Albaola, éveilleur de mémoire

Traînière de pêche, pays basque, Albaola
© coll. Albaola

Par Xavier Mevel – Fondée à Pasaia par un charpentier de San Sebastián formé aux États-Unis, Albaola a entrepris de ressusciter le patrimoine maritime du Pays basque. Depuis lors, l’association n’a cessé de lancer des bateaux et de les faire naviguer – jusque sur le Saint-Laurent – dans les lieux où ils se sont illustrés. Un dynamisme décoiffant qui a séduit les organisateurs de la Semaine du golfe.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée n° 232 (mai 2011) bénéficie d’une iconographie enrichie.

Cet endroit magnifique et charmant comme tout ce qui a le double caractère de la joie et de la grandeur, ce lieu inédit qui est un des plus beaux que j’aie vus et qu’aucun “tourist” ne visite, cet humble coin de terre et d’eau qui serait admiré s’il était en Suisse et célèbre s’il était en Italie, et qui est inconnu parce qu’il est en Guipuzcoa, ce petit éden rayonnant où j’arrivais par hasard, et sans savoir où j’allais, et sans savoir où j’étais, s’appelle en espagnol Pasajes et en français Le Passage.»

Traînière de pêche, pays basque, Albaola

La ria de Pasaia avec, à gauche, le port de commerce et à droite l’ancien chantier naval récemment attribué à Albaola. © coll. Chasse-Marée

Les Basques ne tiendront pas rigueur à Victor Hugo d’avoir omis de préciser que dans leur langue on dit Pasaia : ils ont fait un musée de la maison où séjourna le poète au cours de l’été 1843. Les habitants de Pasaia n’ont pas oublié non plus que La Fayette appareilla d’ici le 27 mars 1777, «para luchar por la independencia norteamericana», comme le rappelle une plaque.

Située 5 kilomètres à l’Est de Donostia (San Sebastián), Pasaia doit son nom à sa position sur le goulet d’une ria. L’agglomération réunit San Juan, sur la rive droite, et San Pedro, de l’autre côté, deux villages traditionnellement antagonistes malgré les navettes incessantes qui les relient, dont Hugo s’étonnait qu’elles soient toujours assurées par des femmes… À l’époque, tous les hommes étaient en mer. Encaissé entre deux montagnes, le fjord est suffisamment profond pour que les cargos puissent l’embouquer et rallier un vaste plan d’eau intérieur aux quais hérissés de grues. C’est un spectacle étonnant que celui de ces mastodontes slalomant au ras des balcons sur ce bras de mer dont la passe d’entrée est quasiment invisible du large.

Ici, pas de plages comme à Hendaye ou à Ondárroa. Nous sommes dans la Lorraine espagnole, une région industrielle qui s’est développée grâce à ses forêts, à la richesse en métaux de son sous-sol, à ses cours d’eau et à son accessibilité par la terre et par la mer. Ces atouts ont favorisé le développement industriel lié aux aciéries, mais également la construction navale. C’est ici que, du XVIe au XVIIIe siècle, les rois d’Espagne construisaient leurs vaisseaux. En témoignent encore les silhouettes contraintes de certains arbres destinés à produire des bois tors selon une technique appelée ipinabarra (littéralement « donner de la branche »). « Les arbres étaient taillés tous les dix ans de telle sorte que les branches sélectionnées soient dénuées de nœuds et poussent selon la forme désirée, précise Mikel Leoz, le graphiste de l’association Albaola. Les arsenaux avaient standardisé la construction des navires au point que sur un galion tous les genoux peuvent avoir le même angle et presque toutes les membrures la même courbe. Les archéologues ont montré qu’avec la même forme de membrure, en faisant varier seulement les varangues, on pouvait construire des coques allant de 180 à 300 tonneaux. »

Cette grande époque des arsenaux s’est achevée après la défaite de Trafalgar. Au XIXe siècle, les chantiers basques travaillent pour la pêche et le commerce. Parfois aussi pour la plaisance : le grand Fife en personne s’est rendu à deux reprises à Pasaia pour y superviser la construction d’Hispania, le 15 m JI commandé par Alphonse XIII au chantier Astilleros Karpard.

