« Owl », naviguer en beauté

Revue N°264

Au départ d’une des quelques manches ventées de la Corsica Classic, on reconnaît, de gauche à droite : le Swan 47 Scherzo, Argyll, Faiahoae et Eileen. © Bernard Rubinstein

par Gwendal Jaffry –

Du 23 au 31 août, vingt voiliers ont pris part à la cinquième édition de la Corsica Classic, un demi-tour de Corse en régate qui a mené les équipages de Calvi à Porto-Vecchio en passant par Ajaccio. À bord de Owl, un ketch à corne sur plans Shepherd de 1909, nous avons eu tout loisir de goûter le plaisir de la voile classique, l’ambiance du rassemblement, mais aussi la beauté des paysages…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Vincent Baculard, son propriétaire, me l’a précisé, « Owl aime la brise ». Ce que je veux bien croire. Si ses formes et son gréement le laissent présager, notre position en queue de flottille le confirme… Alors que nous avons appareillé de Porto-Vecchio dans les premiers, c’est bien dans les derniers que nous coupons la ligne de départ vers Santa-Giulia. Il faut dire qu’il nous a fallu une heure pleine pour établir toute la toile. À bord d’un ketch à corne de cette taille, et malgré notre équipage de huit personnes – dont, il est vrai, quatre découvrent Owl –, envoyer grand-voile, grand-flèche, artimon, flèche d’artimon, trinquette, clinfoc et foc prend un certain temps.

Corsica classic

En régate, ou quand l’équipage est au complet, on peut gréer un flèche sur chaque mât, celui de grand-voile pouvant être de 10 mètres carrés (photo) ou de 19 mètres carrés. Noter la faible hauteur des superstructures, qui contribue à l’élégance du yacht. © Vincent Baculard

Dans 5 nœuds de vent, le plan Shepherd louvoie à 1,5 nœud. Vers 15 heures, tandis que presque tous les concurrents nous narguent loin devant, skipper et propriétaire décident de mettre un terme à l’exercice en quittant le parcours. Une fois abattu à 100 degrés du vent, un foc-ballon radial est établi endraillé. À 4 nœuds surface, nous sommes désormais en route directe vers la ligne finale de cette manche, trajectoire qui nous fait passer entre la terre et les îles Cerbicale. Ainsi nous pourrons assister à l’arrivée des premiers concurrents, dont deux Tofinou 12 m qui tirent des bords au portant pour profiter des petits airs, comme le magnifique Olympian, Class P construit à Chicago en 1913 sur les plans de William Gardner, le concepteur de la célèbre goélette Atlantic. Au final, c’est d’ailleurs ce nouveau venu en Europe, centenaire si caractéristique avec sa coque étroite et très basse sur l’eau, qui s’adjugera la victoire.

Un bateau que l’on rallonge et que l’on vole

Ce soir, tous les voiliers seront sur coffre dans le golfe de Santa-Giulia. Avant le cocktail et le dîner prévus sur la plage « Moby-Dick », une partie de l’équipage s’octroie une baignade. Pour Vincent Baculard, arrivé tard dans la nuit de Paris, la mer à 27 degrés, comme l’air, font aussi partie du plaisir de cette Corsica Classic. D’autant que notre homme ne s’est pas ménagé à la ma­nœuvre aujourd’hui. Une appétence pour l’action, et « l’intelligence du bord » assumée. « Quand j’ai décidé de me remettre à la voile au terme d’une pause d’une quinzaine d’années, j’ai su que ce serait en classique malgré mon inexpérience en la matière. Enfant et adolescent, à Saint-Briac (Ille-et-Vilaine) où nous passions nos vacances, j’ai navigué en Optimist, Vaurien, 470, Fireball… Mes parents ont eu un Corsaire, puis un Flirt. Ensuite j’ai fait régates et croisières vers Bréhat et Chausey. À dix-huit ans je skippais mon premier bateau, un Arpège. Puis j’ai loué régulièrement vers des destinations exotiques. Alors, pourquoi un classique ? Parce que tu participes de la conservation d’un objet qui offre un usage et c’est une manière de vivre la mer. » Mais c’est aussi le professionnel de la communication et de la stratégie d’entreprise qu’on retrouve ici. « Un classique c’est une façon intéressante de posséder un terrain physique, contrai­rement aux unités modernes, trop automatisées. Un classique permet de réfléchir sur l’homme, les éléments, le matériel. »

C’est ainsi que vers 2010, Vincent s’est mis en quête d’un yacht gréé à corne qui mesure entre 17 et 20 mètres de long, soit une unité suffisamment grande pour être logeable, mais pas trop afin de conserver taille humaine. Au terme d’une année de recherches, Owl a eu ses faveurs. « J’ai navigué deux heures avec Gian Piero Grandi, son propriétaire. J’étais en confiance car le bateau a bénéficié d’une importante restauration dans les années quatre-vingt-dix. Et puis, clin d’œil de l’histoire, c’est un voilier que je me souvenais avoir vu à Saint-Malo quand j’avais quinze ans… » L’acquisition se fait en novembre 2011. Pour ses cinquante ans, Vincent s’offre une centenaire.

