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Compléments web Chasse-Marée 247

 - Biche aux accores

 - Illustrations d'Annie Helsly

 

Biche revient pêcher aux accores

 

Complément au courrier Biche aux accores : parfait !, par Michel Philippe (CM 247)


Cinquante ans après Prosper et Étoile de France d'Étel , Biche reprend sa place de dundée thonier sur le accores du plateau continental, à cent milles de l’île de Groix.
C'est là que le germon pourchasse le krill, crevettes et poissons bleus dont il se gave. Dauphins, globicéphales et même  nombre de baleines aux dos verdâtres et aux fumerolles d'évents confirment la richesse vitale du bouillon océanique. La zone est peuplée de vingt à trente collègues espagnols basques, nazairiens ou bretons. Flottille active, élégante, arborant volontiers un reliquat de grand voile triangulaire et haut perché et même une trinquette sur guibre... Voilà des stabilisateurs aériens bon marché, en  harmonie de couleurs avec les coques et bien souvent les tangons bleus ou rouges. Plusieurs bateaux,  surpris, feront un détour pour saluer Biche, ce frère ainé, manifestant de nombreux signes de sympathie.
À l'aube il ne faut pas manquer le premier coup du matin, « taol ar mintin » en Breton. Bernard, notre ami de Saint-Guénolé Penmarc'h a monté les fortes pantoires en ligne à thon : six plus une septième au cas où, sur chaque tangon prolongé de sa perche en châtaignier flexible, ainsi que les deux « bonhommes » à l’arrière.
Trois de ces cargues, la 2ème, la 3ème et la 4ème, passent par une petite poulie et font retour sur un petit râtelier, réglette percée fixée obliquement à plat en avant des haubans. On les cargue, c'est le cas de le dire, pour pouvoir embarquer les prises des lignes plus lointaines. Le bas de ligne proprement dit part du bord, formant le «hâle à bord» et  par un nœud d'écoute double, il festonne sur  1, 50 mètre d'un fort élastique, sauf la première ligne qui bénéficie de la souplesse  du bout de la perche. La ligne file sur 6 à 30 brasses (on compte en brasse pour les lignes, celle de Bernard faisant 1,60 mètres) puis vient l'avançon de fort crin de 12 et enfin les redoutables hameçon double aux leurres amoureusement gréés par notre capitaine de pêche, professionnel, pédagogue et heureux de vivre. L’appât factice sorte de petit poulpe à multiples tentacules rouges et jaunes se rabat sur la tige du hameçon en sorte que cela plonge, griffes dépourvues de barbe dressées vers le haut. Les bonhommes sous la lisse de pavois de l'arcasse traînent sur le pont, ils s'arrêteront sur une bonne cale de bois, doublée de quelques anneaux de chaîne. Ici encore une forte cargue enjambe le pavois.
Plus courts mais lestés de chaînes, le grand plomb double au loin la 1ère et le petit plomb près de la 4ème traîne le long du bord.
Dans le sillage absolument lisse de ces dundées aux formes affinées l'ensemble griffe la mer, la ratisse en quelque, sorte donnant sans doute à la matte de thon l'impression d'un nuage de petites prises fuyant en surface. Les quelques remous feront que l’alerte est souvent donnée par les lignes courtes les plus porche du bord, petits plombs, 4èmes et bonhommes..
À 8 h, un peu trop tard pour le « taol ar mintin », on atteint les accores. Le plateau continental s'y effondre en différents « canyons » vers le abysses de 3000 mètres et plus... Précision des appareil de navigation modernes et calculs appropriés de notre patron. Les anciens devaient sonder apprécier les apparences et la température de l'eau, guetter gros poissons et fous de bassan, nous en pêcheront deux juvéniles vite libérés. Ce seront nos compagnons voire nos guides. À huit heures, Diégo et les deux Cédric nos jeunes marins filent les lignes qu'ils ont soigneusement montées et à 8  heures 10 c'est le cri « raide le petit plomb du vent ». À Groix, on dit Ber'ch (dur) et à Douarnenez retentirait le célèbre « stert plomb bihen en avel », puis  le bref cliquetis des bonshommes confirme que nous y sommes.Peche Biche