Pasaia a été le plus grand port baleinier du monde

Protégé de la houle et de l’ensablement grâce à son kanala en chicane, la baie de Pasaia est l’un des meilleurs abris du golfe de Gascogne. De là sa vocation maritime. « Pasaia a été le plus grand port baleinier du monde », assène Xabi Agote, le charismatique fondateur d’Albaola. Un document atteste qu’en 1525, on y accueillait quarante et un navires baleiniers, armés par mille quatre cent soixante-quinze hommes. C’est pour rappeler ce passé que l’association a construit quatre fours à huile au bord d’une crique, à l’entrée de la ria. Malheureusement ils ont été pulvérisés par un éboulement de la falaise. Xabi (prononcer Chabi) nous montre les gravats qu’il en reste. « Tout laisse supposer qu’on a dû échouer ici des baleines pour les dépecer et en fondre la graisse, précise-t-il. Pourquoi les pêcheurs les auraient-ils remorquées au fond du port pour empuantir tout le monde ? »

Traînière de pêche, pays basque, Albaola

La crique à l’entrée du bras de mer, où l’association a reconstitué trois fours à huile de baleine. © coll. Chasse-Marée

Ainsi l’association Albaola s’emploie-t-elle à raviver la mémoire maritime du Pays basque. Une tâche qui ne doit d’aboutir aujourd’hui qu’à la ténacité de son fondateur. Né en 1964 à San Sebastián, Xabi a bien quelques ancêtres marins, mais la famille a mis sac à terre. Son avocat de père lui montre le chemin. Logiquement, il devrait faire son droit, comme ses frères. Seulement voilà, la mer l’attire. Non pas tant les plages ou les promenades dominicales à bord du voilier paternel, plutôt les flâneries sur les quais fleurant la sardine et le coaltar, les jeux d’eau à bord des battel des copains. « Ado, se souvient-il, j’ai été témoin de la disparition de ces embarcations traditionnelles que j’adorais. Tout le monde s’en foutait ! »

Élève maussade, Xabi renonce aux études supérieures. À seize ans, « surtout pour apprendre le français », il s’inscrit dans une école d’agriculture de Champagne. Deux ans plus tard, il repasse la Bidassoa, guère plus paysan, mais parfaitement francophone. Et toujours indécis sur son avenir. Le déclic viendra un vendredi soir, devant son téléviseur. Ce jour-là, Thalassa diffuse un reportage sur l’Apprenticeshop, l’école de charpente navale fondée par Lance Lee dans le Maine, sur la côte Est américaine. Enthousiaste, Xabi contacte l’établissement. Les places sont rares : trois ans d’attente pour les étrangers. Le temps d’apprendre l’anglais. À vingt-trois ans, le jeune Basque s’envole pour les États-Unis. Deux années durant, il apprend la charpente navale à l’Apprenticeshop de Bath. Sa formation achevée, il reste dans le Maine participer à la reconstruction d’une goélette du XIXe siècle. Ce séjour américain va déterminer l’avenir du charpentier. « Dans le Maine, dit Xabi, j’ai appris mon métier et surtout j’ai découvert un concept qui n’existait pas encore au Pays basque, celui de la sauvegarde du patrimoine maritime. »

Traînière de pêche, pays basque, Albaola

Xabi Agote, le fondateur d’Albaola, à bord du bateau assurant la navette entre San Juan et San Pedro, les deux villages de Pasaia. © coll. Chasse-Marée

En 1990, c’est un Xabi tout feu tout flammes qui revient au pays. Le mouvement de « revival » qu’il a connu aux États-Unis, pourquoi ne pas le lancer chez lui ? Les épaves ensouillées dans les fonds de ports, on allait les restaurer ! Les galions, chaloupes et traînières disparus, on allait les reconstruire ! La mémoire des pêcheurs sardiniers du golfe de Biscaye, des baleiniers et morutiers de Terre-Neuve, on allait l’extirper des archives ! Espoirs vite déçus. Le prophète prêche dans le désert. Alors que la Bretagne s’agite depuis une décennie, alors que de l’autre côté de la frontière les copains d’Itsas Begia viennent de lancer la construction de leur grande chaloupe Brokoa, en Espagne, Xabi ne trouve «aucun appui».

