Neuf juillet 1992. Au fond du petit port du Diben, dans l’Est de ……. la baie de Morlaix, une dizaine de personnes s’affaire fébrilement autour d’un grand cotre blanc et bleu à la carène peinte en noir. Ce sont les gens du Reder-Mor qui s’acharnent à terminer leur bateau pour partir à Brest, où le grand rassemblement de la fin du siècle vient de commencer…

Pas question de rater ce fabuleux rendez-vous, d’autant que le financement du projet n’est toujours pas bouclé : il ne s’agit pas de manquer une telle occasion de montrer le pavillon ! Face à ce délai draconien, le chantier est un peu dépassé par les événements, et tous les membres de l’association ont dû crocher dedans pour essayer de finir le bateau à temps.

Grâce à l’aide des frères L’Hour, deux anciens marins de Carantec, le gréement a heureusement pu être fignolé comme il convient : simple, voire dépouillé, mais efficace, dans la vraie tradition des bateaux de travail de la région. Il est vrai que les deux frères ont travaillé presque toute leur vie à la voile; François L’Hour, aujourd’hui âgé de 84 ans, fut le dernier patron du fameux Jouet des Flots et c’est une véritable encyclopédie du cotre en baie de Morlaix. Henri, ancien bosco au commerce, a conservé intacte la passion des épissures et des amarrages plats.

Le Reder-Mor, contrairement à certains, sera donc gréé « comme il faut », c’est-à-dire à l’ancienne : les haubans sont capelés ensemble par paire, l’œil étant fermé presque au diamètre du mât, de façon à ce que les capelages s’empilent bien horizontalement — au lieu d’être en croix à 45° — et s’appuient sur leur jottereau, côté caps de mouton. Au capelage, les frères L’Hour ont soigneusement suiffé et limandé le câble avant de le fourrer au bitord avec leur vieux minahouêt. Et sur les caps de mouton, ils ont peint, en noir, les bridures en bitord, et en blanc, les amarrages plats en fil d’acier…

Etienne Kerbrat, ancien charpentier, à la retraite depuis douze ans, a lui aussi accepté de reprendre du service pour l’occasion. Déjà auteur d’une magnifique maquette du Reder, il a confectionné selon les règles de l’art l’encornât et la mâchoire du gui en orme, et même un beau capot de descente en chêne.

On braie le pont, et en route pour Brest !

Côté coque, par contre, il reste beaucoup à faire pour ces amateurs soudainement métamorphosés en charpentiers : mastiquer les coutures, peindre la carène et les pavois, disposer le ciment et les cailloux du lest, construire le capot moteur et le plancher du poste, mettre en place l’accastillage, et même poser les virures du pontage arrière… A une heure du matin, à la lueur des projecteurs, Jean Rolland, le patron du chantier, coùle encore le brai chaud dans les coutures du pont à l’aide d’une vieille cafetière. Cette fois, tout est paré 1 Pas question d’attendre que ça sèche, la marée commande : à trois heures, le Reder hisse ses voiles pour la première fois, passe à ranger le grand rocher vert du Zaméguès, et met le cap sur l’Iroise.

Cette première traversée ne sera pas une partie de plaisir : à bord, rien n’est au point, l’équipage, fatigué, encore fébrile, le temps pas fameux. Arrivé à Brest à onze heures du soir, le Reder s’amarre au fond du 2e bassin, à couple des autres sloups de pêche bretons. On prend enfin le temps de respirer. La pompe à Coreff — la bière pression de fabrication locale — gréée illico fonctionne à plein et les amis défilent, attirés par la convivialité que fait régner le bosco, Richard Floch, un Morlaisien mâtiné de »petit zeff » à la verve communicative.

‘On met à profit l’escale pour effectuer quelques travaux de matelotage, percer des trous pour les cabillots, reprendre les rides de haubans, placer des fourrages en « sacs à patates » dans les haubans aux points de ravage, à la manière des pêcheurs de la Baie. C’est aussi l’occasion de tenter quelques sorties entre les grains, dans une brise en général fort soutenue qui a tôt fait d’amariner l’équipage. La consigne est de se tenir à l’écart des bis-quines, mais on accroche volontiers les smacks, les pilotes et autres cotres un peu « pointus ». Aux derniers jours de la fête, chacun a le sentiment d’avoir le bateau en main et l’on s’enhardit à tirer quelques bords aux côtés de la Granvillaise et de la Cancalaise.

