La chronique de Jean-Louis Ezine, le Chasse-Marée n°322

Sureau

L’archipel des passions

En dépit de la rudesse de son décor, l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, dont Chateaubriand a fait la gloire, la morue la fortune, et le whisky l’âge d’or, n’est certes pas la moins romanesque des terres françaises. Aux froides latitudes de Terre-Neuve, elle n’avait pourtant rien qui puisse inspirer l’aventure, l’intrigue ou la simple fantaisie et le mérite de l’Enchanteur n’est pas mince d’avoir proprement immortalisé dans les Mémoires d’outre-tombe, une fois dissipé le lourd brouillard qui l’y accueillit et d’abord le lui cacha, « ce pays des ombres » composé de « côtes désolées », de « landes tourbeuses » et de « flaques saumâtres ». Mais c’est la vertu et la poésie même des déserts que de griser l’imagination, forcer le rêve et fabriquer du fantasme.

S’il faut en coiffer un voyageur, c’est à Céline que reviendra le pompon. Aux dernières pages de l’extravagante confession à quoi il se livre dans D’un château l’autre, Céline, alias le docteur Destouches, se vante
d’avoir obtenu de Pierre Laval le poste de gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon en échange d’une fiole de cyanure. Dans le genre fiction délirante, difficile de faire mieux. La scène se passe à Sigmaringen, où les
Allemands ont consigné fin 1944 la fine fleur de la collaboration française. « Saint-Pierre ? Mais qui vous a donné l’idée, docteur ? » lui demande l’ancien manitou de Vichy. « Comme ça, monsieur le Président (sic)!
Les beautés de Saint-Pierre-et-Miquelon ! Vous verriez ça, en plein océan Atlantique ! » Le romancier y avait en effet passé quelque temps, avant la guerre, dans les retombées de la légendaire ribouldingue que la prohibition américaine avait animée sur l’archipel, devenu la plaque tournante de tous les trafics. C’est bien simple, on ne savait plus quoi faire des caisses de whisky qui s’entassaient dans le port : on les vida et on en fit des maisons de bois. Traduit en langue célinienne, cela donne : « Là-bas, t’attrapes ta biture rien qu’à mettre les amarres à terre. »

Jean Lebrun aime les destins tourmentés : après ses biographies de Lamennais et de Coco Chanel, l’historien raconte Saint-Pierre-et-Miquelon. Décoiffant.

On voit par là que les parrainages littéraires les plus contrastés n’ont pas manqué à ce rivage ingrat où, écrit Chateaubriand, « on ne sait si on assiste à la création ou à la fin du monde ». Il restait à nouer les fils de cette histoire mille fois rompue : c’est ce qu’a entrepris Jean Lebrun dans un récit magnifique, où la fable s’accroche aux faits les mieux documentés, comme ces traces d’ours polaires que le Vicomte frissonnait de découvrir au voisinage des abris.

Il importe de préciser que Jean Lebrun est aussi malouin qu’on peut l’être. Comme Chateaubriand. Comme Lamennais, à qui il a consacré un ouvrage majeur. Historien, il est l’héritier d’une culture, d’une pensée, d’une mythologie outillée de longues-vues. À Saint-Malo, on a l’âme accordée aux lointains.

Cet atavisme le prédisposait à jeter ses grappins sur cette poignée d’îlots sauvages, qui font exception à l’embarras et à la mauvaise conscience que soulève partout aujourd’hui le passé colonial : non seulement
il n’y a jamais eu ici d’indigènes à coloniser, mais ce fut le premier morceau de patrie à hisser en plein casse-pipe le pavillon de la France libre dès Noël 1941. C’est l’épopée, déroulée en une geste où le drame le
dispute souvent au burlesque, dans le plus pur esprit du génie local, que raconte Jean Lebrun, chroniqueur inspiré d’une terre qui se fit alors plus grande qu’elle même, à la fois reliquaire du cœur français, trésor de guerre de l’armée des ombres, piège mondial des chancelleries en déroute et des carrières naufragées. Sans cesser de flotter dans les brumes du souvenir, comme le radeau des fous à la mode célinienne.

 

Ici Saint-Pierreet-Miquelon, par Jean Lebrun, Éditions Bleu autour, « Essais & Cie », 176 pages, 14 euros

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