Pas d’aires marines protégées sans les pêcheurs

Au cœur de l’aire marine de Mayotte (l’île est à l’arrière-plan), vue aérienne des îlots Choazil. L’AMP de Mayotte couvre 69 468 kilomètres carrés. © JEROME;

[COURRIER DE LECTEUR CM n° 323] L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui a le statut d’observateur à l’ONU, proposera lors de la prochaine Convention sur la biodiversité – en octobre, en Chine – que 30 pour cent des océans soient déclarés comme des Aires marines protégées (AMP), des réserves intégrales ou au moins interdites à la pêche dite « industrielle », définie de manière telle qu’elle exclut pratiquement toute pêche commerciale, à savoir « celle pratiquée par des navires motorisés de plus de 12 mètres par 6 mètres de largeur, disposant d’une capacité de plus de 50 kilogrammes de prises par voyage […], la pêche utilisant des dispositifs de chalut traînés ou remorqués le long des fonds marins ou de la colonne d’eau, et la pêche utilisant des sennes coulissantes et des grandes palangres. » Il ne restera plus guère que des pêcheurs plaisanciers autorisés à traquer quelques maquereaux. Validées par la Convention, ces propositions et cette définition prendraient force de loi pour tous les États.

Pour leur part, le Parlement européen et le Commissaire européen aux affaires maritimes et à la pêche souhaitent transformer 30 pour cent du territoire de l’UE en zones naturelles et rétablir les écosystèmes dégradés, avant 2030. En Bretagne, dans la zone des 12 milles des côtes, les AMP couvrent déjà 45,3 pour cent de la surface, et dans la zone Nord Atlantique-Manche Ouest, pour la Bretagne et les Pays de Loire, la surface en AMP représente 48,6 pour cent de la surface concernée.

Nous ne sommes pas contre le principe des AMP, mais elles doivent s’inscrire dans une gestion rigoureuse et démocratique des pêches, sans chercher à s’étendre à l’infini. « Le fait qu’il n’y a pratiquement aucune preuve pour étayer l’idée que les réserves fonctionnent dans des zones tempérées, en particulier sur des sédiments mous, semble avoir été complètement ignoré, soulignent Magnus Johnson, chercheur en biologie marine à l’université de Hull, et d’autres spécialistes des pêches. Les gens ordinaires aiment croire que si vous laissez faire, les choses iront mieux et le monde retournera à un état mythique d’Eden. »

Pour sa part, l’association Survival International, qui défend les peuples autochtones, écrit : « De grandes ONG de protection de la nature affirment que cela permettra d’atténuer le changement climatique, de réduire la perte d’espèces sauvages, d’améliorer la biodiversité et donc de sauver notre environnement. Elles se trompent. Au contraire, elles augmenteront la souffrance humaine et accéléreront ainsi la destruction des espaces qu’elles prétendent protéger, car l’opposition locale aux aires protégées augmentera. Elles n’ont aucun effet sur le changement climatique et il a été démontré qu’elles ne parviennent généralement pas à empêcher la disparition de la faune sauvage. L’idée de la “conservation-forteresse” – qui suppose que les populations locales doivent être chassées de leurs terres afin de protéger la Nature – est coloniale. »

S’engager dans la voie d’une gestion autoritaire et technocratique des océans, c’est remettre en cause la culture, les savoirs, la vie des pêcheurs sans prendre en compte la réalité de leurs pratiques et de leurs engagements. Si l’on considère l’histoire récente des luttes pour l’environnement en Bretagne, mais aussi dans d’autres pays, du Nord au Sud, on retrouve les pêcheurs dans les combats contre la centrale nucléaire de Plogoff, le développement des ports de plaisance, les extractions de sables et de maërl, les marées noires. Ils se sont engagés dans des AMP comme le Parc naturel marin d’Iroise, la zone Natura 2000 des Roches de Penmarc’h, le cantonnement de l’île de Sein… Ils ont mis en place des programmes de restauration de la langouste, de protection des bancs de maërl… Ils débattent au sein des instances de gestion des AMP et de pilotage des programmes, avec des scientifiques et des associations environnementalistes locales. Cela prend du temps et de l’énergie, les débats sont parfois difficiles, mais il y a du respect de part et d’autre. C’est ainsi que les choses peuvent avancer sur des bases démocratiques, alors que les décisions autoritaires prises dans des instances politiques ou scientifiques totalement éloignées des réalités et de la complexité du milieu marin ne peuvent qu’engendrer des oppositions stériles. Malheureusement, il est à craindre que le rouleau compresseur des machines à exclure les sans-voix poursuive inexorablement sa route. À moins que nos alertes ne suscitent de vives réactions salutaires…

Collectif Pêche & Développement (Lorient, 56)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les derniers articles

Chasse-Marée