Dépité, le charpentier galère. Il loue ses services dans la réparation navale, ses bras sur le marché au poisson, son énergie à bord d’un chalutier… Et comme cet emploi du temps mité lui laisse quelques loisirs, il commence à creuser son sillon de mémoire : relevés d’épaves, lectures, recherches d’archives, collecte de témoignages d’anciens pêcheurs et charpentiers. « Certains m’envoyaient balader, se souvient-il ; ils n’aimaient pas leur métier. » C’est alors qu’il rencontre Jean-Louis Boss. Formé aux Beaux-Arts, ce Bayonnais avait dessiné de nombreux bateaux traditionnels de la côte basque et il enquêtait sur les pêcheurs de Fontarabie au tournant du siècle (1884-1910). « Quand j’ai vu ses dessins, se rappelle Xabi, j’ai voulu le rencontrer. Il n’a malheureusement rien publié, mais il m’a appris. »

Une traînière de pêche construite aux États-Unis

Malgré cette rencontre, le charpentier désœuvré s’avoue « dégoûté ». Désespérant de jamais exercer son métier, il passe deux ans à convoyer de gros voiliers, histoire de se refaire une santé mentale. Sa décision est prise : charpentier il est, charpentier il reste ! D’abord, il crée l’association Albaola, avec un objectif raisonnable : construire la réplique d’une traînière de pêche à neuf bancs dont il a reconstitué le plan de formes avec Jean-Louis Boss à partir d’une épure retrouvée dans un chantier d’Orio. Ce type d’embarcation était apparu au milieu du XVIIIe siècle avec l’adoption du filet tournant (txerkoa). Pour encercler rapidement les bancs de sardines levés par les dauphins, il fallait un bateau plus véloce que les lourdes chaloupes. Ainsi est née la traînière, même si cette dénomination ne lui sera donnée qu’au cours du siècle suivant, quand les pêcheurs utiliseront la bolinche, autre type de filet tournant appelé trena. La traînière de pêche traditionnelle disparaîtra avec l’introduction de la vapeur, ne survivant que sous la forme plus affûtée des embarcations de courses d’aviron.

Faute de trouver des partenaires au Pays basque, c’est aux États-Unis que Xabi va concrétiser son projet. Profitant d’une escale dans le Maine, il fait part de ses difficultés à son ami Lance Lee. Et ce dernier lui propose de construire la traînière dans le cadre de l’Apprenticeshop. Le financement est assuré par les cousins basques du Nouveau Monde, sollicités par le biais de leurs nombreuses amicales. Lancée le 10 mai 1998, Ameriketatik (« Venue des Amériques ») rallie Bilbao par cargo (CM 161).

La croisière inaugurale de la traînière américaine le long de la côte basque prend vite des allures de caravane promotionnelle. Ameriketatik est armée par une douzaine de rameurs, mais l’équipage est renouvelé à chaque escale ; trois cents personnes originaires des vingt-neuf ports visités peuvent ainsi embarquer. Gros succès ! Les anciens s’émeuvent de revoir un bateau qu’ils avaient oublié. La presse souligne la générosité des cousins d’Amérique, rappelant que les donateurs de cette traînière sont les descendants des pêcheurs basques qui s’aventuraient jusqu’au Labrador à la poursuite des baleines ou des bancs de morues.

