chaque vague. Le « bomschuit » s’éloigne ainsi dans le cliquetis de l’engrenage. Enfin, dès que la quille ne racle plus le fond, la voile est envoyée. Les uns s’affairent encore autour du cabestan, tandis que d’autres rentrent les lourdes ancres.

Mesdag se trouve à quelque distance des femmes, qui continuent de parler tout en regardant le bateau disparaître à l’horizon. Les plus âgées, qui ont vu tant de fois partir leurs maris, rassurent les plus jeunes. Le peintre aussi a cent fois vu cette scène et l’a cent fois représentée. Mais il n’est pas encore blasé et se nourrit toujours du spectacle de la plage. Cette fois, il se sent prêt à entamer son chef-d’oeuvre. Il voit la mer, les bateaux et les hommes. Il voit les scènes particulières de la vie littorale, et l’ensemble du panorama : à sa gauche Scheveningen, le village de pêcheurs, à sa droite Scheveningen, la station balnéaire. L’image est claire comme du cristal. La dune, elle aussi, ferait partie du paysage et depuis son sommet, des siècles plus tard, on pourrait toujours voir ce qu’il voyait lui, aujourd’hui, avant que tout ne soit bouleversé. Ne parlait-on pas déjà de creuser un port pour les bateaux de pêche ?

Sur la plage, les villégiaturistes de la station balnéaire, à l’abri de leurs ombrelles, voisinent avec les femmes de pêcheurs venues apporter la nourriture de leurs maris avant le départ des bateaux. © Musée Mesdag, La Haye
© Musée Mesdag, La Haye
La flottille des « bomschuiten » telle que l’a vue Mesdag. © Musée de Scheveningen

Avant le chaos

Ce havre sera effectivement réalisé en 1904, au vif regret du peintre. Et aujourd’hui, rien n’est plus comme au temps de Mesdag. Mais son oeuvre témoigne toujours de ce qu’il a vu. Au rez-de-chaussée du 65 Zeestraat, nombre de ses toiles sont accrochées. On y sent le vent du Nord, on y voit la mer du Nord, les bateaux et les gens qui en vivaient. La manière est typique de l’école de La Haye issue de « Pulchri Studio », l’association de peintres présidée par Mesdag en 1889. Plus le trait et le coloris se libèrent, plus ils semblent coller au réel.

© Musée Mesdag, La Haye

Empruntant un escalier en spirale, on accède enfin au « Panorama Mesdag ». Parvenu au coeur du trompe-l’œil, le visiteur éprouvera les mêmes sensations que le peintre au sommet de sa dune, un siècle auparavant. Mais cette toile géante n’est pas seulement la « photographie » panoramique d’un paysage disparu. A l’évidence, l’auteur de cette peinture plus vraie que nature a voulu nous en dire davantage. A son tour, le spectateur traverse le miroir et aperçoit une autre image, celle d’un monde paisible réglé depuis des siècles qui s’apprête à basculer dans le chaos. En ce sens, le panorama de Scheveningen est prophétique, d’autant que son auteur disparaîtra avant le tumulte, le 10 juillet 1915, six ans après son épouse.

Enchevêtrement de bateaux sur la plage de Scheveningen, après la tempête de décembre 1894. C’est à la suite de cet événement que les autorités ont décidé de creuser un port pour les pêcheurs. © Musée de Scheveningen

Bibliographie : E.-W. Petrejus, De bomschuit, een verdwenen sebeepstype. Gait L. Berk, Rondkijken bij Mesdag, in « Spiegel der Zeilvaart », mai 1981, ne 2. Catalogue du Museum Panorama Mesdag. P.-H. Hefting, Panorama Mesdag, in « Openbaar Kunstbezit », octobre 1967. John Sillevis, Een schilderij zonder grenzen, in « Openbaar Kunstbezit », octobre-novembre 1986. Johan Poort, H.-W. Mesdag Leven en Werk.

Remerciements à Sikko van Alhlada.