Le bateau tout dessus a retenu une matte les poissons qui claquettent et glissent sur le pont où ils vibrent de désespoir. Paul, Jean Marc les jeunes carguent la 2 ème et la 3 ème  et halent une grosse pièce prise à la 1ère ou au grand plomb qui sollicitent à fond la souplesse du bout de la perche. Une gaffe, le cruel « baz croc », achève l'embarquement de 15 ou 20 kilos d’énergie. Les hales à bords reviennent sur de petit taquets échelonnés sous le plat bord tous les 1,5 mètre on les y love et tourne quand commence la grande opération : Remonter les lignes qui vous scient les doigts, tout cela main sur main, si vous rendez un peu la proie se libère sous les commentaires pour une fois moins amènes de Bernard. Il faudrait capeler des mitaines, des doigtiers, des gants. Bien mieux, les anciens du thon comme à bord de Corentin ou de Belle Étoile pratiquent le grand art qui consiste à enrouler les avançons en huit sur les avant bras, embarquant le thon qui se décroche seul et relançant le tout dans un même mouvement. Il y aura bien sur des embrouillaminis fantastiques où j'aurai ma modeste part de « troc'har lann » (tailleur d'ajoncs... paysan quoi !). De quart de minuit à 4, j'avais accompagné des flèches luminescentes des dauphins jouant à l'étrave, j’avais quitté le poste, assez vaseux, pour visiter le « toul koc'h », pratique et discrète ouverture de l'élégante voûte de notre navire... Mes sensations abdominales font place à une plus impérieuse nécessité : tuer les combattants d'un coup de poinçon oblique et prolongé dans la fontanelle molle entre les deux yeux, achever les agonisants et parer les morts.
Yann m'a montré rapidement la discrète incision à l'anus d'où une petite anse de boyau est rapidement extraite et coupée. Puis vient le gros du boulot : sectionner et dégager largement le opercules, libérer par dessous les membranes de la mâchoire supérieure, couper l'extrémité des branchies au bout de la mandibule. Enfin on enfonce la main, on libère tous les viscères du crâne. Cela gratte et souvent égratigne, ce sont les multiples éléments qui retiennent l’anatomie du thon à la carcasse, on pousse, on bistourne, on tire doucement et ça vient, tout se vide d'une pièce... si tout va bien. On est surpris que tout cela soit tiède, le thon est une usine à énergie musculaire. Un pouce ferme ramène le sang des deux flancs de la queue vers la tête ; on récupère le cœur souvent récalcitrant qui palpite encore. Un poisson se vide avec respect.
On regrette vite de n'avoir pas de gants adaptés, ni de forts ciseaux, mais le geste se fait, le rendement ridicule au début, s'améliore. Bientôt nos prises ornent le parc fermé de deux bastaings qui seront plus tard remplacé par les béquille saisies aux hiloires. J'y suis assis à plat pont, mon ciré mes bottes et mes mains ruissellent de sang et je chante le ce que je sais du vieil hymne « vaillant dundée, pêche sans cesse... le sang des thons rougira notre pont ».
La matte a décroché, plus rien, on lave les poissons et le pont le sang sans doute hyper-oxygéné et en tous cas agressif tatoue obliquement les lattes de pont de traînées claires. A l'usage, il peut mettre à mal mes mains que j'apprendrai à rincer souvent. Il faut revenir sur le accores, le virement de bord en pêche se fait toujours vent arrière il s'agit de ne pas emmêler nos lignes et de garder notre train de pèche opérationnel. Le monde sur la grande écoute, on borde plat en abattant doucement, la barre bien contrôlée par ses palans aux rabans tournés autour de la belle poignée en gaïac. On largue puis on reprendra le tape cul. 
Ça passe en douceur et en route, les focs sont une formalité. Qu'on ose encore appeler cela un empannage !
Une règle du bord imposée par Luc le jeune patron parfaitement paternel avec les vieux ignorants houspillés par Paul, le stimulant bosco, est qu'on ne plaisante pas avec la convivialité: on mange bien et on boit bien. Des séjours antillais nous valent d'exotiques et variés "ti punch". Mais une loi non écrite veut que dès qu'on lève son verre "d'ar yerc'hed".
Gring...ça mord aux bonhommes ! Et c'est reparti, on dînera comme on pourra (en mer on déjeune, dîne et soupe)... encore des thons ; re-virement de bord dans l'après midi et encore de la pêche... Au terme du somptueux coucher de soleil  la pénombre s'abat, l'apéro du soir nous vaut bien sur le  le coup du soir"taol an noz", encore du poisson. Quelle journée!
