La chronique de Jean-Louis Ezine, le Chasse-Marée n°321

Sureau

Voyager contre le temps

 

Au commencement, les voyageurs ont été des marchands. Puis ils sont devenus des marchandises : on les a alors appelés des touristes. Ce n’est pas tout à fait le même commerce, ni la même mythologie. Vous avez d’un côté la caravane de Marco Polo baroudant par les steppes mongoles jusqu’au palais du grand khan, vous avez de l’autre monsieur Perrichon encombré de ses valises dans le tourniquet d’une billetterie. Pourtant, leurs fantômes hantent aujourd’hui les mêmes territoires. Lorsque d’aventure ils se croisent sur les routes et les océans, ils se reconnaissent au premier coup d’oeil : pour chacun le touriste, c’est l’autre. Maudit soit celui-là, qu’un sociologue a même qualifié d’« idiot du voyage ».

Les deux grandes catégories de la circumnavigation contemporaine se sont ainsi maintenues au prix d’une exclusion mutuelle, un rien fallacieuse : le voyageur explore, le touriste circule. Le voyageur découvre, le touriste déniche. Le voyageur est curieux, le touriste est indiscret.

« Les touristes s’en vont de leur plein gré vers des aventures bien préparées en des destinations soigneusement mûries. Les voyageurs, eux, se laissent ballotter au gré du vent, qui est l’ambassadeur du hasard », lit-on sous la plume de Sylvain Tesson dans L’énergie vagabonde. C’est à réconcilier ces deux principes hostiles qu’il s’attache, avec autant d’humour que de brio, dans cette somme rassemblant les textes hier éparpillés dans les carnets, fragments, bribes, croquis et aphorismes qu’ont pu lui arracher ses incessantes déambulations pédestres, maritimes ou chamelières. D’un tel écrivain de plein air, chasseur d’aubaines et goûtant l’impromptu, classé parmi les maîtres du genre aux côtés de Nicolas Bouvier, Jean Rolin ou Jacques Lacarrière, on pourrait s’attendre à une défense jalouse de l’errance : ne s’encombrer de rien, surtout ! Or ce nomade inlassable ignore les snobismes de sa caste : « Même les aventuriers les plus purs, les explorateurs les plus exigeants lisent des guides de voyage. Ils ne l’avoueront pas, prétendront qu’ils ont frayé à travers les taïgas, le nez dans les chroniques des moines du XIVe siècle et traversé le Brésil en dévorant Bernanos… »

 

Écrivain de plein vent, accrochant ses pensées à la spirale de ses calepins,

Sylvain Tesson a rassemblé tous ses textes de voyages dans un livre unique.

À tous les sens du mot.

 

Un voyageur aussi chevronné et lettré que Sylvain Tesson, invitant à ses bivouacs Bachelard ou Héraclite, Baudelaire ou René Char, peut d’ailleurs lui-même s’y tromper. Écrivain de Marine, il a la chance d’embarquer parfois sur des bâtiments de la flotte nationale et raconte qu’un jour à Aden, il avisa dans le port un voilier battant pavillon tricolore et qui avait gagné son mouillage sous l’escorte du Floréal, une frégate française qui luttait alors contre la piraterie au large des côtes somaliennes. Le skipper revenait d’un tour du monde de treize ans. Tesson, aux anges devant tant de bravoure, lui demanda : « Vous êtes venu à Aden pour le souvenir de Rimbaud, de Monfreid ou de Nizan ? » Le skipper : « Non, pour le gasoil. » Sylvain Tesson n’embellit pas, ne travestit pas, ne se paie jamais de mots. C’est un guetteur, un homme de quart, de cap et de cartes. Qu’il observe la consomption des glaciers dans l’Arctique ou le saut des baleines à bosse dans les parages de La Réunion, qu’il contemple les activités sauriennes aux bords du Brahmapoutre ou le ciel étoilé depuis la passerelle du Champlain, navire assurant le ravitaillement des îles Éparses dans le canal du Mozambique, il a le génie rare de provoquer la pensée, la méditation, parfois même la prière. Un silence de bénédictin semble alors étreindre son récit, tel une miniature d’éternité. « Voyager, dit-il, c’est aller contre le temps ».

 

L’énergie vagabonde, par Sylvain Tesson, Robert Laffont « Bouquins », 1 472 p., 32 €

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