Méditation d’un pêcheur de requin

Avec Hugo, Morten A. Strøksnes n’a qu’une obsession : pêcher dans le Vestfjord un requin du Groenland, le plus grand squale carnivore, un monstre de 3 à 5 mètres de long qui peut vivre plus de cinq cents ans.

Le livre de la mer
Le livre de la mer

C’est pour remonter ce redoutable prédateur que l’auteur du Livre de la mer prend régulièrement l’avion de Bodø et l’express côtier à destination de Skrova, une petite île des Lofoten où son ami peintre restaure une ancienne usine de poisson. Quels que soient le vent, la température, la visibilité, les hoquets du hors-bord, les deux compères prennent la mer et déploient des trésors d’imagination pour attirer leur Somniosus microcephalus. La proie ayant un faible pour les remugles pestilentiels – sa chair toxique saoule comme un tord-boyaux –, on tente de l’attirer avec de la viande avariée, de la graisse putride, des viscères pourris… En vain. Il faut attendre les toutes dernières pages pour que nos deux utopistes parviennent à entrevoir le dos gris de la bête, avant qu’elle ne sectionne d’un coup de dent la ligne qui la retenait et ne replonge dans les abysses.

Autant dire que ce livre n’est pas écrit pour les amateurs de pêche au gros, contrairement à ce que suggère malicieusement son sous-titre : « L’art de pêcher un requin géant à bord d’un canot pneumatique sur une vaste mer au fil de quatre saisons ». Ce n’est là que le prétexte d’un essai scientifique et philosophique sur la mer, matrice de toute vie, mais aussi, comme dirait Antonin Artaud, « théâtre de la cruauté ». Dans son chaudron magique Strøksnes brasse le chaud et le froid, l’avéré et le légendaire, les grands mythes et l’évolution des espèces : « Nous sommes des poissons qui se sont transformés ». Dans cette potion marinent d’authentiques calamars géants avec de chimériques sirènes. Ajoutez-y la dérive des continents, le réchauffement climatique, les îles flottantes de détritus, les coraux dévastés… Captivé par le propos, le lecteur oublie les mâchoires à dents de scie du tueur des grands fonds pour se laisser appâter à son tour par l’immense culture de l’écrivain norvégien dont une phrase pourrait synthétiser la pensée : « La mer se débrouille très bien sans nous, mais nous ne pouvons nous passer d’elle. » 

Le Livre de la mer ou l’art de pêcher un requin géant à bord d’un canot pneumatique sur une vaste mer au fil de quatre saisons, Morten A. Strøksnes, traduit du norvégien par Alain Gnaedig, éd. Gallimard, 306 p., 21,50 €

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