« De tous les ports où nous avons fait escale, raconte Xabi, c’est Pasaia qui nous a réservé le meilleur accueil. C’est pourquoi nous nous y sommes installés. » Fernando Nebreda, le directeur d’Oarsoaldea – agence de développement économique de la communauté urbaine d’Errenteria, Lezo, Oiartzun et Pasaia –, y a largement contribué. « Dans cette région industrielle, explique-t-il, les touristes ne s’arrêtent jamais. On s’est donc demandé comment les retenir. Et on s’est vite rendu compte que ce qu’il fallait mettre en avant ici, c’était notre culture, et singulièrement notre patrimoine maritime. » De son côté, Albaola cherchait un lieu où jeter l’ancre. «Fernando a été le seul à nous faire une proposition concrète, précise Xabi, il nous a invités à nous implanter à Pasaia et nous a offert l’appui de son agence.»

L’association s’établit dans un ancien chantier naval de San Juan. C’est un vieil atelier exigu, un peu sombre, mais bien placé au cœur du village et tout au bord de l’eau. Pour lancer les bateaux, on attend le flot, on ouvre la grande porte du pignon et hop ! on les bascule directement dans la mer. C’est là qu’Albaola crée Ontziola, centre de recherche et construction d’embarcations traditionnelles. Xabi peut enfin exercer son métier chez lui. Et le travail ne manque pas, entre les recherches d’archives, les enquêtes de terrain, les restaurations et les constructions de répliques, c’est toute la typologie des embarcations basques qu’il faut reconstituer. Le financement est assuré par Oarsoaldea, qui y investira 2 millions d’euros en douze ans. En outre, l’office du tourisme, qui relève des compétences de l’agence, canalise un flot de visiteurs vers l’atelier. En dix ans, quelque cent vingt mille personnes, dont la moitié de Français, y sont passées.

Traînière de pêche, pays basque, Albaola

Les recherches en archives aboutissent à la construction d’embarcations primitives, comme ces bateaux de cuirou cette pirogue monoxyle dont la plupart des Basques ignoraient qu’ils avaient existé dans leur pays. © coll. Chasse-Marée

La première embarcation construite au chantier, en 2000, est Zabarré, une yole de service de 9,30 mètres du XIXe siècle. Viennent ensuite deux battelak haundi de 6,87 mètres, baptisées Basanoaga, nom du lieu où étaient implantés des arsenaux d’Errenteria, et Gastibelza, titre d’un poème de Victor Hugo. En 2004, c’est une pirogue monoxyle de 5,50 mètres creusée à la hache et à l’herminette dans un chêne de 3 tonnes, comme son modèle conservé au Musée ethnographique de Bayonne. La même année est lancée une kalerua, embarcation de pêche à neuf rameurs. Longue de 7,37 mètres, elle est appelée Arditurri, un toponyme d’Oiartzun où étaient exploitées des mines de fer et d’argent.

Butus et Beothuk, les chaloupes du San Juan

En 2005 et 2006, Butus et Beothuk voient le jour. Ces deux chaloupes baleinières du XVIe siècle, longues de 8 mètres pour 2 mètres de large, doivent leur nom à la lointaine contrée où leur modèle a été retrouvé : Butus est l’ancien nom du port baleinier de Red Bay, et Beothuk celui d’une tribu indienne de Terre-Neuve, aujourd’hui éteinte. Quel rapport entre ces noms et les chaloupes basques ? C’est une longue histoire…

La première pierre de l’édifice est apportée par Selma Barkham dans les années soixante-dix. Cette archiviste canadienne venue au Pays basque enquêter sur les pêcheurs de baleine, dont beaucoup ont fait souche outre-Atlantique, retrouve à Oñati un document concernant le naufrage du San Juan à Red Bay, sur la rive Nord du détroit de Belle-Isle, en 1565. Armée par environ cinquante-cinq hommes, cette nef de 200 tonneaux construite à Pasaia en 1563 avait quitté le port de Pasaia à destination de « Terra Nueva » pour y chasser la baleine. En fin de campagne, la cale bourrée de barils d’huile, elle s’était réfugiée dans le mouillage abrité de Red Bay, attendant la fin d’une tempête pour appareiller. Hélas ! le vent remplit la baie de blocs de glace qui écrasèrent la coque. Il fallut tout abandonner. L’année suivante, l’armateur expédia sur place un autre navire pour récupérer ce que la mer et la glace avaient épargné de la cargaison. Le partage du fruit de cette campagne fut-il inéquitable ? Toujours est-il que deux harponneurs, s’estimant lésés, réclamèrent leur dû devant notaire. Et c’est cette déposition notariale qui va mettre Selma Barkham sur la piste du San Juan.