En haut : Jean Mescam, contremaître du chantier Rolland, calfate la râblure de quille. Au milieu à gauche : à rouler l’étoupe sur le genou. A droite : le mât vient d’être mis en place; Henri L’Hour ride provisoirement un cap de mouton. En bas : la belle silhouette du Reder-Mor, peu avant son lancement. © Michel Thersiquel et Gilles Kerboriou
A bord du Reder, à Brest 92, par beau temps. A gauche, le bosco Richard Floch… Le Reder-Mor est reconstitué à l’identique, sauf sur un point : l’ancien plancher central de ce bateau creux de 13 m a été remplacé par un pont étanche pour lui permettre de traverser la Manche. © Gilles Kerboriou

Il est temps d’apporter les premiers éléments de réponse à la question qui secrètement hante chacun à bord : comment le Reder va-t-il se comporter face à ces voiliers surtoilés, gréés et manœuvrés à la perfection ? Par un après-midi de jolie brise, les trois bateaux s’affrontent à fleurets mouchetés, en un somptueux ballet; sans en avoir l’air, le grand cotre prend ses marques et montre qu’il faudra compter avec lui au louvoyage; mais dieu que ces bisquines sont majestueuses sous voiles, et quelle vitesse au portant !

Vagabondage en baie de Morlaix

Tout a une fin, hélas, même cette semaine de fêtes grandioses; par un temps frais et ensoleillé, le Reder-Mor passe les portes du bassin de PortRhu et met le cap sur Brest pour récupérer sa vergue de flèche inachevée. Le voyage de retour sera superbe : Ouessant, l’Aberwrac’h, Brignogan, partout où son ancêtre a laissé des souvenirs, le Reder est attendu et reçoit un accueil chaleureux. Commence une période assez euphorique où le bateau, de mieux en mieux réglé, navigue intensivement, explorant un à un les havres méconnus et les chenaux subtils de la baie : on n’hésite pas, malgré le tirant d’eau qui passe les deux mètres, à béquiller sur d’étroites langues de sable, dans les minuscules criques du Nord de l’île de Batz, là où pas un voilier ne s’aventure.

A bord, tout se fait à la voile : le bateau est si évolutif, le gréement si simple, le pont si dégagé qu’il ne viendrait à l’idée de personne de manœuvrer autrement. Et puis, c’est le style du patron : Serge Le Floch, de Carantec, dont le grand-père, Joseph Maron, était de l’équipage du « grand Reder« . Calme, courtois, pédagogue, Serge est un marin hors pair. Pétri de culture maritime traditionnelle, grand connaisseur de la baie de Morlaix où il a fait la pêche avec son père, il hante depuis vingt ans les côtes atlantiques de l’Irlande à l’Espagne, seul à bord de son petit sloup de sept mètres.

Quant à l’équipage, il irradie du bonheur simple d’être sur l’eau à bord d’un tel bateau; sa décontraction s’avère contagieuse et les nouveaux venus, même néophytes, s’intègrent sans problème et manœuvrent comme de vieux loups de mer. On resterait bien tout l’été à vivre ainsi au jour le jour et à réexplorer la baie. Mais les Morlaisiens vont entendre l’appel de sirènes plus lointaines…

© Michel Thersiquel

Cap sur Cancale !

Cédant aux sympathiques pressions des amis cancalais et granvillais, l’équipage du Reder se décide à partir pour Cancale, où va se disputer la seconde manche des désormais fameuses « régates de bisquines ». Un pari qui, quelques jours auparavant, paraissait intenable, tant le bateau semble encore loin de son meilleur potentiel. Malgré deux journées de travail au rabot électrique, il n’a pas été possible de terminer la vergue de flèche : or cette voile spectaculaire, avec ses dix mètres d’envergure et son grand balestron, est de toute évidence l’atout maître du Reder-Mor.

Mais il est des invitations qui ne se re- fusent pas, surtout aux amis des bisquines qui n’ont jamais ménagé leur peine pour honorer de leur présence les festivités finistériennes. Un beau matin, on met ainsi le cap sur Cancale, par forte brise de Suroît, grosse mer. Grand voile au bas ris, le bateau devient dur à tenir dans la houle, tant il est ardent, et l’on finit par amener carrément la grand voile pour filer vent de travers sous foc et trinquette s’abriter à Porz Even, où les succulentes moules marinières du « Café du Port » ragaillardissent l’équipage. Le confort du bord reste pour l’instant des plus spartiates, et l’embellie du lendemain sera la bienvenue.

