Par Gilles Millet – Une solide carrure, une courte barbe et des yeux bleus comme la mer suffisent à décrire Jean-Pierre Guillou, véritable archétype du Breton de la côte. Trégorrois de souche, ce quinquagénaire est né à Lanmodez, sur les bords de l’estuaire du Trieux. Son père a fait l’école des mousses à Brest, son grand-père, ancien cap-hornier, était fermier armateur, comme beaucoup de gens de la « presqu’île » — entre les rivières Jaudy et Trieux. Côté maternel, l’autre grand-père a « fait Islande », sur une goélette chasseur, avant d’embarquer sur les vapeurs charbonniers de la PLM. Ajoutons à ceux-là une collection d’oncles et de cousins qui ont mis sac à bord de tous les navires du monde, et l’on ne s’étonnera pas si les affinités de Jean-Pierre Guillou sont, depuis sa plus tendre enfance, tournées vers la mer. Et pourtant : « Il n’y a que moi qui aie mal tourné, se plaît-il à dire en souriant; j’ai été prof! »

Des histoires de marins, le jeune garçon en a donc beaucoup entendu, avec généralement le même discours pour conclure: « La mer, c’est pas fait pour le plaisir, c’est pas une vie, si j’avais pu faire autre chose, j’aurais pas hésité! » De quoi dissuader bien sûr; mais le mystère demeure et exacerbe l’envie d’aventures. Aussi, un simple canot serait-il le bienvenu; mais, curieusement, rien de cela dans la famille. Quand les hommes arrivent à terre, c’est pour tourner le dos à la mer et s’occuper de leur jardin ! Pourtant, lorsqu’il se rend chez son oncle de Lézardrieux, qui habite sur le bord du Trieux, l’adolescent pâlit d’envie en regardant les enfants des propriétaires de yachts anglais manœuvrer les annexes parmi les mouillages.

Il se console en naviguant par l’intermédiaire des modèles construits avec l’aide de ses oncles. « Quand ils étaient à terre, se souvient Jean-Pierre, la plupart des marins du coin avaient souvent dans la main un morceau de bois qu’ils taillaient en forme de bateau avec leur couteau. » Les régates entre jeunes du village, dans les retenues d’eau qui se forment à marée basse du côté du sillon de Talbert, permettent déjà d’apprécier les effets du vent sur une voile, aussi petite soit-elle.

C’est à Perros-Guirec, où ses parents ont élu domicile, que Jean-Pierre -presque jeune homme — fait ses premières armes à la mer, grâce à sa rencontre avec Jacques Touanen. Ce dernier, fils de médecin, dispose à volonté du Grondin familial. « Un bateau dérivé du doris avec une quille longue, qui ne marchait ni du cul ni de la tête! » Ah! l’ingrat! Pardon messieurs Sergent et Herbulot, vous qui avez tant fait pour que se démocratise la plaisance d’après-guerre. Heureusement que les souvenirs aident à faire amende honorable : « Avec un bateau qui ne marche pas bien, paradoxalement tu apprends beaucoup, et on a fait les quatre cents coups! »

La famille de Jacques dispose d’un autre bateau, qui va permettre aux deux jeunes gens de progresser dans l’art de la manœuvre. Un 5,50 mètres de la baie de Morlaix, ce n’est pas rien, surtout lorsqu’il a été construit par Eugène Moguérou à Carantec. « Ce petit bateau marchait très fort, se souvient Jean-Pierre. Il faut dire qu’il était très tollé! Là-dessus il n’y avait rien pour prendre des ris, si bien qu’on ne réduisait jamais I En revanche, on prenait des risques, mais on était jeunes et inconscients. » A force de tirer des bords devant Perros, nos navigateurs n’ont pas manqué de se faire remarquer par les marins du cm. Ils sont bientôt sollicités pour devenir moniteurs de la future école de voile.

Le diplôme en poche, après avoir suivi la formation de l’Union nautique française au centre du Letty, les deux amis prennent leurs fonctions à bord de Vaurien. « Ce sont des bateaux intéressants, indique Jean-Pierre, mais pas faits pour embarquer des stagiaires. A deux à bord, c’est déjà plein, et ça ne faisait donc pas beaucoup de clients à la fois ! D’autant qu’un Vaurien dessalé, c’est impossible à ramener; il flotte, mais cinq centimètres au-dessus de l’eau! On a eu de sacrées galères ! » Caravelle et Ponant viendront bientôt crédibiliser la structure en place, et Jean-Pierre continuera d’enseigner la voile en période estivale, le reste de l’année étant consacré à ses études à l’école des beaux-arts de Rennes.

