Portfolio : les photos de Georges Bertré

Revue N°230

Portfolio, Georges Bertré, Douarnenez
Brick-goélette appareillant à la voile du Port-Rhu.

Par Jacques Blanken – Avant de présenter une exposition des photographies anciennes de Georges Bertré intitulée «Douarnenez à l’aube de la grande guerre », le Port-musée a invité les Douarnenistes à visionner ces clichés pour contribuer à leur compréhension.

À deux pas du Port-musée, dans le tiroir d’un buffet bourgeois, gisaient depuis l’entre-deux guerres plusieurs centaines de plaques de verre soigneusement datées, numérotées et emballées dans du papier cristal.
De véritables joyaux, authentiques témoins d’un Douarnenez oublié, héritage photographique d’un amateur de talent, Georges Bertré, qui a su regarder sa ville à la fois en ethnologue et en artiste. Il nous donne ainsi à voir, par exemple, un brick-goélette appareillant à la voile du Port-Rhu, une kyrielle de chaloupes faisant sécher leurs filets dans l’anse du Rosmeur, ou encore un groupe de marins poussant à bord, avec un naturel saisissant, un tonneau de rogue…

Portfolio, Georges Bertré, Douarnenez

Devant la maison Bertré, qui jouxte l’actuel musée du Bateau, on répare les fûts d’huile d’olive livrés depuis le Sud de l’Italie.

Cette collection unique est constituée pour l’essentiel de clichés noir et blanc pris selon la fameuse technique à double objectif inventée dans les années 1890 par un pionnier de la stéréoscopie, Jules Richard. Faute de soins élémentaires – conservation en atmosphère à hygrométrie contrôlée, et à l’abri de la lumière – ces plaques étaient en voie de détérioration. Par chance, la rencontre d’ayants droit désintéressés et du conservateur Kellig Yann Cotto aura permis qu’elles viennent enrichir les réserves du Port-musée. Avec une poignée d’érudits, férus d’histoire locale, ou spécialistes de bateaux anciens, Kelig Yann Cotto a sélectionné une cinquantaine de vues particulièrement spectaculaires ou représentatives du Douarnenez d’avant 1914, et les a fait restaurer par le photographe Francis Holveck.

Importateur, avitailleur, commerçant et photographe

À l’image d’Eugène Adjet, photographe au regard nostalgique du Paris Belle Époque, Georges Bertré nous lègue avec talent et sensibilité un Douarnenez méconnu des années 1910 à 1914, date à laquelle il fut mobilisé. Avec ces quelques clichés, il nous rappelle le temps du cabotage à voile, quand les chevaux tractaient des charrettes dans des rues pavées aux senteurs de crottin… De cette vision émane un extraordinaire sentiment de sérénité. La vie, figée et silencieuse du fait du support, semble empreinte de quiétude. Est-ce la magie du cadrage ou des matins calmes ? Est-ce l’illusion d’un équilibre dont nous-mêmes aurions rêvé ?

Mais qui était donc Georges Bertré ? Un grand-père norvégien, un père commerçant à Douarnenez, avitailleur de navires et importateur de rogue auquel il succéda, ce photographe était ce qu’on appelait alors un “Monsieur”. Mais ce bourgeois, un éternel panama sur la tête, avait cette particularité de fréquenter deux mondes bien différents que l’histoire locale a souvent opposés. Celui de la pêche, auquel, comme son collègue et
concurrent Probesteau, il vendait la rogue utilisée pour appâter les sardines; et celui des conserveries, que ce représentant “à cartes multiples” fournissait en huile, vinaigre, épices, ou sauce tomate, principaux adjuvants des conserves de poissons. Jeune, il fait de nombreux séjours professionnels en Norvège, en Espagne et en Angleterre. Par la suite, son métier le conduit à de fréquents déplacements. Il se rend souvent jusqu’à Saint-Jean-de-Luz pour y rencontrer ses clients pêcheurs ou conserveurs. À en croire la légende familiale, s’il revenait de ces équipées sans la moindre note écrite, il n’oubliait jamais d’honorer les commandes enregistrées au cours d’une semaine entière.

Portfolio, Georges Bertré, Douarnenez

Embarquées à bord d’une chaloupe sardinière, les “senteuses” viennent vérifier l’état de fraîcheur des poissons ramenés par les thoniers.

