Éditorial 310 : mystère historique

Le classement des bateaux est avant tout une reconnaissance patrimoniale, mais aussi un gage de financement facilité. L’armateur de Fleur de Lys, n’avait pas attendu la décision de la commission pour entreprendre une restauration de fond (ci-dessus). Malgré le refus qui lui a été signifié, les travaux se poursuivront bientôt à Plouhinec, dans le chantier même où le langoustier a été lancé il y a près de cent ans.

« Le dossier de classement de Fleur de Lys a été refusé ». Quand son propriétaire nous l’a annoncé voici quelques jours, il était déçu. Forcément. Mais peut-être davantage perplexe. Comme nous, d’ailleurs… Pourquoi, en effet, ce langoustier de 13 mètres de long, presque centenaire – il a été lancé en 1926 au chantier Landrac de Plouhinec, dans le Finistère, pour le patron Judickaël Lagadec – n’obtiendrait- il pas le statut de monument historique ? Son histoire est intéressante. Construit pour la pêche, le bateau a plus tard été armé à la plaisance, naviguant notamment avec les scouts marins sous le nom de Montjoie II. Le projet du propriétaire, lui aussi, est pertinent. Acquis en 2013 à Port-Saint-Louis-du-Rhône, Fleur de Lys a rejoint son Finistère natal pour une restauration de fond : il doit témoigner à nouveau de ses origines tout en préservant les savoir-faire et en les montrant au public. Enfin, quand il sera à nouveau en mesure de naviguer, l’ancien langoustier embarquera des passagers pour leur faire découvrir l’univers marin et la voile traditionnelle… Dans le numéro 278 du Chasse-Marée, où un long article était consacré aux navires monuments historiques (MH), les critères de classement étaient précisés… et Fleur de Lys semble y répondre à peu près en tout point.

N’étant ni experts nommés par le ministre, ni conservateurs du patrimoine, il ne nous appartient pas d’émettre un avis sur les bateaux à classer… En revanche, si on regarde de près la liste d’environ deux cents navires MH tout en gardant le dossier de Fleur de Lys à l’esprit, on peut s’interroger sur la politique de classement en vigueur.

La moitié des navires pertinents du patrimoine maritime français se trouvent-ils en Nouvelle-Aquitaine ? En tout cas, cette région compte la moitié des classés… Par ailleurs, comment expliquer qu’on ait classé plusieurs bateaux d’une même famille, même quand ils n’ont pas tous conservé les caractéristiques de leur type, et qu’on refuse ce statut à un langoustier alors que la liste n’en compte aucun ? Plus largement, on peut aussi s’interroger sur le classement de nombre de bateaux sans lien particulier au patrimoine français, notamment des yachts conçus et construits à l’étranger et dont l’histoire ne comporte pas de « haut fait » extraordinaire (palmarès en régate, navigation exceptionnelle…) Et que dire de ces MH récemment restaurés – notamment avec des financements publics –, sans projet d’utilisation viable, et que l’on voit aujourd’hui presque abandonnés ?

Chaque dossier est unique et complexe, ce qui fait d’ailleurs tout l’intérêt de ces questions. Pour autant, le manque d’informations, d’explications, voire de données – le ministère de la Culture ne présente pas de liste claire des bateaux classés ; la seule qui apparaisse en ligne a été publiée il y a treize ans par Wikipedia –, tout cela contribue à une certaine opacité, forcément nuisible à la compréhension du classement… Cette base devrait être plus facile d’accès ; et l’on devrait pouvoir prendre connaissance simplement des raisons qui ont abouti au classement de chaque navire… ou à son refus.

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