Owl a été conçu en 1909 par Frederick Shepherd (1869-1969), un architecte réputé pour ses yachts de croisière dont plusieurs existent toujours, comme Amokura (1938), Coral of Cowes (1903), Wayward (1908), Diadem (1907), ou encore Swastika, construit en 1908 au chantier Gill & Son de Rochester (Kent) et qui pourrait être son frère en construction. Notre ketch est pour sa part mis sur cale au chantier White Brother’s de Southampton pour C. Ethelston Parker. La quille est en orme, l’étrave et l’étambot sont en chêne, comme les membrures. Le bordé riveté est en pitchpin, sauf la préceinte en teck et les huit virures des fonds qui sont en orme. Le pont est latté teck et kaori sur un barrotage en chêne. À l’intérieur, on trouve un carré, le poste équipage, une cabine de propriétaire située à l’arrière et dotée d’un cabinet de toilette. Quant au moteur, un deux cylindres Ailsa Craig à pétrole, il ne sera installé qu’en 1913.

Si Owl n’a pas laissé de grands souvenirs de croisière ou de régate – on ne lui en connaît qu’une seule, un match à handicap organisé par le Royal Dorset Yacht Club en 1910, course qu’il termine en troisième position –, deux événements ont toutefois marqué sa vie, et pas des moindres. En 1921 d’abord, alors que Shepherd s’installe à Swanwick (Hampshire) pour s’associer à la Morgan Limited au sein d’un chantier naval, Owl subit une étonnante modification entre les mains de son deuxième propriétaire, le Londonien Nicholas Pentreath Andrew qui l’a acquis en 1914. Cet hiver-là, le ketch est en effet rallongé de 2,20 mètres. S’agit-il de travailler son ra­ting ? Peu probable. Sa stabilité longitudinale ? Son habitabilité ?… Paradoxalement, la voilure diminue, largeur et tirant d’eau restant inchangés.

Quant au second événement, il a lieu une quarantaine d’années plus tard, alors que le ketch appartient à M. Burnett, son si­xième propriétaire, qui l’a acquis en 1960 pour l’exploiter au charter. Alors qu’il cherche à vendre son bateau, trois militaires américains le lui empruntent pour l’essayer… et le lui volent. On ne retrouvera Owl que deux ans plus tard à Nouméa, grand-mât cassé. Un nouvel espar sera fa­briqué en Écosse puis expédié en Nouvelle-Calédonie afin que le bateau puisse rejoindre l’Europe.

Une restauration de fond pour un grand tour de l’Atlantique

En 1979, le joli ketch devient français avec le Malouin Michel Petit, qui va conser­ver le plan Shepherd une dizaine d’années, pour finalement s’en séparer quand son entretien devient trop lourd. Pour Gian Piero Grandi, qui est en quête du successeur à son Sangermani de 1952, Owl sera un coup de cœur. « Je recherchais un yacht à corne quand un ami a repéré le plan Shepherd­ à Saint-Malo. Son caractère m’a tout de suite plu. » De 1992 à 1996, il confie son bateau à l’International Boatbuilding Training College de Lowestoft pour une restauration de fond. Les pièces endommagées de la structure sont refaites, ainsi que le safran et le pont. La coque est entièrement revissée, certains bordages étant remplacés. Le cockpit, qui avait été déplacé derrière la barre – « Dès que la mer était forte, ça devenait une baignoire » –, retrouve sa place derrière le mât d’artimon. Le grand-mât est refait, comme le gréement…

Corsican Classic

À bord de Owl, difficile de dire ce qui est d’origine et ce qui ne l’est pas… Sur le pont, on reconnaît une boîte à dorade qui aère la cuisine et un coinceur ainsi que le davier d’étrave. À l’intérieur, la plus belle cabine est assurément celle de l’arrière ; le yacht offre par ailleurs une petite dizaine de couchettes, dont certaines dans le carré. © Yoann Vadeleau et Gwendal Jaffry