Avec ses économies, le jeune plaisancier achète un Cormoran d’occasion. « J’ai encore appris beaucoup de choses avec ce bateau, affirme Jean-Pierre, parce que la région de Perros-Guirec en Cormoran, c’est parfois assez sportif! Il n’y avait pas encore de bassin à flot à cette époque; il fallait partir et revenir avec la marée. Si entre-temps la brise venait à forcir et que le vent soufflait contre le courant, on avait intérêt à avoir un bon seau à bord. Quand on en avait marre de se faire tremper, on allait s’abriter derrière une île. »

Son métier de sculpteur décorateur ne laisse bientôt plus le temps à Jean-Pierre de naviguer comme il le souhaiterait. Aussi, la mort dans l’âme, décide-t-il de se séparer de son Cormoran. Durant plusieurs années, il va vivre sans bateau personnel; mais l’ami Jacques dispose désormais d’un Baroudeur de chez Bénéteau. Les deux compères naviguent régulièrement vers les îles Anglo-Normandes, puis les Scilly et les ports du Sud de l’Angleterre et du pays de Galles.

Des affinités sentimentales conduisent bientôt Jean-Pierre vers la baie de Morlaix. Là, il achète une Caravelle, puis « craque » pour un Bélouga d’occasion. « Explorer des endroits où il y a très peu d’eau et aller échouer dans les goémons, cela faisait partie de nos plaisirs, se souvient-il. D’ailleurs cela m’a beaucoup aidé par la suite. »

Jean-Pierre Guillou pratique autant la croisière -ici à bord de Gwalam — que la randonnée sur des bateaux voile-aviron, tel le faering Thor Pen, qu’il a construit lui-même. © coll Jean-Pierre Guillou

Puis c’est l’achat, avec l’ami Jacques, d’un bateau hollandais, un 9 mètres construit sur les plans de l’architecte Van de Stadt. Cette solide construction en plastique, baptisée Gwalarn, avec de grands élancements qui lui confèrent une silhouette élégante, va permettre d’étendre le rayon d’action. Et Jean-Pierre, chez qui naît une profonde passion pour les bateaux traditionnels, va à la rencontre de nouveaux coups de cœur.

Hookers et oyster-boats

C’est en 1975, au cours d’une « balade irlandaise », que Jean-Pierre Guillou découvre, à Baltimore, dans le comté de Cork, « un bateau sorti tout droit du Moyen Age ». Baptisé True Let, ses formes et son somptueux frégatage laissent admiratif l’observateur averti. Renseignements pris, il s’agit d’un hooker de la région de Galway, ancien bateau de travail armé pour la pêche et le cabotage avec les îles d’Aran. Intrigué, Jean-Pierre se rend dans le Connemara, où il rencontre plusieurs unités de ce type, pour la plupart définitivement désarmées ou armées à la plaisance.

Dès lors, une ou deux fois par an, il gagne cette région d’Irlande en bateau, en train… ou à pied! Il y fait la connaissance de propriétaires de hookers, qui l’embarquent pour des traversées à destination des îles d’Aran. Jean-Pierre enquête, photographie — une autre de ses passions — et dessine. Il ramène la matière pour un article de fond, qui sera publié dans le n° 5 du Chasse-Marée. Dans le même temps, il met à profit ses voyages en Irlande pour étudier les curraghs, autres bateaux d’origine ancienne, mais encore bien présents. « A l’époque, on les voyait partout, se souvient Jean-Pierre, ils allaient mouiller des casiers ou aidaient au déchargement des plus gros bateaux. »

Quelques années plus tard, au cours de l’une de ses nombreuses croisières aux îles Scilly, notre spécialiste rencontre un autre bateau de travail tout à fait caractéristique. Il s’agit d’un oyster-boat de la région de Falmouth, lui aussi armé à la plaisance. « Ce bateau m’a vraiment tapé dans se souvient Jean-Pierre, j’ai fait deux ou trois photos, que j’ai souvent regardées, chez moi, au cours de l’hiver suivant. Alors, j’ai contacté Peter Collett, son propriétaire dont j’avais pris soin de noter l’adresse. J’étais entre-temps devenu professeur de dessin, et j’ai profité de mes congés de février pour me rendre à Falmouth. C’était en 1984, j’ai recueilli pas mal d’informations sur ces bateaux, ce qui m’a permis d’écrire un second article pour Le Chasse-Marée. »