Le matin du 14 août, un temps radieux règne sur la baie de Cancale. Mouillés de-vant Port-Mer, la Cancalaise, la Granvillaise, le Renard, le Grand Léjon, l’Etoile Molène et quelques jolis sloups maquereautiers ont hissé leurs voiles, qui battent dans une légère brise de Nordet. Le coup de canon des dix minutes retentit. A bord du Reder, où les filles donnent le ton, l’ambiance est comme à l’ordinaire des plus détendues. Mais l’heure est à une discrétion de bon aloi. Pas de déploiement de pavillonnerie; le bateau et l’équipage ont encore tout à prouver. Et puis, par ce petit temps, sans flèche et avec des voiles d’avant sous-dimensionnées, comment ce modeste cotre de treize mètres se comportera-t-il, face aux grandes bis-quines qui portent huniers et perroquets ? Pour la première fois, la Cancalaise a même hissé un hunier de tapecul !

Louvoyage dans les cailloux

Une minute. Manœuvrant comme à la parade, les deux bisquines se présentent bâbord amures à l’extrémité gauche de la ligne qui est nettement avantagée. Départ canon, extrêmement spectaculaire de ces deux cathédrales de toile, manœuvrées avec un rare brio…

Prudemment, le Reder a choisi de partir tribord à l’autre bout de la ligne, et il croise derrière les deux bisquines; mais il a eu tout le loisir de se lancer et passe à pleine vitesse sous leur tableau, faisant virer au passage quelques imprudents partis trop tard pour un départ bâbord.

A bord, on se concerte pour décider de la tactique à suivre. Les deux bisquines, histoire de se marquer, peut-être, semblent vouloir poursuivre très loin leur bord; elles prennent le large, et s’éloignent rapidement sous le vent. Le choix des « locaux » paraît surprenant car, avec cette marée de 90, il y a certainement deux ou trois noeuds de courant de flot portant dans le Suet. Où est le piège ?

Personne ici ne connaît le plan d’eau, mais, pour ces marins familiers des cailloux du Finistère Nord, pas de problème, c’est clair, il faut tirer à la côte pour trouver moins de courant à l’abri des pointes; d’un commun accord, on décide donc de poursuivre le bord jusqu’à terre, sans tenir compte de la route suivie par les bisquines. Puis on continuera à louvoyer en courtes bordées en virant à chaque fois au ras des cailloux, d’autant qu’il semble y avoir des risées sous l’île des Landes.

Serge Le Floch mène habilement sa barque, interrompant ses bords au large dès que le vent semble refuser. Exceptionnellement manœuvrant, le Reder enchaîne sans coup férir les virements de bord bien huilés : avec un angle de barre réduit au minimum, le grand cotre vient doucement bout au vent; on laisse le foc prendre un instant à contre pour accélérer la rotation, puis on file l’écoute de trinquette avant de la reborder bien plat sur l’autre amure — pas trop vite, cependant, pour qu’elle ne prenne pas à contre. Puis on borde le foc sous le vent, sans forcer, pour ne pas brider le bateau; une fois bien en route, on ajustera la tension de l’écoute au centimètre, de façon à ce que les deux voiles d’avant commencent à faseyer exactement ensemble.

Arrivé sous le Herpin, le Reder-Mor met carrément le nez dans les cailloux et travaille son cap, de façon à épauler le courant, qui s’accélère dans le passage du Petit Ruet; le résultat est étonnant : alors que le bateau peine à refouler le flot, il semble s’élever de lui-même au vent, comme mû par un propulseur latéral. Une fois parée la roche, l’équipage se retourne et pousse un cri de joie : les bis-quines qui ont enfin envoyé tribord amures, croisent assez loin derrière ! Naviguant près et plein, gîtées sous leur énorme voilure, elles poussent une belle moustache d’étrave et marchent à une vitesse impressionnante. Mais les conditions sont à l’avantage du cotre. Encore trois petits bords en plein courant pour se dégager du Grand Ruet et de la Pierre d’Herpin, et le Reder vire la bouée de la Fille, bordée au Sud par un caillou dangereux, puis met le cap au grand largue sur le plateau des Tintiaux.

© Jean-Pierre Mellaert

C’est un premier « passage à niveau » qui va permettre de creuser l’écart avec la Cancalaise, circonstance bienvenue car ce bord de portant va être interminable : même à la jumelle, on n’aperçoit pas encore la bouée sous le vent. Or l’adversaire risque de remonter très fort à cette allure. Rien n’est joué, remarque Serge Le Floch ! De fait, la bisquine, qui n’était plus qu’une petite silhouette à l’horizon grandit à vue d’oeil. Tirée par un vrai nuage de toile, et notamment par son immense « bonnette » (foc de portant, dans le parler local) tangonnée en travers, la Cancalaise semble voler sur l’eau et regagne minute après minute. A bord du Reder, on a dû se contenter de traverser la petite trinquette et de gréer une bonnette — au sens propre — de sous-gui; inutile de dire que chacun regrette l’absence du flèche et d’un grand foc ballon ! Aussi l’équipage n’est-il pas trop rassuré lorsque le cotre vire enfin lof pour lof à la bouée des Tintiaux…

