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Ascenseur à bateau

L'ascenseur à bateaux des Fontinettes 

Jacques Gravend

 

 

 

 

Une inauguration populaire 

Juillet 1888: la France "républicaine" n'est pacifiée que depuis treize ans, et cherche encore à s'en convaincre. L'inauguration de l'ascenseur hydraulique des Fontinettes fera partie du décorum à créer, à grands renforts d'un ministre, de préfets, d'ingénieurs. Les élus font partie de la fête, mais pas tous. On a pris soin de ne pas inviter des députés jugés "rouges", ou, au contraire, catholiques (supposés donc réactionnaires ou antirépublicains).
Le Petit Journal du 10 juillet 1888 rapporte la fête organisée le 8 précédent.
Et l'on dit que nous n'avons plus d'argent! A ceux qui croient que l'énergie, l'initiative et l'audace françaises vont disparaître, le ministre des Travaux publics (M. Deluns-Montaud, NDLR) qui visite en ce moment les travaux d'Arques près Saint-Omer (…) pourra répondre avec une certaine fierté (…). L'entrée à Saint-Omer s'est faite au milieu d'une population tout heureuse d'une pareille fête (…). Aussitôt après (la réception à la sous-préfecture), le ministre a pris en voiture la route d'Arques. C'est là que se trouve le nouvel ascenseur des Fontinettes, à trois kilomètres de la ville. Sur tout le parcours une foule nombreuse se rend à l'inauguration. La ville d'Arques est très joliment décorée: le maire, accompagné de son conseil, des diverses sociétés, des pompiers et des fanfares, s'est rendu à la rencontre (du ministre) jusqu'à l'entrée de la ville où se dresse un arc de triomphe, portant d'un côté ces mots: Vive le ministre, de l'autre: Une population républicaine à un ministre républicain. Les réceptions ont eu lieu à la mairie, puis le départ pour l'ascenseur dont l'inauguration a eu lieu à 5 heures. Le cortège se compose de quinze voitures. Le ministre est reçu par les autorités locales. M. Gruson, ingénieur, lui explique sur place l'ensemble du mécanisme: puis, avec sa suite, (le ministre) se dirige vers l'ascenseur et monte sur une tour qui domine la plaine. (…) La manœuvre qui a été faite sous les yeux du ministre a parfaitement réussi. Deux bateaux étaient dans le sas, l'un au point inférieur, l'autre au point culminant. Ce sont l'Eldorado et la Phébé (vieille Phébé). Le signal est donné: la montée et la descente se font simultanément avec plein succès aux applaudissements de dix mille spectateurs; puis le ministre prend place dans un bateau des Ponts & Chaussées et descend. La manœuvre a été parfaitement exécutée. Le cortège a ensuite repris la route de la mairie où a lieu un banquet.
Après l'inauguration, une fête est organisée. Course à la godille (10 francs au premier prix), jeu du plongeur à cheval (6 F), courses en périssoires "montés par des gentlemen", course au cochon, précèdent la fête de la nuit. Un grand banquet réunit les officiels, servi par M. Coolen, hôtelier de la Porte d'Or, à Saint-Omer, avec concert militaire. Pour la populace, festival de musique, tirs des sapeurs-pompiers, tirs des carabiniers, et éclairage a giorno de l'ascenseur pendant toute la nuit.
Seuls les commerçants d'Arques ne se réjouissaient pas, qui ne voyaient pas d'un bon œil la nouveauté du jour qui les privait de l'appréciable clientèle des bateliers bloqués par l'attente à l'échelle d'écluses.

Près de 2 millions de tonnes par an

A la fin du XIXème siècle, le trafic fluvial sur le canal de Neuffossé concerne des produits agricoles  pour 34%, de la houille pour 33%, des matériaux et du bois pour 20%, et des divers. 13 000 bateaux, avec un chargement moyen de 60 tonnes, emprunteraient cette voie d'eau dans les années 1880.
Au premier trimestre 1889, l'ascenseur aura monté ou descendu 2 743 bateaux. Dans cette année, la seconde année de fonctionnement qui a compté 48 jours d'interruption pour réparations, l'ascenseur a effectué 4 769 manœuvres pour 8 233 bateaux. On note d'ailleurs à cette occasion que deux fois 4 769 égalent 9 538. Dans plus de 650 manœuvres, l'ascenseur a fonctionné avec un seul bateau (à la montée ou à la descente), ce qui est possible puisque seul intervient le poids de la colonne d'eau contenue dans un sas.
Avec les années, le trafic augmente. Il culmine en 1913 à 1 820 000 tonnes, plus de deux fois ce qu'il était vingt ans plus tôt à la mise en service de l'ascenseur. La Grande guerre ruinera le commerce. En 1918, le trafic n'est plus que de 424 000 tonnes, et avoisine 600 000 t en 1920.

 

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