L’intérêt que manifeste Jean-Pierre pour ces derniers « working boats » le conduit, en 1985, à acquérir Sarah, l’oyster-boat de Peter Collett rencontré deux ans auparavant aux Scilly. « C’était un bateau d’un assez fort déplacement, précise-t-il; quand nous partions en croisière, il avoisinait les sept tonnes avec tout l’armement. Là, j’ai beaucoup appris, notamment à anticiper les mouvements du bateau. Il était très loyal et prévenait toujours de ce qu’il allait faire, ce qui donnait le temps de réagir. Mais ici, sur la côte Nord, le fort tirant d’eau de Sarah — il calait environ 1,60 mètre — était un handicap. Avec la caillasse qu’il y a et l’amplitude de marée qui est d’environ 10 mètres, ça n’est pas très pratique. A l’époque, mon fils était encore en couche-culotte et à bord ma femme devait s’occuper de lui en permanence. Du coup, j’étais souvent seul à la manœuvre et quelquefois c’était un peu lourd! »

Bref, l’oyster-boat n’est pas le bateau idéal pour naviguer sur les côtes de Bretagne Nord. En outre, ses nombreuses croisières vers le Sud de l’Angleterre et la région de Falmouth ont permis au plaisancier de bien connaître la région. « J’en avais fait le tour, dit-il, et puis il me fallait concrétiser d’autres projets depuis longtemps réfléchis. » C’est tout de même à regret que Jean-Pierre décide de vendre Sarah.

Dessiner son bateau

Dès lors, c’est principalement sur les côtes de Bretagne Nord que notre homme, qui habite une belle maison en bois sur les bords du Jaudy, près de Tréguier, décide d’orienter ses futures navigations. Pour cela, il lui faut un nouveau bateau et, fort de ses nombreuses expériences, il envisage de se faire construire l’unité qui convienne à ses aspirations. A force de multiples croquis, fruits de plusieurs années de réflexions, il couche sur le papier les formes d’un petit croiseur. Compromis entre les sloups de Carantec, certains bateaux britanniques rencontrés au cours de ses pérégrinations, et aussi un couta-boat australien présent au rassemblement de Douarnenez 1988, le futur bateau de Jean-Pierre prend forme.

Après en avoir réalisé plusieurs demi-coques, il trace les plans de Goeeog, un sloup à dérive de 6,60 mètres. Et en 1992, il passe commande à son voisin charpentier Yvon Clochet. Un pontage avant et un petit rouf, abritant deux couchettes, permettent de naviguer avec un confort suffisant pour des croisières familiales. Le rouf sera d’ailleurs agrandi quelques années plus tard, sans porter atteinte aux règles de l’esthétique. L’île de Batz, la baie de Morlaix et, à l’Ouest, les abers sont désormais les principales destinations de notre plaisancier.

Passions scandinaves

Mais lorsque l’on s’intéresse tant aux bateaux de travail d’Europe du Nord, il est difficile de se cantonner aux horizons bretons. « En 1984, lors des fêtes Pors-Beac’h, raconte Jean-Pierre, il y avait une délégation de Norvégiens qui était venue avec deux oselvars. Il se trouve que j’avais fait une première tentative de construction d’un bateau de ce type l’année précédente ; on commençait alors à parler beaucoup de canots voile-aviron. Je collectionnais tout ce que je pouvais trouver sur les bateaux norvégiens. » Fort de ses nouvelles recherches, l’infatigable Trégorrois se construit lui-même un faering de 5,40 mètres, qu’il baptise Thor Pen (un « casse-tête » breton à la scandinave). Rien de tel que cette coque à larges clins passée au goudron de pin pour se faufiler dans le labyrinthe de roches qu’il a à portée de la main…

A la demande du Chasse-Marée, Jean-Pierre se rend en Norvège — un vieux rêve — pour mener à bien une étude sur les faerings. A Bergen, il rencontre des associations et des constructeurs, qui lui permettent de mieux appréhender la typologie de cette famille de bateaux. Évidemment séduit, il effectue par la suite plusieurs voyages pour les photographier et dessiner. Et bien sûr, chaque occasion est bonne pour naviguer sur ces diverses coques à clins. A Tromsø, il embarque ainsi sur un femboring appartenant à une association qui arme plusieurs unités de ce type pour des randonnées vers les îles Lofoten. Après 150 milles de navigation rustique, avec des conditions météorologiques « très norvégiennes », il rentre en Bretagne, enchanté.

Le Nordfjord faering Thor Pen, ou l’élégance parfaite… © coll Jean-Pierre Guillou

Quand il n’est pas sur son petit croiseur, ou à tirer sur le bois mort à bord de Thor Pen, Jean-Pierre Guillou dessine, ou construit des modèles, surtout de faerings. D’ailleurs, un nouveau voyage en Norvège, effectué récemment, lui a donné quelques idées. Il ne serait pas impossible que, d’ici peu, il fasse livrer une bille de pin du Nord dans son jardin!