À sa sortie de chantier, Owl rejoint La Rochelle. Il gagne ensuite Porto, puis les Canaries. De là, Gian Piero traverse l’Atlantique avec sa fille ainsi qu’un couple de professionnels et trois équipiers. En janvier 1997, le ketch est à Trinidad. Il part ensuite au Venezuela, puis aux Grenadines. En avril, il participe à la Semaine d’Antigua. Il rejoint plus tard Long Island pour l’été, puis le Maine à l’automne. L’hiver, il regagne les Antilles françaises, puis les Grenadines et Antigua où il participe en avril 1998 à la Semaine classique. Enfin, le ketch est confié­ à un skipper professionnel pour regagner l’Europe. « Mais, au milieu de l’Atlantique, il a été victime d’une pancréatite qui a contraint­ à l’évacuer, raconte Gian Piero. Un médecin américain a été parachuté sur zone et un pétrolier de Total détourné pour l’évacuation. L’équipage a terminé seul le convoyage jusqu’à Lisbonne où se tenait l’Exposition universelle. » Le bateau sillonnera ensuite la Méditerranée au départ de Porto Rotondo (Sardaigne), à moins qu’il ne passe en Atlanti­que, comme en 2001 où il participe au Jubilé de la Coupe de l’America à Cowes. Un retour aux sources qui lui réussit : lors d’une manche très ventée, Owl remporte sa première victoire toutes voiles dehors quand d’autres y laissent des mâts !

Vincent a choisi pour sa part de baser Owl au Cap-d’Agde, le Languedoc lui étant aussi cher que la Bretagne. « La première saison, nous avons navigué essentiellement le week-end, l’occasion de voir les travaux à prévoir. C’est ainsi qu’on a gréé un flèche sur l’artimon pour une question d’esthétique. Par ailleurs, 400 kilos de lest ont été supprimés sur l’avant pour équilibrer le bateau, le second cabinet de toilette a été converti en couchette double, etc. » Pour entretenir le yacht et le mener en mer – d’autant qu’il est désormais loué pour se financer –, Jacques Salemme est embauché comme skipper dès 2012. « C’est un bon marin, précise Vincent, avec une grande qualité : il sait tout faire à bord. » Et pour cause. Jacques, Marseillais d’origine, a fait quinze ans de pêche à Sète, puis cinq ans de travaux maritimes comme commandant de remorqueur, avant de devenir capitaine de crevettier en Algérie, puis capitaine de bateau à passagers, sans compter deux an­nées de balade en famille sur un Joshua de 16 mètres avec Laurence, sa femme, qui officie désormais à bord de Owl en tant que marin et hôtesse.

Cocktail dans des endroits de rêve, barbecue sur la plage

Owl alterne depuis trois ans croisières et rassemblements. Cet été, il était aux Baléares, puis il a mis le cap sur cette Corsica Classic, un événement créé en 2010 par Thibaud Assante, le même qui avait ima­giné en 2003 les Régates impériales d’Ajaccio (CM 180). La course, ouverte aux yachts classiques et aux « esprits de tradition », est partie cette année de Calvi avant de mettre le cap sur des endroits aux noms de rêve : la Revellata, Scandola, Girolata, Porto, les calanches de Piana, les Sanguinaires, Ajaccio, Porto Pollo et le golfe du Valinco, Bonifacio… Chaque jour, les yachts parcourent entre 15 et 30 milles. Chaque soir, une jolie fête est organisée à terre, Thibaud et son équipe accordant une grande importance à l’art de vivre qui doit entourer ses belles dames. Cocktail dans des endroits de rêve, barbecue sur la plage… La Corsica Classic s’efforce de faire vivre à chacun un moment d’exception.

Corsica Classic

Olympian, qui n’avait jamais quitté les États-Unis jusqu’à cette année, est une des révélations de cette cinquième Corsica Classic.© Bernard Rubinstein

Le vendredi, au petit matin, le mouillage de Santa-Giulia est tout en douceur. Le vent ne s’est pas encore levé, les lumières sont toujours pastel. Sur les ponts, on prend un dernier café avant de préparer l’appareillage, tout en détaillant les forces en présence. Sur notre avant, Dorade se distingue par sa finesse et son franc-bord particulièrement bas, qui lui donnent l’air léger comme une plume. On a peine à imaginer que ce yawl bermudien d’une élégance rare a remporté la Transatlantic Race de 1931, course qui contribuera à lancer la carrière d’Olin Stephens, son architecte (CM 175)… Sur notre tribord, voici Oiseau de Feu, un plan Charles Nicholson de 21 mètres lancé en 1937 (CM 77), désormais exploité au charter par deux jeunes copropriétaires suisses formés à l’école du haut niveau. Quelle richesse possèdent ces marins qui, comme Cyril Peyrot, savent s’en­thousiasmer autant pour un classique que pour une préparation olympique en 49er ! Plus loin, on reconnaît aussi Vistona (dessiné par l’Écossais William MacPherson Campbell en 1937), le cotre bermudien Irina VII (dessiné par Alfred Mylne et lancé en 1935 par le chantier Fife à Fairlie), Argyll (le plan Sparkman & Stephens vainqueur en 1950 de la Course des Bermudes), Eileen (un 12 m CR lancé en 1938 à Oslo par Anker & Jensen)… Quelques « contemporains » sont aussi de la fête, dont un Swan ou le plan Ribadeau-Dumas Faiaohaé.