Cette proximité avec le monde de la pêche et l’ouverture d’esprit acquise en fréquentant les autres ports du littoral suffisent-elles à expliquer la qualité de ses photographies? Sans doute pas. Même si sa présence quasi quotidienne sur les quais était de nature à aiguiser son regard, il lui fallait aussi un sens artistique affirmé et une certaine proximité avec les sujets photographiés, pour tendre vers cette représentation que l’on peut qualifier à la fois
d’ethnographique et d’humaniste. Loin de la manière des cartes postales de l’époque – certes d’un grand intérêt, mais qui n’échappent pas aux stéréotypes – Bertré développe son propre style, passe du cadrage serré au grand-angle, joue des diagonales, met la scène en relief à l’aide d’un premier plan…
Outre leur évidente qualité esthétique, ces photographies racontent la vie du port sardinier. Mais comment les interpréter, les légender, quand les témoins de l’époque ont disparu ? D’où l’idée de Kelig Yann Cotto d’organiser une projection publique et de solliciter la population locale, susceptible
de reconnaître tel personnage, tel bateau, tel geste, tel lieu. Au cours de cette séance, commentée par Gildas Le Corre, petit-neveu du photographe, l’assistance est allée de surprise en surprise.

Portfolio, Georges Bertré, Douarnenez

Les tonneaux de rogue, marqués du nom du patron, sont en passe d’être embarqués. Remarquer les filets mis à sécher sur chaque chaloupe.

Des oignons ou du thé pour tromper l’odorat

L’exceptionnelle qualité des photos a permis de “zoomer” sur les immatriculations de bateaux et les visages. Et ces détails projetés sur le grand écran ont ravivé la mémoire. C’est ainsi que, soudain, on entendit cet aveu: “Oh! celui-là, je le reconnais! On allait entre gamins voler des poires dans son jardin!” Un autre remarquait que tel homme au bord du quai ne pouvait pas être de Douarnenez puisqu’il portait une casquette “jockey”. À l’époque,
ici, les crâneurs portaient des gaoleg (casquettes à visière de cuir) et les autres la traditionnelle “galette” (béret des marins).
Le passage du temps se remarque aussi à la contemplation des paysages. Ainsi les Douarnenistes ont-ils été étonnés de voir l’île Tristan totalement déboisée, seul le phare émergeant. Ils ont découvert aussi que le grand pont pouvait servir de séchoir à filets et à voiles. Autre scène du passé, ces chaloupes cabanées pour la nuit, d’où s’échappe la fumée des chaudrons de la cotriade.

Portfolio, Georges Bertré, Douarnenez

Le port du Rosmeur encombré de chaloupes sardinières. Sur celle figurant au premier plan, on a sorti le chaudron dans lequel sera cuite la cotriade

Et quel débat passionnant à propos de ces femmes à bord d’une embarcation, semble-t-il un jour de fête. Il s’agissait des “senteuses” qui, avant l’ère des glacières, allaient à bord humer les thons pendus au-dessus du pont, car ce poisson pouvait “tourner” en quelques instants par temps d’orage. Là, parmi les rires de la salle, ont alors été évoquées les astuces des uns et des autres pour perturber par des effluves parasites ces odorats-couperets : friture d’oignons, thé en ébullition… à quoi s’ajoutait le vinaigre répandu sur les yeux morts pour en raviver l’éclat!
Les vues défilent sur l’écran, et les commentaires vont bon train. Devant la maison Bertré, on répare des fûts d’huile d’olive, dont nous apprenons
qu’ils venaient par brick-goélette de la région de Bari, au Sud de l’Italie.

Un joli petit yacht à l’échouage devant la place de l’Enfer rappelle un plaisancier de l’époque, Adrien Stark. Les connaisseurs soulignent la différence entre les façons arrière des canots de thoniers et celles des sardiniers, la poupe des premiers étant moins porteuse et ayant une chambre dont les autres sont dépourvus. Sur la plage du Ris, l’aviateur Poiret lance son Farman dans les airs… Ce convivial collectage de mémoire est une belle et intelligente invite pour une exposition* dont le succès ne fait d’ores et déjà aucun doute.

* Douarnenez à l’aube de la Grande Guerre, photographies inédites de Georges Bertré, du 14 mai au 3 janvier, au Port-musée de Douarnenez.

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