Flaubert et Conrad sont dans un bateau

Conrad
Le romancier de la mer, par Joseph Conrad, anthologie réunissant Jeunesse, Le Miroir de la mer, Le Nègre du « Narcisse », Lord Jim, Le Frère-de-la-Côte, Omnibus, Les Presses de la Cité, 815 p., 28 €

Le fantôme de Flaubert est très demandé, en cette année de bicentenaire. Il a même fallu réunir un comité pour organiser ses apparitions. C’est que l’auteur de Madame Bovary n’est pas seulement grand par son œuvre personnelle : il l’est aussi au titre de saint patron indiscutable de la gent lettrée, statut à quoi l’ont conduit ses souffrances à l’écritoire et l’espèce d’exemplarité qu’elles lui ont gagnée au sein de la confrérie. Aussi sa protection est-elle très recherchée.

Et cette ferveur ne date pas d’hier. Gustave était entré dans la gloire posthume depuis à peine plus d’une décennie, qu’un obscur marin de naissance polonaise du nom de Korzeniowski l’invoqua avec insistance et se plut à l’imaginer, accourant à sa prière sur le pont d’un vapeur où il officiait comme second capitaine. L’Adowa, jaugeant 2 000 tonneaux, était bloqué le long d’un quai de Rouen par la double servitude d’un hiver sibérien et d’un conflit entre l’armateur et la compagnie exploitante. Reclus dans sa cabine par cette façon de quarantaine sans cesse reconduite, l’homme tentait de se désennuyer en écrivant un roman. C’était en 1893, le fleuve gelait. Le hublot couvert de givre lui laissait voir, sur le port, le café où Charles et Emma Bovary avaient pris un verre après une soirée à l’Opéra. Le hasard lui avait aménagé cet arrêt, comme un pèlerinage. Il vit se pencher vers lui le sourire fraternel de Flaubert, tandis qu’il peinait à développer les aventures de son Emma à lui, Nina, sans parenté de caractère ni d’intrigue et que, pour s’exonérer des froidures normandes, il s’était plu à baigner dans les touffeurs tropicales d’une Malaisie irréelle.

« Dieu qu’il fait chaud ici ! » s’était exclamé un beau jour un lieutenant en poussant la porte de la cabine, avant de s’enquérir : « Qu’est-ce que vous griffonnez là tout le temps, si je puis me permettre ? » Le second avait haussé les épaules et glissé le manuscrit dans sa couchette. Il avait trente-six ans à cette époque et naviguait sur toutes les mers depuis près de vingt ans. Or, tout s’arrêta là. Comme si le temps lui-même avait gelé dans les horloges, l’Adowa n’appareilla jamais et Korzeniowski mit un terme à sa carrière. Embarqué comme marin sur ce steamer, il le quitta écrivain. Il était devenu Joseph Conrad, la signature sous laquelle il publia deux ans plus tard La Folie Almayer, sa fiction malaise enfin achevée, son premier roman.

Curieusement, Flaubert lui-même, ayant longtemps erré dans sa jeunesse « par les champs et par les grèves », avait jeté l’ancre au même endroit, dans le même fleuve, à deux encablures de là, pour ne plus jamais quitter, lui non plus, ses chaînes d’écriture : Croisset, pour ainsi dire au bout du même quai, son amarre ultime. Aucun ex-voto ne vient attester cette affinité prodigieuse dans les chapelles que les biographes dressent à la mémoire des maîtres. Maya Jasanoff n’en souffle mot dans le récit pourtant lumineux et documenté qu’elle consacre à l’auteur de Lord Jim. C’est que les fantômes ne se montrent guère aux regards trop curieux et le fuyant Conrad, né dans un pays que les partitions avaient effacé de la carte de l’Europe, ne se plaît jamais tant que dans le nulle part. Et en quoi l’idée de nulle part s’incarne-t-elle mieux que sur l’océan ? Si elle ne prétend pas résoudre le mystère Conrad (atavisme ukrainien, passeport anglais, culture française), la magnifique édition de ses écrits maritimes, dirigée par Dominique Le Brun, grand marin et fin lettré, rend sa géniale étrangeté à cet apatride qui semblait toujours hésiter entre la nostalgie et le détachement. Et qui, pendant que son visiteur jubilait dans sa moustache de Viking : « Alors, comme ça, on part ? », emmenait Flaubert à Bornéo.  

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