À midi sonnant, toute cette flottille prend le départ d’une course de 16 milles qui va la mener à Bonifacio. Comme hier, nous établissons toute la toile. Mais cette fois-ci, nous franchissons la ligne – très favorable – bien lancés bâbord amures. Dans 9 à 10 nœuds de vent, les virements vent devant s’enchaînent, Owl restant un bateau facile à la manœuvre. Au louvoyage, il suffit ainsi de passer le foc et de changer les bastaques, Jacques conservant toujours un œil sur la tenue du mât, même dans le petit temps. Et dès qu’il faut donner la main, Vincent est présent. « J’aime ça, comme j’aime imaginer les améliorations qu’on pourrait apporter. C’est ainsi que depuis 2012 on a rendu à nouveau la trinquette autovireuse. On a également supprimé l’étarque de foc par le bas car ça compliquait les choses. On a installé deux bloqueurs sur le pont, qui permettent de coincer les bastaques ou les écoutes des voiles d’avant pour libérer deux winches, lesquels servent désormais pour l’écoute de grand-voile… »

À 3 nœuds surface, et environ 50 degrés du vent, Owl progresse à son rythme, distançant rapidement le Johanna Lucretia, un ancien bateau de pêche anglais sexagénaire transformé en goélette. À bord, chacun trouve ses marques, en quête d’ombre entre deux manœuvres, le regard rivé sur la côte, extraordinaire. Tandis qu’Hervé, le frère de Vincent, est à la barre, Dominique, une de leurs amies, profite du moment, se remémorant ses navigations passées aux Glénans et le charme de leurs cotres. Jacques et Laurence veillent au bord, mais aussi sur Luc et Teddy, deux jeunes Toulonnais qui chaque jour débarquent de la goélette Patriac’h de Zone Bleue – une association destinée à faire découvrir l’environnement marin – pour venir renforcer l’équipage de Owl.

Corsica Classic

Dorade, le yawl qui a lancé la carrière d’Olin Stephens. © Bernard Rubinstein

À 13 h 30, Laurence sort les sandwiches. À 15 heures, alors que nous sommes par le travers du golfe de Rondinara, le vent monte à 12 nœuds. Les visages s’illuminent, le grand ketch allonge la foulée… et la brise s’effondre. Mais l’espoir demeure ! À un mille dans notre Sud, on voit bien que les meneurs de la flotte ont trouvé du vent frais. Vingt minutes plus tard, l’eau frise de tous bords. Encore cinq minutes et 15 nœuds établis dans le 270 font clapoter l’eau bleue. Owl est bientôt lancé à 6 nœuds, tribord amures, appuyé sur sa hanche sans jamais immerger son plat-bord. Cap sur la Sardaigne, nous laissons bientôt la pointe Capicciolu par le travers, puis les îles Ca­vallo et Perduto.

Jacques avait promis un renforcement du vent dans les Bouches ; Éole lui donne raison. Peu à peu, les tensions du gréement se font sentir. Celle qui hier jouait la belle lascive affiche désormais son caractère. Owl progresse tout en puissance et au plus près à proximité de la cardinale Sud Lavezzi. « On est limite de grand-flèche, annonce Jacques. Soit on amène maintenant, soit on risque de galérer si ça forcit et qu’on doit descendre les 19 mètres carrés de toile. – On conserve, suggère Vincent, qui ne boude jamais son plaisir. La ligne d’arrivée n’est plus qu’à trois milles. » Et de me préciser, « C’est un bateau qui supporte très bien la toile. Quand ça forcit, on descend les flèches, l’artimon et le clinfoc. Si ça monte encore, on roule la grand-voile, et éventuellement on amène le foc. » À 7 nœuds, le pont sous l’eau, Owl fonce en douceur vers le bateau-comité mouillé sous la côte qui s’étire entre le cap Pertusato et la pointe Sperono. Deux virements plus tard, la ville haute de Bonifacio nous domine, funambule et lumineuse. Ce soir, tout n’est décidément que beauté.

 

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