
Il y a cinquante ans, un jeune réalisateur du « nouvel Hollywood », Steven Spielberg, faisait de la mer le décor du premier blockbuster du cinéma américain. Sorti à l’été 1975, Jaws rencontre un succès aussi soudain qu’inattendu. Une affiche effrayante, les deux notes d’une bande-son inquiétante, les cris des estivants sortant de l’eau dès qu’un aileron apparaît, la paranoïa du chef Brody, le policier aquaphobe qui surveille de potentielles victimes depuis sa chaise de plage, le cynisme du maire d’Amity qui veut absolument célébrer le 4 Juillet… Autant de scènes, d’images et de sons qui ont traversé un demi-siècle et influencent encore notre relation à la mer et aux requins.
De nombreuses émissions ont célébré cet anniversaire, dévoilant les coulisses d’un tournage mouvementé sur l’île de Martha’s Vineyard, au large de Boston. L’équipe connut en particulier de sérieux déboires avec Bruce, le requin mécanique, qui est entré au Panthéon des monstres marins, aux côtés de Moby Dick ou de la pieuvre géante de Vingt mille lieues sous les mers.
L’héritage cinématographique de Jaws est considérable, puisqu’il a inspiré un genre, la « sharksploitation », le film d’attaque de requins, dont un avatar récent, Sous la Seine (2024) de Xavier Gens, oscille entre l’hommage et la parodie. Gens essaye de renouveler le genre en faisant évoluer le personnage du scientifique de service, Bérénice Bejo remplaçant Richard Dreyfuss. Il lui adjoint de jeunes activistes aux cheveux bleus, qui diffusent des images de massacres de requins, prédateurs indispensables à l’équilibre des écosystèmes marins.
Le producteur de Sous la Seine, Netflix, diffuse également plusieurs documentaires « pro-requins » qui, eux aussi, doivent composer avec l’héritage de Jaws. Tous ces films aux prises de vues spectaculaires se battent contre la supposée monstruosité du requin. Mais aucune image « positive », dont celles très fameuses de l’apnéiste et mannequin Ocean Ramsey nageant avec un grand blanc de 6 mètres (En paix avec les requins, Netflix, 2025), ne semble pouvoir contrebalancer une peur quasi
mythologique.
Le requin, tragique bouc émissaire
Comme le rappellent les auteurs du documentaire « Les dents de la mer, un succès monstre », la peur du requin est fondée sur son absence pendant les deux tiers du film.
Grand admirateur d’Alfred Hitchcock, Spielberg joue sur les nerfs des personnages et des spectateurs, avant de mettre en scène la lutte homérique entre les hommes et le poisson tueur. Métaphore d’une Amérique des années 1970 vaincue au Vietnam et dévorée par un capitalisme prédateur, Jaws est une fiction qui ne prétend rien nous apprendre sur les requins. En revanche, le film en dit long sur la peur destructrice de la nature « sauvage » dans la civilisation occidentale, dont le requin est le bouc émissaire tragique. Vincent Guigueno
« Les dents de la mer, un succès monstre », disponible sur arte.tv jusqu’au 1er janvier 2026.