Douchée, rincée, nickel, notre pêche s'aligne ventres en l'air dans le parc pour sécher au mieux comme nous l'a indiqué Bernard qui achève le geste d'une caresse comme affectueuse : la pêche c'est comme le pain c'est sacré. Nous avons bénéficié des moyens du port, si professionnel, de Kéroman : de la glace répartie dans quelques caisses, le shipchandler a livré les approvisionnements, nous avons installé le frais dans des filets à l'air et les périssables sur un lit de glace. Une dizaine de rombiers ça bouffe !
 Les anciens n'avaient pas tout cela. Comme Paul, ils recueillaient les cœurs foies et estomacs caoutchouteux qui, en, fricassées de beurre et oignons, assuraient tous les apports vitaminés. Je participerai à ces tris car les viscères sont placés dans une tinette, leur rejet à la mer se fait au virement bord pour dérouter le requin peau bleue qui s'accrocheraient à notre train de pêche.
Au soir ça fraîchit du secteur Est. Sagement Luc prend deux tours de rouleaux: on choque la drisse pic  de la grand voile débordée et déventée, pendant que le palan d'étarque de foc maillé sur la chaînette de rouleau assure la rotation du gui, la chute s'y dispose en spirale impeccable. Le dernier thon rentré les lignes ramenées à bord on change d'amure et on met en cape chaînette des "couilles de chat "du foc sur l'étai et trinquette "var ar vern" sur le mat, la barre à fond en dessous. Le canard se dandine épaulant la mer qui s'est levée et tangue dans une courte houle d'ouest. Les dizaines de feux de nos voisins s'estompent dans la nuit, je suis de quart de 20 à 24, on pare deux ou trois pêcheurs en reprenant la barre du bateau qui répond, souple comme un chat,  pendant quelques minutes de cape courante.
 L'odorante et grasse fricassée, la houle, font que le souper ne passe pas tout seul. C'est fatal à notre ami Armel qui accepte un petit viatique médicinal, le patron - décidément paternel - veille à son repos et à son hydratation. L'allure permet de conditionner en glace le poisson bien propre. Luc toujours sur la brèche s'y colle sur l'avant avec Cédric alors que l'impitoyable étrave monte et descend. Un bref instant le jeune se penche dans un gargouillis et reprend son travail. Respect!
Je jouis cyniquement du confort du banc de quart, veillant aux étoiles et aux éventuelles "routes collision" du voisinage. Demain je suggérerai de glacer le poisson en fin d'après midi, le métier sera entré dans le sang des argonautes du bord...la routine quoi mais la pêche, la pêche...
Dans la soirée notre patron confère avec l'armateur, on rentre. Les amateurs ne sont pas des prédateurs. Mais, brillante découverte ou plutôt confirmation nécessaire au bout de deux voyage de quatre à 5 jours ; notre bateau de pêche...pêche. Le vent est bien croché dans la partie est, petit frais, au près tribord amures nous pointons au N1/4 N.NE à 7 nœuds. De quart de 0 à 4 je devine bientôt les balais familiers  d' Eckmühl et de Sein qui nous guident vers Penmarch. Nous sommes au Menhir à la demi-journée, le flot nous emporterait ver le raz de Sein, dommage qu'on aille pas " à Douarnenez voir notre bien aimée "(toujours la même chanson).
On vire, route voile et moteur plein est, longeant les tourelles bigoudènes, les étocs brisent à peine, vers le merveilleux terrain de jeu de notre jeunesse les Moutons et le Glénan. En vieux briscards, les jeunes démontent et rangent les lignes "propres", les cargues ramenées le long des perches sont raidies par une demi clef et assurées en 8 soigneux autour du tangon. Il n'est pas question que ça bouge. On a largué les tours de rouleau en pesant la drisse de mat et choqué ce qu'il faut d'étarque de pic. Sans focs, très près du vent à 1500 tours des moteurs de 95 ch, le bateau file à nœuds, consommation très raisonnable. Le navire aux deux hélices à pales repliables permet des voyages courts (de 4 ou 5 jours) mais gratifiants pour les équipages. À la voile pure, il fallait trop souvent des jours et des jours pour accéder et revenir des lieux de pêche des 43° aux 49°. Nous n'avons pas eu de mauvais temps mais il a eu "du vent", de l'aigre Nord et opposé à un vraie houle d'Ouest. Le pont n'a jamais été simplement mouillé par un embrun digne de ce nom.Biche
Un équipier britannique au temps de Dominique Duviard nous avait dit : "Ah Biche wonderfull boat, very fast and very good for tacking". Je rajoute "good and efficient ship indeed".
 

 

 

 

Illustrations d'Annie Helsly

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