De retour à Ottawa, l’archiviste fait part de sa découverte à la division d’archéologie sous-marine de Parcs Canada, institution œuvrant à la protection des sites et lieux de mémoire nationaux. En 1978, les indications apportées par Selma Barkham conduisent les plongeurs à fouiller l’anse de Red Bay, où le San Juan est formellement identifié. Les années suivantes, les archéologues procèdent à une fouille systématique de cette épave de nef, ancêtre des galions espagnols. Les conditions de plongée sont plutôt rudes, comme en témoigne Robert Grenier, le responsable de l’équipe : « Près de sept mille heures de plongée ont été accumulées, à une profondeur moyenne de 10 mètres, dans une eau qui se maintient à près de 0° Celsius. Munis de scaphandres chauffés à l’eau chaude ou de vêtements de plongée étanches, les archéologues de Parcs Canada et quelques étudiants passent de deux à six heures par jour sous l’eau à dégager les débris et les sédiments à l’aide de suceuses. »

Au fil des campagnes, l’épave, relativement bien conservée dans l’eau froide et peu agitée de la baie, est dégagée. Ces vestiges appartiennent à une nef de 200 tonneaux, longue de 22 mètres, large de 7,50 mètres, avec un creux de 5,50 mètres. Quantité d’objets sont mis au jour, qui seront exposés au musée de la pêche baleinière ouvert à proximité : barriques de chêne, assiettes et couverts en bois, vaisselle de terre cuite ou d’étain, souliers et bottes de cuir… Les plongeurs remontent aussi à la surface plusieurs pièces équipant le navire : un petit canon, une ancre, un cabestan, une pompe de cale, le gouvernail, un mât, des carlingues et trois chaloupes. L’une d’elles, plaquée sous l’épave dans le sol fangeux, et ainsi protégée des agressions de l’oxygène, est dans un état de conservation exceptionnel. Un cadeau inespéré pour Albaola, qui va pouvoir en faire une copie conforme.

Traînière de pêche, pays basque, Albaola

Albaola, dont le fondateur estun grand rameur – il a participé à une transat en double –, construit des bateaux pour les faire naviguer, à l’image de la «kalerua» Arditurri, bateau de pêche à neuf rameurs. © coll. Albaola

À Pasaia, ce chantier est conduit avec un souci d’authenticité extrême. Cela commence dès la coupe des chênes dans une forêt voisine, où les arbres sont abattus à la hache. Ensuite le bois est débité manuellement en plateaux par deux scieurs de long. De même tous les clous et autres ferrements sont forgés dans l’atelier. La construction respecte scrupuleusement la manière et les matériaux du xvie siècle, avec cette façon originale d’un bordé combinant le franc-bord pour la carène et le clin pour les deux virures supérieures des flancs.

Descente du Saint-Laurent dans le sillage des baleiniers

Beothuk, la seconde unité, est promise à un destin exceptionnel. Tous les bateaux d’Albaola sont construits pour naviguer, mais tous n’iront pas aussi loin. Rêveur impénitent, Xabi s’est imaginé expédier sa chaloupe au Canada pour y faire un pèlerinage sur le Saint-Laurent dans le sillage des baleiniers basques. L’aventure consiste à relier Québec à Red Bay en escalant dans les anciennes bases des pêcheurs basques et en rencontrant les descendants des tribus indiennes avec lesquelles ils avaient fraternisé. Le 5 juin 2006, ce petit bateau creux au franc-bord réduit s’élance pour un périple de 1 000 milles sur un fleuve réputé impétueux. À son bord ont pris place six Basques en costumes médiévaux – reconstitués d’après les lambeaux de vêtements et de chaussures retrouvés dans des sépultures de Red Bay – et un Indien micmac en habit traditionnel. Cela peut faire sourire, mais ce purisme n’a rien de folklorique. Il s’agit pour Albaola de reconstituer au mieux le contexte historique et de tester la qualité de ces tenues d’époque en matière de protection contre le froid et l’humidité. « En l’occurrence, estime Xabi, les pêcheurs basques semblaient mieux lotis que les Bretons, car ils portaient des peaux de biques, plus chaudes et plus imperméables que les capotes cirées. »