Comme en 1909 : mission accomplie

Heureusement, le vent fraîchit un peu pour le retour au près vers la pointe du Grouin, et le Reder-Mor allonge la foulée. Et lorsqu’il embouque enfin la Vieille Rivière, impressionnant défilé entre les roches de l’lle des Landes et la pointe du Grouin, où s’engouffre un fort courant, il est trop tard pour la Cancalaise. Certes, le vent mollit peu à peu, et la bisquine continue de se rapprocher, mais le but est proche et le courant portant…

Dans la belle lumière du soir qui tombe, le grand cotre blanc et bleu se déhale doucement au grand largue, voiles d’avant à peine gonflées. A bord du Reder-Mor, on ne peut s’empêcher de songer aux conditions exactement identiques qui avaient présidé à la régate de 1909 : ce jour-là, craignant d’être rattrapés dans le dernier bord de vent arrière faiblissant, les Roscovites avaient établi un foc ballon et envoyé un petit foc en l’air, tangonné par le mousse assis sur l’encomat !

Malgré l’absence de ces voiles, cette fois encore, le Reder réussit à conserver une certaine avance et passe la ligne d’arrivée, entre le Petit Rimain et la terre, à quelques encâblures devant la bisquine. Quant à la Granvillaise, impitoyablement piégée par les courants qui creusent les écarts à chaque passage de bouée, elle est encore loin.

Avec un beau fair-play, l’équipage de la Cancalaise salue la victoire des Finistériens d’un vibrant vivat. C’est peu de dire qu’à bord du cotre de la baie de Morlaix, on est heureux. La régate, courue dans un paysage grandiose, a été passionnante, et puis, la première victoire est toujours jolie. Mais la joie reste discrète, car la lutte a été chaude, et il reste une manche à disputer demain; rien n’est joué !

Le Reder-Mor par bonne brise. Le pont dépourvu de toute superstructure est parfaitement dégagé. © Michel Thersiquel

Le lendemain, le tableau a radicalement changé. Tout est gris. Une boucaille tenace et des grains de Suroît balayent la baie, heureusement fort bien abritée des vents de ce secteur. L’équipage prend un ris, à la manière traditionnelle des cotres de la Baie, c’est-à-dire en amenant le gui sur le pont (ces bateaux ne gréaient pas de balancines); on étarque ensuite en direct des bosses de ris volantes — il n’y avait pas non plus de violons. La sous-barbe est souquée à mort de façon à pouvoir étarquer le foc à bloc, condition impérative d’une bonne remontée au vent, surtout dans la brise.

Le réveil a été difficile et le Reder-Mor, malgré l’usage — inhabituel — du moteur, arrive sur la ligne de départ juste à temps pour voir les bisquines prendre un superbe départ lancé; vent arrière, grand foc gonflé à exploser, la Cancalaise a d’emblée creusé l’écart, et il s’avérera impossible de la rattraper. Il est vrai que le parcours, soigneusement concocté, comporte un seul tour vite bouclé et un minimum de louvoyage : tout bon pour les bisquines ! Grâce à son cap redoutable, le Reder pourra cependant profiter du court bord de plus près pour repasser la Granvillaise; mais la noire Cancalaise, impeccablement manœuvrée, reste intouchable et a les honneurs de la ligne.

Bravo les Cancalais, cette fois, c’est un sans faute ! Le Reder regagne Port-Mer sous la pluie et prend tranquillement son coffre à la voile; puis l’on casse la croûte sous le taud gréé en hâte. Il faudra attendre le pot de l’après-midi, chaleureux en diable, pour apprendre la nouvelle : aux temps cumulés sur les deux manches, le Reder-Mor l’emporte, avec moins de deux minutes d’avance sur la Cancalaise ! Les filles de l’équipage sautent de joie. Serge Le Floch se tourne vers ses équipiers, un léger sourire aux lèvres : « mission accomplie », lance-t-il, avant de remercier les Cancalais pour leur accueil.

Des mois d’angoisse, d’efforts et de soucis sont effacés. Le cotre de la baie de Morlaix entame une heureuse carrière, sous les auspices bienveillants de ses aînées, les deux belles bisquines de la baie du Mont Saint-Michel. Dès cet hiver, on se mettra au travail pour peaufiner le gréement et l’accastillage, compléter la voilure, finir les aménagements : rendez-vous au printemps prochain, pour re- trouver un Reder-Mor fin prêt !

 

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