Et le patron d’Albaola d’enfoncer le clou : « Nous sommes très admiratifs de ce qu’ont fait les Bretons pour la sauvegarde de leur patrimoine maritime. Ils nous ont montré la voie il y a trente ans. Pourtant, nous regrettons que les belles répliques qu’ils ont faites soient déconnectées de leur contexte. Nous sommes choqués, par exemple, qu’à bord des bateaux de basse Bretagne on ne parle pas le breton. Pour nous, c’est impensable, car le bateau est la matérialisation d’un univers global que nous voulons appréhender. » Le mode de construction des bateaux, les outils, les matériaux, les costumes, la langue, tout doit être d’époque. Y compris la nourriture ! Andoni Etxarri – qui pilotait le pneumatique accompagnateur – se souviendra longtemps de la morue cuite au feu de bois, qui contenait plus d’aiguilles de pin que d’arêtes !

Malgré quelques revers et déconvenues – comme la rencontre avec des Indiens par trop assistés –, ce voyage au Canada restera l’un des temps forts de l’association. D’ailleurs Xabi prépare déjà une nouvelle escapade, cette fois-ci sur la côte du Maine, dans le sillage des pêcheurs de morue. Le grand séducteur a déjà commencé à recruter son équipage. C’était un soir glacial de janvier. Nous étions invités chez un producteur de cidre bio à goûter son premier cru. Ces dégustations font fureur au Pays basque. On y savoure des tapas et poissons, arrosés de cidre nouveau. Notre hôte n’avait pas lésiné : sur la grande table de la salle à manger, des monceaux de coquillages farcis, des beignets de morue, des plats juteux de poisson frais, mulets, rougets, chinchards… Et à tout bout de champ, une grande clameur reprise en chœur, signal convenu pour descendre au pressoir, cent mètres en contrebas, et tendre chacun un grand verre sous le pissat pétillant d’une immense cuve en Inox. Les Basques revendiquent l’invention du cidre, l’antidote des marins contre le scorbut. Faiblement alcoolisé il ne grise pas, mais favorise la conversation. Ce soir-là, étaient réunis plusieurs membres d’Albaola, et quelques stars des médias, un jeune footballeur professionnel, un puits de sciences agronomiques, un champion de bertsolaria, cette joute poétique très populaire, qui est un peu le slam du Pays basque. Et Xabi, le charmeur impénitent, après des heures de palabres et quelques litres de cidre, est parvenu à shangaier quelques-unes de ces personnalités, qui ont signé leur engagement devant témoins.

Un tourbillon culturel autour de la reconstruction d’une nef

Ambitieuse, l’association se trouve bientôt à l’étroit dans le local de San Juan. C’est pourquoi, en 2009, le conseil général de Guipuzkoa lui a proposé d’emménager dans un grand chantier naval désaffecté sur l’autre rive de la ria. À l’écart de la ville, ce bâtiment des années cinquante, flanqué de plusieurs cales de lancement, ouvre la porte à toutes les audaces. Déjà, le sous-sol et le rez-de-chaussée sont garnis d’une collection visitable de bateaux traditionnels récupérés par Albaola ou issus de la collection du musée naval de San Sebastián. Dehors, les slipways n’attendent que de reprendre du service ; les moteurs des treuils sont en état de marche ; il suffira de piquer la rouille des chariots. Pourquoi ne pas y attirer les grands voiliers européens pour leur carénage annuel ? Sur le toit en terrasse qui surplombe le bras de mer, Albaola imagine une cafétéria. Ce nouveau lieu va permettre aussi de lancer le grand projet de l’association : la reconstruction du San Juan. L’immense tronc de hêtre (17 mètres) destiné à la quille est déjà là, entre les bateaux du rez-de-chaussée. « Il nous gêne, avoue Xabi, mais il nous rappelle tous les jours notre engagement. Après l’équipée de la txalupa, on a dit à nos amis canadiens qu’on reviendrait avec la nef, et on va le faire. C’est un projet très réaliste. » Albaola se donne trois ans pour démarrer la construction, le temps de réunir les 5 millions d’euros nécessaires, et quatre ans de chantier.

Traînière de pêche, pays basque, Albaola

Au rez-de-chaussée, l’ancien chantier naval, bien éclairé par un mur de dalles en verre dépoli, sert de salle d’exposition des grands bateaux traditionnels basques, les petites unités étant présentées au sous-sol. © coll. Chasse-Marée

Outre le caractère attractif d’une telle animation pour le public, la nef donnera du grain à moudre aux stagiaires de l’école internationale de charpente navale que Xabi espère fonder à Pasaia sur le modèle de l’Apprenticeshop. À l’instar du Batavia, le San Juan serait ainsi au cœur d’un véritable tourbillon culturel ressuscitant connaissances et savoir-faire maritimes. De là aussi l’idée d’une école de navigation traditionnelle permettant aux rameurs d’apprendre la nage sans les contraintes attachées aux compétitions de traînières. De là enfin l’envie d’une grande fête maritime à l’image des rassemblements bretons.

Pour mettre en œuvre tous ces projets, l’association doit évoluer. Avec son partenaire Oarsoaldea, elle réfléchit à un glissement vers un statut d’entreprise. «Le bénévolat, commente Xabi, les horaires impossibles, les week-ends sacrifiés, ça ne dure qu’un temps. Aujourd’hui, Albaola compte sept permanents, dont seulement deux charpentiers. À l’avenir, cette proportion devra s’inverser, mais pour l’instant nous sommes en phase préparatoire : il faut lancer plein d’études et communiquer. » Pour jouer ce rôle de relation publique, Xabi a recruté Jon Maia, un jouteur poétique très connu, qui a déjà donné deux cents conférences sur le travail d’Albaola et touché dix mille personnes . Il faut bien se donner les moyens de ses ambitions.

Le site investi par Albaola est riche
de possibilités : outre les locaux d’exposition,
il comprend de vastes bureaux, un atelier
bois et plusieurs slipways qui ne demandent qu’à reprendre du service. L’ancienne drague
de Pasaia qui occupe l’une de ces rampes
doit bientôt être restaurée par la municipalité, tandis que l’association ambitionne de construire ici une réplique de la nef médiévale San Juan (modèle ci-dessus).

Pour autant, Albaola continuera d’accueillir avec bienveillance les volontaires, comme Andoni Etxarri, un militant de la première heure. Fils d’un pêcheur de Pasaia, Andoni vit à Hendaye où il est né, sa famille ayant dû fuir l’Espagne franquiste. Mais c’est tout au Nord qu’il a senti ses racines. Il était steward à bord d’un paquebot en croisière au Spitzberg et a découvert dans la baie de la Madeleine  un cénotaphe à la mémoire des baleiniers basques. Ému aux larmes, il y a déposé une gerbe de fleurs et joué sur sa txistu (flûte basque) un hymne du pays. Depuis lors il n’aura de cesse d’honorer la mémoire de ses ancêtres. Transfuge de l’association de Ciboure Itsas Begia, notre Hendayais a rejoint Albaola. Il faut le voir se chamailler avec Xabi sur quelque point d’histoire, ou sur la recette du pilpil – morue rissolée dans l’huile d’olive dont il est le spécialiste –, pour mesurer combien l’amitié, fut-elle orageuse, est le véritable ciment d’Albaola.

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